COMMANDEMENT DE MENOU
gènes par son abjuration et son mariage avec line Égyptienne, Menou, par l’assemblage de tous ces défauts, sans un seul don qui pût les compenser, était voué à une radicale et dangereuse incapacité1.
Par une profonde ironie des choses et un singulier contraste des destinées, ce fut lui, chef des colonistes, — - défenseur décidé de la colonisation, — dont l’incapacité et l’indolence rendirent fatale l’évacuation que Kléber, — partisan de l’abandon, — avait voulu, au contraire, effectuer, mais à laquelle ses propres faits d’armes le forcèrent à renoncer. Ainsi celui qui avait juré de conserver à jamais l’Égypte la perdit, tandis que celui qui avait voulu l’abandonner la sauva.
Kléber transmettait cependant à Menou une situation privilégiée, legs de l’habileté de son prédécesseur, dont on commençait à recueillir les fruits. Jamais l’armée n’avait été plus solide, plus brillante, plus confiante en elle-même. L’administration civile établie par Bonaparte et perfectionnée par Kléber, secondée par d’admirables agents, servie par la paix et la sécurité dont on jouissait depuis la victoire d’Héliopolis, fonctionnait avec une régularité croissante et réalisait dans toutes ses branches, dans l’enseignement, dans les services hospitaliers et sanitaires , dans les finances et surtout dans la justice, d’importantes améliorations. L’Égypte, ellemême, atteignait bientôt un degré de prospérité qui faisait présager ce qu’elle deviendrait en quelques années de paix. Grâce aux savants „ surtout aux ingénieurs de l’Institut et à cet admirable inventeur que fut Conté, le Caire, grand village barbare et primitif à l’arrivée des Français, où l’on ne trouvait aucun des objets indispensables à la vie civilisée, était devenu une grande cité intellectuelle et industrielle. Dans son enceinte s’élevaient des collèges, une imprimerie,
1 Menou, né en 1750, au château de Boussay, en Touraine, encore habité par ses descendants, mort en 1810. Cet ancien noble, rallié aux idées révolutionnaires, était de la famille de ce fougueux comte de Bonneval, célèbre au xvne siècle par son humeur batailleuse, ses démêlés avec le ministre Chamillard et le prince Eugène, et qui, pour se venger de celui-ci et de l’empereur, se fit musulman. Menou hérita, par atavisme, de ce qu’il y avait d’étrange et de déséquilibré dans son caractère, mais il n’hérita ni de son esprit, ni de son extraordinaire bravoure, ni de ses autres dons militaires.
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
une école polytechnique, des bibliothèques, des jardins botaniques. Autour d’elle s’étaient créées de nombreuses manufactures, où l’on fabriquait des armes, de la poudre supérieure à celle qu’on trouvait en France, des draps, des cuirs, de la bougie, du vin, de la bière, des galons d’or et d’argent, et où l’on raffinait le sucre.
A peine investi du gouvernement, Menou ne tarde pas à justifier les craintes de ceux qui connaissent son caractère et qui ont eu l’occasion de mesurer sa profonde et dangereuse nullité. Un de ses premiers actes vise la mémoire de Kléber, et Malus, le savant et patriote officier du génie, écrivant silencieusement sur une feuille de son calepin : « Aujourd’hui, Menou a assassiné Kléber pour la seconde fois1, j> traduit bien l’indignation de l’armée entière. Il frappe ensuite les amis, les compagnons d’armes du vainqueur d’Héliopolis. Ce sont les meilleurs chefs de l’armée. A leur tête est Reynier, le plus capable des officiers généraux depuis le départ de Desaix et la mort de Kléber, et que la voix unanime a désigné après le meurtre pour le commandement. Menou l’écarte et lui ôte toute influence.
A Alexandrie commande le brave Lanusse, qui s’est couvert de gloire à la journée d’Aboukir. Il craint sa popularité, son activité et son esprit d’initiative, et il le rappelle au Caire, où il l’accable d’humiliations. Le commandant en chef a naturellement un état-major. Il s’imagine que cet état-major est un foyer d’opposition, révoque son chef, le général Damas, le remplace par Lagrange, l’auteur d’une lettre insultante pour Kléber2, et disperse les officiers.
Il casse de son emploi, au mépris des règlements, l’ordonnateur Daure, — un des meilleurs agents administratifs de
1 Le général en chef, dans un ordre du jour du 3 messidor (12 juin), avait parlé en termes renfermant un blâme de la capitulation d’El-Arich. Kléber avait eu la prétention de signer une convention et non une capitulation. Tous les généraux réunis au conseil de guerre avaient voté cette résolution, et c’était manquer à la mémoire de Kléber, dont la tombe était à peine fermée, et aux convenances vis à-vis des généraux que d’évoquer en pareils termes ce souvenir. s Mémoires de Reynier. Lagrange au premier Consul, 29 nivôse an IX.