PUSILLANIMITÉ DE L’AMIRAL GANTEAUME
les esprits clairvoyants de l’expédition , depuis qu’il a succédé à Kléber, s’imposera. L’Égypte va être perdue, non par la supériorité tactique ou militaire des Anglais, mais par l’incapacité du chef à qui sa défense a été confiée. Moins de cent ans plus tard, le même événement désastreux, sous une forme différente, se reproduira, et la Grande-Bretagne prendra encore possession de l’Égypte, non par la force de ses armes ou l’autorité de sa diplomatie, mais à la faveur d’un acte, — qui reste encore inexplicable, — de défaillance du gouvernement français.
Dans les premiers jours de brumaire, une escadre anglaise, battant le pavillon de l’amiral Keith, et chargée des meilleures troupes de l’Angleterre, est rassemblée à Macri, en Asie Mineure, n’attendant pour se diriger sur Alexandrie que l’achèvement des préparatifs de l’armée turque qui doit coopérer à l’expédition. Le premier Consul, de son côté, très attentif à tout ce qui menace l’Égypte de la part de l’Angleterre, a envoyé à son secours la division navale de Ganteaume , portant un renfort de sept mille hommes de troupes et des munitions. Le chemin est libre, car l’escadre anglaise qui guette Ganteaume, abusée par des fausses nouvelles, s’en va à sa poursuite sur la route de Saint-Domingue, et Keith est immobilisé à Macri. Mais la France n’a plus de chefs d’escadre dignes de ce nom, et pour la seconde fois la marine nous fait perdre l’Égypte. Ganteaume, qui n’avance qu’en frémissant, tremblant de la responsabilité qu’il encourt, rencontre sur sa route un bâtiment anglais, le capture, interroge le capitaine, se laisse raconter que la flotte anglaise est devant Alexandrie et court se réfugier dans le port de Toulon. Une de ses frégates, la Régénérée , se détache cependant de la ligne et fait éclater au grand jour la pusillani-
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
mité de l’amiral en venant mouiller sans difficulté le 11 ventôse an IX (1er mars 1801) devant Alexandrie. Elle donne des nouvelles de France et débarque des hommes et des
munitions qui étaient à son bord.
Menou est donc prévenu. Il l’était déjà du reste antérieurement, comme nous l’avons vu; mais il dédaigne de prendre aucune précaution. Loin de concentrer des troupes sur la côte, il a rappelé au Caire la plus grande partie de ses forces et n’a laissé à Friant, qui commande à Alexandrie, que seize cents hommes d’infanterie, deux escadrons de dragons et dix pièces d’artillerie. Le reste de l’armée est, on ne sait pourquoi, rassemblé autour de lui. En face des redoutables éventualités qui se préparent il maintient cette dangereuse disposition , quand le simple bon sens eût voulu qu il rassemblât son armée et qu’il établît son quartier général à bonne portée d’Aboukir, à Rahmanieh.
Le 13 ventôse (3 mars), un courrier extraordinaire, parti d'Alexandrie, apporte au Caire la nouvelle de l’apparition de l’escadre anglaise en vue d’Aboukir. Dans une circonstance analogue, en l’an VII, Bonaparte, réunissant immédiatement autour de lui toutes ses troupes, rappelant même celles de Desaix de la haute Égypte à peine pacifiée, s’était porté à marches forcées sur Aboukir, où il jeta à la mer 1 armée turque d’invasion1. Au lieu d’imiter cet exemple, Menou hésite, perd du temps et divise ses forces. Il envoie, malgré ses justes observations, son meilleur général, Reynier, à Belbeïs, Morand à Damiette, et ne dirige sur Alexandrie que Lanusse, et encore a-t-il soin de lui enlever une demi-brigade, la 88e. Quant à lui, il reste tranquillement au Caire.
Les résultats de ces belles dispositions ne se font pas attendre. Ils sont aussi décisifs, mais en sens opposé, que
1 Les Anglais auraient dù subir cent fois le même sort. Ils le savaient bien et ne se seraient pas hasardés, s’ils n’eussent compté sur la profonde ineptie de Menou. Alphonse de Colbert, fait à ce moment prisonnier par eux, raconte dans son journal combien il fut surpris, en arrivant sur le bateau qui le captura, de 1 espoir qu’avaient fondé les Anglais sur l’incapacité du général français. Un officier lui dit que jamais son gouvernement n’eùt songé à tenter un débarquement en Égypte, si le général Kléber eût continué à commander l’armée d Orient. ( A. de Colbert. Mss. A. N.)