LE BRAVE LANUSSE ET MENOU
Les généraux blessés étaient Lanusse, Baudot, Destaing, Morangis, Boussard et Silly. Lanusse avait eu le genou droit traversé par un boulet de petit calibre. La blessure avait occasionné des désordres considérables et l’amputation immédiate s’imposait. Le général, à qui Larrey fit part de sa situation, répondit qu’il préférait mourir que de survivre à cette malheureuse journée. Menou vint le voir pour lui témoigner sa tardive sympathie et l’engager à se soumettre à l’opération. B rejeta dédaigneusement ses encouragements. On dit qu’il lui reprocha la perte de l’Égypte, son absence de jugement, son orgueil, sa vanité, et qu’il ajouta : « Jamais un homme comme toi n’aurait dû commander en chef l’armée française, tu n’étais bon qu’à diriger les cuisines de la République1. »
Cependant, au bout de sept à huit heures, sur les instances de ses compagnons d’armes, Lanusse fit appeler Larrey et se mit entre ses mains. Mais il était trop tard et la vitalité se trouvait déjà profondément atteinte. Quoique l’opération eût été pratiquée en trois minutes, elle ne put sauver le blessé, qui expira sans souffrances la nuit suivante.
Baudot avait eu la jambe emportée; il se refusa à l’opération et mourut de la gangrène. Destaing, Morangis, Boussard et Silly, quoique gravement atteints, guérirent de leurs blessures. Le premier offre un des rares exemples de rétablissement, malgré une attaque de tétanos 2. Le général Silly fut deux fois à la même heure sauvé par Larrey : la première fois par son habileté chirurgicale, la deuxième par son courage, sa présence d’esprit et sa force physique. Ce double sauvetage est peut-être unique dans les fastes de la chirurgie militaire. Le trait, qui eut dans les deux armées un grand retentissement, vaut la peine d’être raconté. Larrey, trop mo-
1 Nakoula el Turk, Histoire de l’expédition française en Égypte.
2 La survie de Destaing ne fut pas longue. Mêlé aux intrigues qui s’agitaient autour de Menou pendant le siège d’Alexandrie, il fut chargé par lui d’arrêter les généraux Reynier, Boyer, Damas et l’ordonnateur Daure, dont il redoutait l’opposition et l’influence sur l’armée, et de les embarquer pour la France. Quand il revint à Paris, après la capitulation, Reynier le provoqua en duel et l’étendit raide mort.
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deste, ne l’a pas publié; mais il l’a inscrit pour son fils, en note marginale de l’édition personnelle de son livre.
Silly, âgé de soixante ans, mais vert et solide encore, commandait une de ces brigades d’attaque dont tous les chefs furent tués ou mis hors de combat. Un boulet lui emporta la jambe gauche, au niveau de l’articulation du genou. Transporté immédiatement à l’ambulance centrale placée derrière la ligne de bataille, il fut, sans retard, opéré par Larrey. A ce moment, l’attaque avait définitivement échoué et Menou venait d’ordonner la retraite. Tout entier à son pansement qu’il terminait, le chirurgien de l’armée ne s’était même pas douté de ce qui se passait, quand, levant la tête, il aperçut un corps de cavalerie anglaise qui fondait sur l’ambulance. Au loin déjà, du côté d’Alexandrie, l’armée se retirait en bon ordre. Toutes les personnes qui étaient dans l’ambulance, y compris l’ordonnateur en chef Sarleton, — qui avait remplacé Daure, — avaient pris la fuite et rejoint l’armée à toutes jambes.
Laissé seul avec un assistant, Larrey se trouve combattu entre deux sentiments opposés. Il tient, fort naturellement, à ne pas être fait prisonnier ou foulé aux pieds des chevaux des dragons; mais il est tout aussi décidé à ne pas abandonner son blessé, que sa fuite vouerait à une mort certaine. Je demanderai aux médecins qui me font l’honneur de me lire ce qu’ils auraient fait en semblable circonstance. Soyons modestes, et admettons tout au plus que nous nous soyons laissés faire prisonnier avec notre blessé. Je ne veux pas croire qu’aucun de nous, — même à cette époque où la croix protectrice de Genève ne brillait pas encore au-dessus des ambulances, — eût délaissé son opéré pour sauver sa liberté. Mais Larrey n’entend pas la chose ainsi , et voici comment il s’y prend pour concilier sa liberté et le salut de Silly.
Il ramasse ses instruments à la hâte, — car son esprit de prévoyance et d’économie persistait toujours dans les situations les plus critiques, — et les confie à son aide. Il soulève ensuite sans hésiter son amputé et le charge sur ses