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INCAPACITÉ ET FOLLE JACTANCE DE MENOU

l’armée; — et pour bien marquer la jalousie posthume qui l’animait contre Kléber, dont le nom restait vénéré de l’armée, il s’oppose à ce qu’une souscription soit ouverte pour lui élever un monument. Il pousse plus loin l'inconscience; un fds lui étant né, il lui donne le nom de l’assassin: « Souleyman1. »

Naturellement, à ces mesures répond l’hostilité des généraux, et les divisions éclatent dans l’armée. Autour de Reynier se groupe l’opposition. Gomme les hommes faibles qui prennent leurs défaillances pour de l’énergie , Menou affirme alors son autorité en frappant encore plus fort et prend une mesure incroyable : il enlève toute autorité à ses généraux, les supprime fictivement et correspond directement avec les chefs de corps. 11 s’entoure de créatures2, organise tout un système de délations, destitue ou renvoie en France les administrateurs qu’il croit lui être hostiles, et multiplie les nominations parmi ses courtisans, au mépris des titres et des droits acquis et selon son bon plaisir.

L’armée française n’est pas encore la grande muette qu’elle est devenue depuis; elle proteste. Les uns veulent que Reynier prenne immédiatement le commandement en chef; d’autres, qu’on arrête Menou et qu’on le juge. Dans l’état de surexcitation où se trouve l’armée, rien n’est plus aisé qu’un coup d’État militaire, et, un moment, Menou craint qu’il ne soit exécuté. Heureusement le patriotisme des généraux répugne à des actes séditieux, et ils se résignent tristement à la perte de l’Égypte, plutôt que de porter une main factieuse sur le commandement. Ils se bornent à faire à Menou des remontrances sans résultats et. en appellent à Ronaparte, qui commet la lourde faute de confirmer ses pouvoirs. Dès lors, la colonie est condamnée et les choses suivent leur cours ; elles évoluent rapidement.

1 Le fait est affirmé par Martin et rapporté par Viiliers du Terrage. « Il parut, dit le premier auteur, tellement extraordinaire, que quelques-uns se basèrent sur cette circonstance pour admettre que Menou n'était pas étranger à l’assassinat. » (Martin, t. II, p. 155.)

2 Hanté par les souvenirs de 1793, Menou se croit, — en procédant à ces mesures révolutionnaires, — un très grand politique. « Mon cher, disait-il à Pelleport, rappelez- vous qu’en temps de révolution il faut s’appuyer sur les malhonnêtes gens. » (Pelleport, op. cit.)

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

Après avoir ainsi désorganisé l’armée et semé le désaccord parmi ses officiers, le général en chef s’attaque à l’administration civile. Il a malheureusement des prétentions d’administrateur, et, au lieu de laisser les choses en l’état, il compromet, par son agitation brouillonne, l’œuvre de ses prédécesseurs, touche témérairement aux lois indigènes, bouleverse les finances, augmente les impôts et, se rappelant qu’il a servi sous la Convention, annonce et prépare un projet révolutionnaire de meilleure répartition de la fortune; cela en Égypte en 1800.

Au bout d’une année de ce gouvernement, les Français paraissent être mûrs pour l’exode ; le cabinet britannique ne l’ignore pas, il se prépare. L’horizon extérieur se rembrunit. On apprend qu’une armée anglaise d’invasion se réunit à Rhodes et s’apprête à débarquer sur les côtes d’Égypte. La nouvelle n’est pas douteuse et les avis en arrivent de côtés différents : des agents du premier Consul, des capitaines de bâtiments grecs, Mourad-bey, mis au courant, dans son gouvernement de la haute Égypte, par les mameluks d’ibrahim de ce qui se prépare, envoient des avertissements1. Avec une folle jactance, Menou se rie de ces informations; il réprimande durement et renvoie l’envoyé de Mourad en refusant les offres de service de ce chevaleresque allié, écarte les conseils des généraux, se refuse à toute concentration de munitions, de vivres et de troupes, et court les yeux fermés, avec une arrogance et une confiance en lui qui déroutent l’historien, au-devant d’un désastre qu’il eût été si facile de conjurer.

Tel est le gouvernement de Menou. On peut dire qu’il constitue une gageure contre le bon sens, l’intelligence, la sagesse, l’art militaire, les lois qui président à l’administration d’un pays et au commandement d’une armée. Mais l’heure approche, du reste, où le dénouement prévu par tous

1 Abercromby, qui commandait l’expédition anglaise, avait combiné son action avec celle du grand vizir, qui devait s'avancer par El-Arich, tandis qu’un corps de cipayes venu de l'Inde débarquerait à Suez. Ce sont des renseignements sur ces mouvements que Mourad envoya à Menou en lui offrant son concours.

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