‹ Napoléon et LarreyChapitre 94 sur 319 · CAPITULATION D’ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

CAPITULATION D’ALEXANDRIE

Keith put se prévaloir du traité pour exiger que tous les monuments d’art recueillis par eux, au prix de tant de fatigues et de dangers, et rassemblés à Alexandrie par leurs soins, fussent livrés à l’Angleterre, et Menou accepta docilement cette prétention sans la discuter. Les trésors archéologiques de l’Égypte qui ornent maintenant les musées de Londres ne coûtèrent aux Anglais, selon l’expression d’un des membres de l’Institut1, d’autre peine que de les demander. Menou avait même livré les manuscrits et les collections particulières des savants. Grâce à leur fermeté et à l’attitude fière et énergique de Geoffroy-Saint- Hilaire, ils obtinrent de les conserver. Mais les monuments, y compris la fameuse pierre de Rosette, sur laquelle était gravée l’inscription trilingue qui devait donner à Champollion la clef des caractères hiéroglyphiques, furent perdus2.

Pendant que la maladresse et l’insouciance de Menou faisaient ainsi perdre à la France les chefs-d’œuvre de l’art antique que nos savants avaient eu tant de peine à réunir, les généraux, assemblés en conseil de guerre sous la présidence de l’amiral Keith, paraissaient, de leur côté, disposés à sacrifier les blessés et les malades de l’armée. Ils voulaient qu’ils fussent maintenus à Alexandrie pour y être soignés jusqu’à leur guérison et que le convoi n’emmenât en France que des hommes valides3. Il y avait là un prodigieux sentiment d’égoïsme dissimulé sous une apparence d’huma-

1 Jomard.

2 Après avoir voulu un jour faire mitrailler les savants, voici en quels termes inconvenants et ridicules s’exprimait le général en chef de l’armée française sur leur compte , dans sa correspondance avec le commandant des forces anglaises.

<r J’apprends, écrivait -il au général Hutchinson, que nos faiseurs de collections désirent suivre leurs graines, minéraux, oiseaux, papillons ou reptiles, partout où vous dirigerez leurs caisses. Je ne sais si pour cela ils se feront empailler, mais je puis vous assurer que, si la fantaisie leur en prenait, je ne les déroberais pas. » (Lettre à Hutchinson, 26 fructidor an IX. Archives de la guerre, 12 septembre 1801.)

3 Au moment où Kléber signait sa malheureuse convention d’El-Arich , on avait mis en avant pour d’autres motifs, — mais également intéressés, — un projet diamétralement opposé. Tallien, qui disposait déjà l’ordre du départ, conseillait à Kléber de faire partir par les premiers convois les malades et les mutilés, dans le charitable espoir que la vue de ces victimes de la guerre soulèverait les esprits des populations contre l’auteur de l’expédition, le général Bonaparte. (Lettre de Tallien à Kléber, 31 décembre 1 799.)

EXPÉDITION D’ÉGYPTE

nité et d’intérêt pour l’armée. Larrey, qui assistait au conseil de guerre, le perça à jour : <r Ce que vous voulez, dit-il, c’est éviter une longue quarantaine en arrivant à Toulon, et présenter une armée brillante et en bon état. L’éventualité de la contagion du scorbut, que vous mettez en avant, n’est pas fondée; cette affection n’est pas contagieuse. Du reste, les malades seront embarqués à part. J’indiquerai les intransportables ainsi que ceux ne pouvant exécuter ce voyage sans danger. Pour les autres, je réclame, non seulement leur embarquement, mais je désire que les meilleurs bâtiments soient mis à leur disposition et qu’ils partent les premiers. » Tous les officiers français gardèrent le silence et pas une voix ne s’éleva pour soutenir Larrey. Ce fut, — aveu pénible à faire, — l’amiral anglais, lord Keith, qui appuya sa réclamation et fit accepter par le conseil de guerre la proposition du chirurgien en chef. Elle fut exécutée dans les termes où il l’avait présentée. « Cette circonstance, dit Larrey, fut connue du premier Consul, qui m’en témoigna plus tard sa satisfaction : « Vous avez défendu, me « dit-il, la cause de l’humanité, et cette action vous fait honneur1. »

Larrey et Savaresy, qui, en l’absence de Des Genettes, — rentré en France avec le corps d’armée de Belliard, — remplissait les fonctions de médecin en chef, se concertèrent avec Th. Yong, inspecteur des hôpitaux de l’armée britannique, pour procéder à l’évacuation des blessés et des malades. Quatre cents d’entre eux, trop gravement atteints pour être transportés en France, furent laissés à Alexandrie, avec les médecins Franck et Reynaud, chargés de les soigner et recommandés à la bienveillance de l’inspecteur général anglais. Les autres, au nombre de treize cent trente- huit, furent répartis sur douze bâtiments-hôpitaux et mis en

1 Mémoires et campagnes. Note manuscrite inédite, t. II, p. 292. Il a également consigné ce fait dans une de ses tiches. « Je dus au général Stuart et à l’amiral Keith, faisant partie du conseil supérieur des deux armées auquel j’avais été appelé par ordre du général en chef Menou, l’avantage de faire embarquer les blessés de l’armée avant les troupes bien portantes, contrairement aux prétentions émises par les généraux français. »

EMBARQUEMENT DE L’ARMEE D’ORiENT

route avant le départ de l’armée. Ces convois arrivèrent à Marseille sans avoir perdu un seul malade.

Avec l’officier qui avait reçu la mission de porter au premier Consul la nouvelle de la capitulation, Larrey fit partir un de ses chirurgiens, Millioz, chargé d’informer le ministre de la guerre et le conseil de santé de l’arrivée des bâtimentshôpitaux. Il lui donna une lettre pour Berthier, des dépêches pour Manne, chirurgien en chef de la marine, et pour Rousset, chirurgien en chef des hôpitaux militaires à Toulon, invitant ces chefs de service à préparer tout ce qui était nécessaire à la réception des blessés et des invalides à leur arrivée en France1. 11 les chargeait en outre de revenir le retrouver à Toulon, à la quarantaine, pour lui communiquer les instructions nécessaires à son service ou à sa nouvelle destination.

Quand le dernier bâtiment hospitalier eut mis à la voile, l’armée partit à son tour. Son embarquement demanda vingtcinq jours, du 1er au 25 vendémiaire an X (22 septembre au 16 octobre 1801). La frégate anglaise la Diane , sur laquelle était Larrey avec le général en chef et l’état-major, partit le 25 après tous les autres navires. Menou était atteint de la peste. Peu de temps avant le départ, il en avait offert les symptômes caractéristiques. Larrey était très embarrassé. S’il laissait le général à Alexandrie, il l’exposait à tous les dangers de l’évolution de la maladie dans une ville infectée et rendue insalubre par un long siège. S’il le ramenait en France, il risquait de contaminer le bâtiment et de transmettre la peste aux passagers et à l’équipage. Il était très attaché à Menou , qui lui avait toujours assuré la plus grande indépendance administrative, et l’avait constamment soutenu dans ses luttes contre les ordonnateurs de l’armée. 11 jugea que le déplacement, l’atmosphère maritime, l’éloignement du sol égyptien, exerceraient une influence favorable sur la marche des accidents, et il résolut de le faire

1 Larrey, Correspondance de l’armée d’Orient. Ms. 5873. Lettres à Berthier, à Manne et à ilousset.

passer en France. Il fit isoler, sur la frégate, l’appartement du général, s’enferma lui -même avec son malade, s’interdisant toute communication avec les passagers et l’équipage, et le soigna avec un admirable dévouement. Quand la Diane arriva à Toulon, le 27 brumaire suivant (17 novembre), le général était guéri.

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