‹ Napoléon et LarreyChapitre 84 sur 319 · COMMANDEMENT DE KLÉBER · texte numérisé non relu

COMMANDEMENT DE KLÉBER

les soldats. Ceux-ci ne crurent jamais que leur general les abandonnait. Ils furent convaincus qu’il se rendait en France pour défendre leurs intérêts auprès du Directoire.

Le chirurgien en chef de l’armée expose les événements si connus qui suivirent et marquèrent le gouvernement de Kléber jusqu’à son assassinat. Résumons brièvement ces faits, malgré leur notoriété, pour ne pas laisser de lacunes dans ce récit. Kléber, après avoir reçu la lettre que Menou était chargé de lui remettre et qui l’investissait du commandement de l’armée, partit aussitôt pour le Caire, où il arriva le 13 fructidor (30 août). Il se fit reconnaître, le 15, par les troupes et les autorités civiles.

Dans son gouvernement, dans le commandement de l’armée, dans l’administration de la justice et des affaires civiles, il affecta, dès le début, de suivre la voie tracée par son prédécesseur et ne modifia en rien les institutions qu’il avait établies. Cependant il fut bientôt évident, pour les observateurs et surtout pour ceux qui, comme Larrey et Desaix, étaient restés fidèles à l’esprit et à la pensée de Bonaparte, qu’il se proposait de hâter par tous les moyens possibles l’évacuation de l’Égypte. Ses conversations avec les officiers généraux, ses paroles, ses écrits et ses actes tendaient plus ou moins ouvertement à développer cette idée dans l’armée et à l’habituer à l’envisager. Celle-ci, nous le savons, n’était pas difficile à convaincre, et de tout temps il avait existé, surtout parmi les généraux, des partisans de l’abandon de la conquête. L’attitude de son nouveau chef vint donner libre cours aux sentiments qui avaient été jusqu’alors soigneusement comprimés par Bonaparte. Mais il fallait non seulement préparer les troupes à l’évacuation, mais aussi la justifier d’avance auprès du gouvernement. Kléber écrit au Directoire, qu’il croit encore debout, et s’applique à représenter la situation comme étant presque désespérée, le trésor vide, les soldats privés de leur solde, sans vêtements, découragés et numériquement très affaiblis1. C’est cette lettre qui, saisie par le gouverne-

1 Kléber aux citoyens Directeurs, 4 vendémiaire an VIII (2G septembre 1799).

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

ment anglais, incapable d’en apprécier les exagérations, portera lord Keith à refuser de ratifier le traité d’El-Arich.

Poussielgue, — jusqu’alors la créature de Bonaparte, — garde encore moins de retenue. Il accuse le vainqueur des Pyramides d’avoir emporté le trésor de guerre, deux millions en or, et d’avoir ainsi laissé l’armée sans ressources. Des généraux, — et des plus haut placés, — Damas, le chef d’état-major de Kléber, Dugua, le gouverneur du Caire, d’autres encore, écrivent des lettres du même genre; — que risquent-ils? — Personne ne peut croire que Bonaparte ait pu rompre le blocus, dont les mailles sont étendues, serrées et nombreuses, le long de toute la côte. Des Genettes n’a-t-il pas, du reste, comme je l’ai dit, annoncé dans la Décade égyptienne qu’il a été capturé par les Anglais? Et, dans tous les cas, s’il a pu gagner la France, ne peut-on espérer le perdre dans l’esprit du Directoire? Cependant les lettres de Kléber et des officiers sont interceptées en mer, et le cabinet britannique les publie. Des duplicata parviennent au gouvernement français, et c’est le premier Consul lui-même qui ouvre et lit la correspondance qui l’accuse.

Kléber, qui, dès le mois de novembre, est entré en rapport avec Sidney Smith, a imprimé aux négociations une allure décisive et a désigné comme commissaires Desaix, qui accepte à contre -cœur1, mais qui obéit en soldat, et Poussielgue, tout entier dans son rôle et qui joue sa fortune sur la disparition ou la disgrâce de Bonaparte. La prise du fort d’El-Arich en plein armistice2 et le massacre

1 Lettre de Desaix à Bonaparte, 2 ventôse an VIII (20 février 1800).

2 La place d’El-Arich, très fortifiée par l’officier du génie Marc Geoffroy-Saint- Ililaire, — le frère du savant qui faisait partie de l’Institut, — était presque imprenable, et sa garnison nombreuse était commandée par un officier énergique, le commandant Cazals. Pour en venir à bout, le colonel anglais Douglas et le pacha turc eurent recours à un acte de trahison, d’autant plus indigne qu’un armistice venait d’être conclu. Us envoyèrent au fort un vieux prisonnier français dont ils avaient éteint les scrupules à force d’eau-de-vie et d’argent. Celui-ci, imprudemment accueilli par Cazals, fit valoir les bons traitements qu’il avait reçus, la garantie qui lui avait été donnée de rentrer en France, et leur conseilla de forcer le commandant à capituler. Ce conseil ne fut que trop suivi par des hommes dont le moral avait été profondément atteint par l’attitude et les propos de Kléber et des généraux. Quand les Turcs sommèrent le fort de se rendre, une terrible insurrection éclata dans la garnison , dont une partie entra en pourpar-

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