LE PREMIER CONSUL ET DES GENETTES
de siècle. 11 est permis, en effet, de penser que, placé à ce poste de confiance, Larrey eût obtenu de Bonaparte la réalisation des grandes réformes qui n’ont vu le jour que depuis 1870 , mais que tous les bons esprits souhaitaient dès le Consulat.
Le premier soin du chirurgien de la Garde, après avoir pris possession de son service, fut d’écrire une relation de l’expédition d’Orient. La publication de ce travail, qui constitue la première partie de ses Mémoires, eut un grand retentissement. Il le dédia au premier Consul, qui donna l’ordre de l’insérer dans le grand ouvrage qui fut consacré à la description de l’Égypte.
A la même époque, Des Genettes faisait paraître lui-même son Histoire médicale de V armée d’Orient. Ce travail est plutôt un recueil d’instructions et de circulaires qu’une étude didactique, et est loin d’offrir l’intérêt de la relation de Larrey; mais il constitue cependant un utile appoint documentaire pour l’histoire du temps. Il en offrit, lui aussi, la dédicace à Bonaparte, et vint le lui apporter. Ce ne fut pas sans appréhensions qu’il se présenta à lui , car il ne pouvait guère penser que l’ancien général en chef de l’armée d’Égypte eût oublié la scène de l’Institut et l’offense publique dont il avait été l’objet. En nous plaçant au point de vue contemporain, il faut reconnaître qu’il est aujourd’hui peu d’hommes politiques qui, dans l’état de nos mœurs, renonceraient comme lui à tirer vengeance de l’attitude qu’eut ce jour- là Des Genettes. Mais le premier Consul était déjà le grand homme de gouvernement qui savait placer le bien de l’État au-dessus de son ressentiment. On ne sait que trop qu’il n’imposa pas toujours silence à ses griefs, mais il le fit dans cette circonstance et dans beaucoup d’autres, et Des Genettes lui rendait justice quand, faisant plus tard allusion à ce fait, il disait :
« Le Consul ne s’en souvenait plus, l’Empereur l’avait oublié. » Que cette générosité, que cet oubli des offenses fussent dus à la véritable grandeur d’âme ou à un calcul intéressé, cela importe peu; l’élévation des sentiments ne va pas chez les hommes d’État sans un certain souci de la politique des résultats. Qui pourrait les en blâmer?
ENTRE DEUX CAMPAGNES
L’ancien médecin en chef était entré fort inquiet chez le premier Consul, il fut bientôt rassuré. Bonaparte l’accueillit comme si rien ne s’était passé, le questionna avec affabilité sur l’état de l’armée, le nombre des malades qu’elle avait offerts pendant l’investissement du Caire et la traversée , et reçut ses propositions sur l’état des officiers du corps de santé. Peu de jours après, il signait sa commission de médecin en chef de l’hôpital militaire de Paris. La fortune souriait à Des Genettes; l’incident fâcheux qui aurait pu arrêter sa carrière se trouvait effacé. Par un acte de l’an VII, il avait été nommé, pendant qu’il était en Égypte, professeur adjoint de physique médicale et d’hygiène à l’École de médecine, dont nous avons vu que le directeur Thouret était son beau-frère. Bientôt il allait, en même temps que Larrey, être nommé inspecteur général du Service de santé. On voit que Bonaparte ne lui garda pas rancune et qu’il tenait la balance presque égale entre lui et Larrey; mais il avait infiniment plus d’estime pour le caractère du chirurgien, dont il savait bien que les sentiments étaient plus élevés et le dévouement plus absolu.
Le 12 germinal an X, Larrey prend possession de son service à l’hôpital de la Garde consulaire. Tout le conseil de de santé, l’ordonnateur en chef de l’armée, son vieux maître Sabatier, ses anciens chefs, Percy et Heurteloup, son ami Ribes, tous les chirurgiens militaires de Paris ont tenu à être auprès de lui, et c’est au milieu de leurs félicitations qu’il inaugure sa première leçon de clinique chirurgicale. Il les poursuivra pendant tout le temps qu’il restera à Paris , c està-dire pendant toute la période de paix, et ces cours seront très recherchés et très suivis. A cette époque, Larrey est déjà devenu une personnalité populaire et très en vue. Ses exploits sont associés, dans les récits qu’on fait de l’expédition d Égypte, à ceux des plus brillants capitaines. On raconte sa magnifique tenue dans la traversée du désert, supérieure à celle des généraux réputés les plus braves et les plus intrépides, et pendant laquelle il soutint le courage de l’armée. On redit sa conduite pendant la révolte du Caire, où seul et sans armes