L’ÉGYPTE APRÈS HÉLIOPOLIS
en les améliorant, les services administratifs et financiers. Et ce pays, qu il représentait dans sa lettre de vendémiaire au Directoire comme épuisé jusqu’au dernier sou par Bonaparte, lui donna, après Héliopolis, toutes les ressources nécessaires pour subvenir au budget ordinaire, et un supplément de quinze millions pour le budget extraordinaire.
Il refit son armée et lui restitua, malgré ses pertes, son ancienne importance numérique. La conquête lui avait coûté huit mille hommes. Ce vide fut comblé. Il reprit un ancien projet de Bonaparte, et fit acheter dans le Darfour des esclaves noirs, qui devinrent d’excellents soldats. Il forma une légion de cophtes, une autre de mameluks et de janissaires, et développa les légions de Grecs et de Syriens organisées par son prédécesseur. L’armée d’Orient s’éleva alors à vingtsept mille combattants, dont vingt -trois mille Français et quatre mille auxiliaires.
Les services sanitaires n’éveillaient pas moins sa sollicitude. Il n était pas de détail de ces services qui ne passât sous ses yeux, et il adoptait tous les perfectionnements que Larrey et Des Genettes lui proposaient. Des Genettes surtout, qui passait pour être hostile à Bonaparte, exerçait sur lui une très grande influence. « On sait dans l’armée, lui disait-il, combien j’ai pour vous d’amitié. C’est une lettre de crédit dont il faut vous servir pour faire du bien. Tirez sur moi hardiment, je ferai honneur à votre signature1. * Les troupes se trouvaient, du reste, dans des conditions de santé et de prospérité qu’elles n’avaient pas encore connues. Bien vêtus , nourris convenablement, logés dans des casernes salubres, recevant leur solde régulièrement, les soldats jouissaient dans leurs cantonnements de cette période si nouvelle de paix et d aisance, et ne pensaient plus à réclamer leur retour en France. Larrey, de son côté, mettait à profit le repos dont il jouissait en perfectionnant ses services. L’amélioration du corps de santé, dont les conditions d’existence étaient misérables, ne cessait, du reste, de le préoccuper, et nous verrons
1 Des Genettes, op. clt., p. 151.
EXPÉDITION D EGYPTE
que cette préoccupation dura toute sa vie. L'arrivée au pouvoir de Bonaparte, qui lui avait toujours témoigné une affectueuse estime et auquel il avait tant de fois fait constater les vices de l’organisation de la chirurgie militaire, lui faisait concevoir l’espérance qu’il apporterait à ce service les réformes indispensables. Il écrivit à Berthier pour lui en rappeler l’urgence1.
L’assassinat de Kléber, accompli par un jeune fanatique nommé Souleyman, le 25 prairial (14 juin), vint interrompre cette magnifique ère de prospérité de la conquête. Cette mort devait avoir les conséquences les plus graves 2.
C’est, en effet, à Menou, le plus ancien des généraux de division , que revenait le commandement. Esprit médiocre, irrésolu, indolent, dénué de tout talent militaire, et cependant très ambitieux, se croyant apte aux plus grands rôles et supportant difficilement toute supériorité , possédant une certaine intelligence, mais dépourvu de stabilité et d’équilibre dans le jugement et les idées, disgracié physiquement et n’avant ni l’aspect, ni l’allure d’un chef militaire, journellement raillé par les soldats, malgré ses efforts pour se rendre populaire auprès d’eux, mais compromis vis-à-vis des gens sérieux, n’ayant pas même réussi à s’attacher les indi-
1 Larrey, Correspondance de l’armée d’Orient, Ms. 5873. B. N. F. F. N. Acq.
2 Kléber résidait au Caire, dans le palais d’Elfy-bey que Bonaparte avait habité avant lui. Les appartements de ce palais donnaient sur une terrasse spacieuse, qui servait de promenade au général en chef, et au bas de laquelle était une vieille citerne ruinée. Bourriertne avait déjà pensé que cette citerne pourrait servir à dissimuler un malfaiteur et avait proposé à Bonaparte de la faire combler. Celuici n’attacha malheureusement pas d’importance aux appréhensions de son secrétaire, et ce fut précisément dans celte citerne que se cacha Souleyman.
Les funérailles du chef de l’armée d’Égypte furent célébrées avec une grande pompe , et Fourier, président de l'Institut, pronça son oraison funèbre. L’exécution de l’assassin n’eut lieu qu’après les obsèques; il fut condamné par le conseil de guerre au supplice du pal, que la législation égyptienne réservait aux forfaits de ce genre. Il supporta courageusement c< t affreux supplice. Au cours de sa comparution devant le conseil de guerre , il prédit à l’ordonnateur Sarleton , qui faisait fonction d’accusateur public , que sa mort suivrait de près la sienne. Une note de Larrey nous apprend que celte prédiction se réalisa. Celui-ci lit pratiquer l’autopsie de Souleyman et rapporta à Paris son squelette, dont il lit don au Muséum, où on peut le voir encore. Le même jour que Kléber, Desaix, qui était rentré en France après la convention d’El-Arich, tombait frappé mortellement à la bataille de Marengo. Ainsi la République perdait en même temps deux de ses plus utiles et plus héroïques enfants.