SAUVETAGE DU GÉNÉRAL SILLY
épaules. Sa force physique peu commune, comme nous le savons, rendait possible cet acte de vigueur musculaire. Il se dirige alors en courant, suivi de son élève, vers Alexandrie. Il semble bien, au premier abord, que cette fuite est inutile et qu’il ne peut tarder à être capturé par les cavaliers anglais qui courent sur lui. Peut-être, s’il s’agissait d’un autre...; mais Larrey est un observateur sagace, qui a reconnu à l’avance son terrain, et qui sait que non loin de son ambulance est un champ planté de câpriers. Ces arbrisseaux sont cultivés dans des trous assez profonds, séparés les uns des autres par un pied environ de terrain uni, en sorte qu’une série de rangs de câpriers alterne dans toute l’étendue du champ cultivé avec des espaces de terre ferme correspondants.
Au lieu de prendre la route sablonneuse et unie qu’a suivie l’armée et sur laquelle les dragons anglais l’auraient atteint en un instant, Larrey court vers ce champ de câpriers, le longe un moment et se jette tout d’un coup au milieu des arbustes, où toute l’armée le voit avec étonnement, et sans comprendre les motifs de sa marche bizarre, cheminer en zigzag, son blessé sur le dos.
Cependant l’escadron arrive, le sabre haut, et s’engage à sa poursuite au milieu des câpriers, sans se douter des obstacles semés sous ses pas. Lancés à toute bride, les chevaux mettent les pieds dans les excavations et s’abattent successivement. Ce fut une vraie débâcle. La charge fut arrêtée net, et Larrey gagna tranquillement et sans se presser l’arrière de l’armée. Arrivé à Alexandrie, il plaça Silly dans une maison de la ville, où il guérit sans accident.
Tel est l’héroïque trait par lequel se signala Larrey à Canope. La ruse à laquelle il eut recours est étonnante de perspicacité et de présence d’esprit et ne déparerait pas un récit d’Homère. Mais le fait d’avoir osé et pu mettre un blessé sur ses épaules et d’avoir couru avec ce fardeau, en ayant un escadron de cavalerie à sa poursuite, est extraordinaire et paraîtrait du domaine du roman, s’il n’eût été attesté
EXPÉDITION D’ÉGYPTE
par de nombreux témoins. Il devint plus tard légendaire parmi les survivants d’Égypte, qui aimaient, quand ils rencontraient Larrey, à évoquer avec lui ce glorieux souvenir1.
L’échec de Canope eût pu être réparé avec un autre homme que Menou. S’il fût sorti d’Alexandrie et eût tenu la campagne, il pouvait isoler facilement les Anglais dans cette presqu’île d’Aboukir, qui ne communiquait que par des langues étroites de terre avec l’intérieur du pays, et battre le grand vizir, qui allait pénétrer en Égypte. Au lieu de prendre cette • décision virile, il se laissa hypnotiser, comme les généraux faibles, par les murs de la place et s’enferma dans Alexandrie, où il fut bientôt bloqué lui-même. Une seule espérance lui restait, l’arrivée des secours que devait amener Ganteaume et dont il n’eût même pas su se servir pour sauver l’Égypte, si l’amiral fût parvenu à le débloquer. Il se morfondit à les attendre en vain.
Bientôt Rosette tomba entre les mains des Anglais et des Turcs. Rahmanieh fut livré sans même un essai de résistance par Lagrange, le chef d’état-major de Menou. C’était, cette fois, la rupture des communications avec le Caire, l’armée française coupée en deux, et la perte assurée de l’Égypte. Menou, tant fut grande son inconscience, ne tenta rien pour défendre ce point stratégique qui était la clef de la situation.
A partir de ce moment, la position ne fit que s’aggraver, et il se passa alors ce que nous avons revu plus tard en France quand, à soixante-dix ans de distance, des circonstances identiques se sont présentées. Cette armée de vieux soldats, qui, bien commandée, avait fait de si grandes choses, est conduite, par des généraux incapables ou désunis, aux humiliations de la défaite et aux amertumes des capitula-
1 Selon une habitude qu’il conservera , Larrey a inscrit en marge de sa relation cette note mélancolique et qui n’est pas à l’honneur de la nature humaine : « Comme tant d’autres guerriers qui me doivent leur existence, Silly ne m’a laissé aucune marque de souvenir. » (Larrey, Mémoires et campagnes. Note manuscrite additionnèlle , pp. 201 et 202.)