‹ Napoléon et LarreyChapitre 96 sur 319 · L’ARMÉE D’ÉGYPTE A LYON · texte numérisé non relu

L’ARMÉE D’ÉGYPTE A LYON

à statuer sur une nouvelle constitution et qu’il profiterait de cette circonstance pour passer en revue l’armée d’Orient. Ici Larrey, mal inspiré, éprouva une mésaventure qu’il raconte lui-même et qui lui fit perdre, dit-il, la plus belle occasion de sa vie. Il était loin d’être un courtisan , — il ne devait jamais le devenir, — et il ne comprit pas l’importance qu’il y avait pour lui à se présenter à Bonaparte au milieu de ses compagnons d’Égypte. Arrivé à Lyon, en effet, il fut informé que le premier Consul était attendu. Cependant quelques personnes, qui connaissaient mal celui-ci, s’imaginèrent que le mauvais état des routes et la rigueur de la saison lui feraient ajourner ce voyage. Son chirurgien, qui devait cependant bien savoir que peu d’obstacles étaient de nature à l’arrêter, mais qui avait sans doute aussi le désir de retrouver sa Laville le plus tôt possible, se laissa convaincre par ce raisonnement captieux et partit pour Paris sans attendre. Ce fut une faute étonnante pour un esprit qui, d’ordinaire, était très avisé. Bonaparte, désirant, en effet, le trouver au milieu des soldats d’Orient, avait écrit à Menou d’informer Larrey de sa volonté. Malheureusement celui-ci était déjà en route, et la dépêche de service se croisa avec lui. Le 8 janvier, il rencontra à Étampes Bonaparte, qui avait quitté le matin Paris pour se rendre à Lyon.

Il a raconté que cet incident lui avait fait manquer sa fortune *. Le premier Consul n’avait encore ni médecin ni chirurgien attitrés ; il n’en avait pas emmené avec lui pendant ce voyage, dans l’intention de prendre Larrey et de l’attacher pour toujours à sa personne. Il fut très mécontent de ne pas le rencontrer à Lyon et indisposé par son peu d’empressement. Il n’admettait pas en outre et n’admit jamais qu’on laissât échapper une occasion favorable Ce fut un trait original de son caractère. 11 attachait une grande importance pour lui -même à se saisir des circonstances, et

1 La « Consulta », réunie à Lyon, proclama la République italienne sous la présidence du premier Consul.

2 Larrey, Journal inédit de campagne , p. 155.

ENTRE DEUX CAMPAGNES

il voulait que ceux qui le servaient eussent la même habileté l. Il prit en conséquence d’autres dispositions pour son service médical particulier. Bourrienne , qui n’aimait pas Larrey, exploita ce sentiment, et mit Bonaparte en relation avec Corvisart2, qui fut bientôt nommé premier médecin. L’influence de Corvisart devint considérable, et ce fut lui qui fit nommer à son tour les premiers chirurgiens, entre autres Boyer. Larrey regretta beaucoup ce poste , et nous le verrons, pour l’obtenir, faire plus tard, sous l’Empire, des démarches, qui échouèrent, du reste. On craignait trop, dans l’entourage de l’Empereur, l’honnêteté de Larrey, son désintéressement, sa liberté de langage, les réformes qu’il eût sollicitées et obtenues dans l’administration du service de santé de l’armée et qui eussent gêné tant de personnages , pour le laisser parvenir à cette situation privilégiée.

Au retour de Bonaparte à Paris, Larrey se présenta à lui. Le premier Consul lui exprima d’abord son mécontentement de ne pas l’avoir trouvé à Lyon. Mais, s’apaisant bientôt, il s’entretint longuement avec lui de la situation de l’armée d’Égypte, du nombre des blessés et des malades, de la santé de Menou, qui, on se le rappelle, avait été frappé de la peste. Il fut satisfait de ses explications, l’assura de son estime, et le confirma dans sa nomination de chirurgien en chef de la Garde consulaire et de l’hôpital de ce corps. Mais il ne fut pas question du projet qu’il avait eu de l’attacher à sa personne et auquel il avait évidemment renoncé. Ce fut un très grand malheur pour la chirurgie militaire, dont 1 organisation rationnelle, celle qui devait lui assurer son indépendance en la plaçant dans les conditions que Larrey avait indiquées dans sa lettre à Berthier, fut reculée de trois quarts

1 Miot de Melito raconte un autre fait qui prouve quel prix attachait Bonaparte à ce qu’on profitât des circonstances. Son frère Joseph avait apposé sa signature au traité avec les Etats-Unis, qui fut daté de Paris. Il songea après coup que le traité aurait dû être signé de sa terre de Morfontaine , où avaient eu lieu les négociations , et il fit demander, par Talleyrand et Miot, au premier Consul de consentir au changement de date ; Bonaparte s’y refusa et observa à Miot toute l’importance qu’il y a à saisir l’occasion qu’avait laissé échapper son frère Joseph. (Miot de Melito, t. I, p. 306.)

2 Bourrienne, Mémoires , t. IV, p. 340.

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