‹ Napoléon et les femmesChapitre 15 sur 25 · JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE

Impératrice et Reine

MINIATURE PEINTE d' APRÈS GÉRARD (A M. Frédéric Masson)

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LE SACRE DE JOSEPHINE

serait-ce pas sa faute à lui-même? Il se souvient de Madame Fourès, d’autres encore. Joséphine, elle, a eu des enfants de son premier mari. Sans cesse, elle les montre, elle parle d’eux, elle s’eu sert pour témoigner C£ue ce n’est point sa faute à elle. Elle en dit tant qu’elle finit par agacer Madame Baciocchi, qui, de son ton de Saint-Gyr, lui rive cette phrase : a Mais, ma sœur, vous étiez plus jeune qu’à présent! »

Pourtant, elle est parvenue à faire admettre cette opinion par la famille presque entière : Napoléon luimême ne se défend point trop. Plusieurs fois, il dit à son frère Joseph : « Je n’ai pas d’enfants; vous dites, vous autres, que je ne peux pas en avoir. Joséphine, malgré toute la bonne volonté qui lui est restée, n’en aura plus, je erois, à son âge. Ainsi, après moi le déluge ! » Lorsque, d’Espagne, Lucien vient lui parler de divorce, d’un mariage avee une infante, eertes, bien des motifs divers engagent le Consul à rejeter la proposition; mais ne doit-on pas penser qu’un des plus forts est d’ordre tout intime : qu’il doute de luimême? L’idée n’en a pas moins été mise en avant, et par Lueien, que déjà Joséphine aime peu, ear, au retour d’Égypte, il prêelia le divoree, et, depuis lors, il a eontinué la lutte — ee dernier trait en est bien la preuve. Napoléon a beau dire que sa femme « n’a pas plus de fiel qu’un pigeon », eela n’est vrai que lorsque sa position n’est pas en jeu. Désormais, elle est loin de ehercher à eoneilier les deux frères, elle met ses amis en campagne, elle ne se prive point de

rapporter les médisances et de faire valoir les vérités, et, la rupture accomplie, elle ne la regrette point : c’est un ennemi de moins.

Si le doute inspiré par elle à Napoléon a servi à écarter en i8oi l’idée du divorce, ce doute, un hasard peut le dissiper, et Joséphine est à la merci de ce hasard. Ce n’est point, à coup sûr, des actrices racolées jusqu’ici que le danger peut venir. Au cas où, par improhalile, une d’elles serait devenue enceinte, il faudrait à Bonaparte une dose extraordinaire de naïveté pour qu’il s’imaginât être le père d’un enfant qui pourrait être de tout le monde. De même, peu de chose à craindre des femmes de la Cour consulaire qui sont en puissance d’un mari. Ne serait-ce que pour le tromper, elles sont contraintes à un partage qui rendra toujours la paternité discutable, à moins qu’elle ne s’affirme par une ressemblance physique qui jusqu’ici ne s’est point rencontrée. Mais il suffit d’une occasion comme celle qu’a fournie jadis Madame Fourès, d’une circonstance qui apporte à Napoléon la certitude indéniable qu’il peut être père, et alors tout l’échafaudage de cette fortune s’écroule, car Bonaparte se sent maintenant de niveau avec les vieilles dynasties, à plus forte raison avec les familles les plus nobles de l’ancienne France, et il ne manque pas près de lui des gens comme Talleyrand, « le maudit boiteux », tout prêts à le tenter, à murmurer des noms et à s’entremettre.

A défaut d’un enfant qui seul, comme l’a dit Napo-

LE SACRE DE JOSÉPHINE

léon, (( eût fait tenir Joséphine tranquille et eût mis fin à une jalousie qui ne laissait pas de repos à son mari », comment l’attacliera-t-elle d’une façon si étroite qu’il ne puisse songer à rompre sa chaîne? Sans doute, associée, depuis l’an XI, à tous les actes officiels de la vie publique, accueillie en souveraine aux portes des villes, tenant son cercle dans la galerie des Tuileries ou de Saint-Cloud, entourée dès lors d’une sorte de Maison, obligée par Bonaparte lui-même de prendre le pas sur toutes les femmes, même sur sa belle-mère dans l’intimité des réceptions de famille, présentée ainsi à la France et à l’Europe comme la plus grande dame de la République, elle ne saurait être répudiée sans éclat, et le divorce serait mal accueilli par l’opinion. Napoléon n’est point encore monté si haut qu’il puisse sans danger se passer de Joséphine. Il a trop fait filtrer de grâces et de faveurs par ses mains pour qu’elle n’ait point des fidèles parmi ceux qu’il lui a donnés comme clients. Mais, à mesure qu’il monte, le prestige mondain de sa femme s’atténue : vienne un accès de colère, qu’elle l’ait ou non provoqué par quelque imprudence, et tout peut être à vau-l’eau. Ce ne sont point les sens qui le retiendront, car, l)ien qu’il soit physiquement toujours attaché à elle, les infidélités qu’il se permet le libèrent peu à peu. Ce pourrait être l’haljitude, l’affection très grande qu’il lui porte, la crainte de lui causer de la peine : il souffrirait, certes, autant et plus qu’elle ; mais cela l’arrêterait-il? Quand il s’agit de la victoire, compte-t-il

les hommes qu’il est contraint de sacrifier et entre lesquels il en est qu’il aime? Non : tous ces liens sont illusoires, l’enfant seul est le vrai lien; une idée sur* g-it alors dans le cerveau de Joséphine, c’est un trait de génie : constituer l’hérédité par l’adoption, faire adopter à Napoléon un de ses neveux à lui, son petitfils à elle, le fils de Louis Bonaparte et d’Hortense. C’est répondre à tout, c’est concilier tout, c’est à la fois satisfaire les Bonaparte, puisque l’héritier présomptif sera l’un d’eux, et s’assurer à elle-même l’avenir, puisque la question de succession sera ainsi réglée pour jamais. Elle y pense, elle y rêve, elle détermine Bonaparte, qui en fait la demande à Louis; mais Louis s’indigne. Il invoque les droits de son frère Joseph, ses droits à lui-même, les droits que eux, les frères, ont à la succession de leur frère ! Et, devant ces droits prétendus, ces droits qui non seulement ne reposent sur rien, mais qui sont déniés d’une façon absolue par l’histoire aussi bien que par la doctrine monarchique. Napoléon, par esprit de famille, s’incline et renonce au seul expédient qui permette d’établir l’iiérédité sans recourir au divorce ou sans violer tous les principes.

Cette merveilleuse occasion échappée, et cette fois bien malgré elle, quels moyens restent à Joséphine pour se lier à Napoléon et à sa fortune? Sans doute, d’échelon en échelon, les événements poussant les hommes, le Premier Consul ayant été proclamé Empereur, voici qu’elle, parce qu’elle se trouvait là, est

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deyenue impératrice, a reçu les hommages des grands eorps de l’État, a été saluée du titre de Majesté. Sans doute, après le voyage triomphal d’Aix-la-Chapelle et de Mayence, après son retour annoncé aux Parisiens par le canon des Invalides, après le défilé des autorités devant son trône, elle semble bien affermie en sa place, et le divorce paraît être rejeté dans les hypothèses improbables. Mais cpi’un incident se produise, elle ne tient point Napoléon. Le destin peut l’emporter, comme hier, sur l’Esplanade, le vent balayait la fumée de la pondre briilée en son honneur. Voici justement que, à Saint-Cloud, elle voit une dame, venue pour la visiter, se lever et sortir de l’appartement. Comme, depuis longtemps, elle a des soupçons, elle-même quitte le salon, va au cabinet de l’Empereur, monte l’escalier dérobé, arrive à la chambre entresolée, reconnaît la voix de l’Empereur, la voix de la dame, se nomme, force qu’on lui ouvre, fait une scène, provoque une terrifjle colère de Napoléon, qui déclare qu’il est las de cet espionnage, qu’il veut en finir, qu’il est décidé à suivre les conseils de tous ceux qui rentourent, qu’il est déterminé à divorcer. 11 fait appeler Eugène pour régler les détails. Eugène vient; mais, pour sa mère, pour liii-mênie, il refuse toute compensation, tout avantage, toute faveur. Deux jours passent. Joséphine ne récrimine point; elle pleure. (( Les pleurs vont bien aux femmes », a dit Napoléon. D’ailleurs, il se sent dans son tort malgré tout, et ce n’est point ainsi qu’un acte aussi grave peut et doit

s’accomplir. Devant une volonté qui heurterait la sienne, il s’obstinerait. Devant des larmes, il est faible. Un dernier entretien a lieu : « Je n’ai pas le courage, lui dit-il à la fin, d’en prendre la dernière résolution, et si tu me montres trop d’affection, si tu ne fais que m’obéir, je sens que je ne serai jamais assez fort pour t’obliger à me c{uitter; mais j’avoue que je désire beaucoup que tu saches te résigner à l’intérêt de ma politique et que toi-même tu m’évites tous les embarras de eette pénible situation. » En parlant ainsi, il pleure lui-même. Mais Joséphine ne se déconcerte pas ; elle n’a nullement le goût du sacrifice. Ce n’est point à elle à décider de son sort, mais à lui qui l’a réglé. Elle est prête à obéir, mais elle attendra ses ordres pour descendre du trône où lui-même l’a fait monter. Pris entre son cœur, ses habitudes, une politique ineertaine, l’espérance douteuse d’une paternité aléatoire, ses sentiments d’affection pour ses beaux-enfants, la nécessité de briser cette \ie cpi’il a associée à la sienne, l’obligation de renoncer à jamais à cette femme qu’il aime toujours, l’agacement que lui causent la joie des ennemis de Joséphine et leur air de triomphe, la pitié que lui inspire la résignation des Beauharnais, il prend son parti, il rejette encore une fois l’idée du divorce, et, comme pour en abolir tout retour, il ordonne à sa femme de s’occuper sérieusement des

préparatifs du sacre, auquel elle sera associée.

Le Saere ! Etre sacrée par un Pape, partieiper au triomphe du Charlemagne nouveau, réaliser soi, une

LE SACRE DE JOSÉPHINE

petite créole amenée des Iles par le caprice d’une fille entretenue, le rêve qu’ont poursuivi toutes les reines de France et que si peu ont réalisé ; recevoir du Pontife suprême la triple onction et de l’Empereur la couronne, c’est de quoi satisfaire non point l’ambition — car quelle ambition eiit envisagé de telles splendeurs? — mais l’imagination la plus délirante de grandeurs. Et puis, après avoir été sacrée et couronnée, comment pourrait-elle être répudiée? N’est-ce point là le lien suprême que Napoléon peut contracter avec elle, et que peut-elle souhaiter encore pour être assurée de l’avenir?

Pourtant elle souhaite quelque chose : jusqu’ici, c’est-à-dire depuis huit ans, elle ne s’est nullement inquiétée pour sa conscience de n’avoir été mariée que civilement, et elle a fort bien vécu avec Bonaparte sans que leur union ait été fjénie par un prêtre. Elle n’ignore pas que, avant d’arriver à un mariage religieux, elle aurait de grands obstacles à surmonter. L’Empereur ne ferait-il pas A^aloir que, la cérémonie n’ayant pas eu lieu jadis, il est inutile à présent d’attirer l’attention sur ce sujet? La plupart des hommes qui l’entourent étant dans le même cas que lui, par le simple exemple cju’il leur donnerait, il les entraînerait à une série d’actes de réhabilitation cjui prendraient facilement un aspect d’opposition à la loi civile, de retour à l’ancien régime, qui sembleraient au moins indiquer cjue le chef du gouveriiemeiit ne tient pas pour suffisant le seul mode de mariage dont l’État

reconnaisse la valiclité. Il ne manquerait pas d’arguments très forts pour résister, sans même avoir à donner la raison déterminante de son refus : c’est que, s’il entre bien dans ses intentions actuelles de ne point divorcer, il ne veut point engager l’avenir et ne peut prévoir toutes les éventualités. Il sait que l’Eglise est accommodante lorsqu’elle a alfaire aux puissants et qu’elle s’arrange pour dénouer au besoin ce qu’elle a noué ; mais il préfère, si plus tard il est contraint de rompre son mariage, n’avoir pas besoin de recourir à elle et ne dé|iendre que de lui-même.

Donc Joséphine n’aurait rien à tenter avec lui de ce côté, et elle le sait. D’ailleurs, quelles raisons invoquerait-elle? Ses scrupules de conscience? Eu vérité, ce serait de quoi donner à rire à Napoléon et à toute la Cour! Mais le Pape n’en rira pas.

A Fontainebleau, le lundi 5 frimaire, lorsque Pie VU, le lendemain de son arrivée, vient, pour la seconde fois, rendre visite à Joséphine, celle-ci qui dès longtemps a préparé le terrain — car depuis plusieurs années elle est en correspondance avec le Pape et elle lui a envoyé par son cousin Tascher, en nivôse an XII, un beau rochet de dentelle — Joséphine donc se met en conliance. Elle avoue à son père qu’elle n’est pas mariée à l’église, et le Pape, après avoir félicité sa fille de la volonté qu’elle montre de se mettre en règle avec la sainte loi, lui promet d’exiger de l’Empereur le mariage.

Ainsi, pour Napoléon, c’est la carte forcée. Tel

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qu’il est, avec son caractère, son éducation et sa tournure d’esprit, le Pape est bien capable d’ajourner le sacre si l’Empereur ajourne le mariage, de refuser l’un si on lui refuse l’autre. Déjà, du 18 brumaire, jour primitivement fixé, le sacre a été retardé au frimaire, puis au II. Chaque remise amène une dépense immense, cause du mécontentement, provoque l’inquiétude. Toutes les députations civiles et militaires sont arrivées, elles emplissent Paris : on ne sait qu’en faire. Quel scandale si le Pape, venu à Paris pour sacrer l’Empereur, retournait à Rome sans avoir fait la cérémonie ! Il faut se décider. Le 9, dans la matinée, le cardinal Fescli donne aux deux époux la bénédiction nuptiale. Si jamais il y eut contrainte, c’est bien ici, et Napoléon a pu sans remords affirmer plus tard que sa volonté n’avait pas été libre et que le défaut de consentement, existant réellement de sa part, viciait canoniquement le mariage. Mais, de cela, Joséphine ne se doute pas. Elle est impératrice, elle est mariée par un prêtre, elle est sacrée par le Pape, elle est couronnée par l’Empereur : dormira-t-elle tranquille à présent?

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Les fantaisies purement physiques amusent les entr’actes et occupent la scène, mais il y a chez Napoléon d’autres facultés qui exigent satisfaction.

L’homme ne serait point tel qn’il est s’il se trouvait content de ces amours de passage cpie quiconque aurait en les payant. Il y a chez lui des côtés de mélancolie insoupçonnés, des goûts d’isolement à deux au milieu de la foule, un besoin d’amour sentimental qui se fait jour à mesure qu’il avance en âge, que les occasions de sensualité se multiplient autour de lui et que, eu même temps, par l’ascension continue de sa fortune, il se trouve plus élevé et davantage perdu audessus des aiitres êtres.

Cela est encore fugitif, à peine esqiiissé à la fin du Consulat ; mais, depuis lors, cela se répète et s’accentue, cela se précise et s’affirme; ce n’est plus cette explosion de jeunesse et de tempérament qu’il a éprouvée lorsqu’il a connu Joséphine; c’est, à côté de l’amour physique, un sentiment dont la répétition, à intervalles divers, montre chez Napoléon un être dont la nature inquiète, sans cesse altérée d’inconnu, poursuit aussi bien un rêve de iDonheur cpi’elle poursuit un rêve d’ambition. ^

Lorsque chez lui ce sentiment est encore confus, la possession, qu’il a ardemment convoitée, qu’il a convoitée d’autant plus vivement que les obstacles étaient plus grands, et qu’il a convoitée surtout à cause de ces obstacles mêmes, a pour conséquence presque immédiate de supprimer le désir, parce qu’il trouve la réalité inférieure au rêve de ses sens ; mais ceux-ci s’éijurent et se spiritualisent à leur tour ; la possession physique cesse d’être l’objet unique, et

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l’on se trouve alors en présence d’un Napoléon nouveau, tout différent de celui qui satisfait des besoins matériels avec les visiteuses de l’appartement secret, un Napoléon délicatement tendre et qui rencontre, pour exprimer ses idées, un langage qu’on croirait presque d’un héros de l’Astrée.

Sans doute, c’est là une attitude qu’on ne lui connaît point et, pour la lui attribuer en certitude de cause, il faut au moins posséder une suite d’indications certaines, précises et authentiques. Mais, dès qu’on en a de telles sur une époque à la vérité plus tardive de sa vie, on est amené , sur les périodes antérieures, à procéder par induction en rapprochant certains indices qui, jusqu’ici, pouvaient paraître indifférents, et l’on est presque assuré de ne point faire fausse route.

Toutefois, nulle preuve directe, et, pour ne point s’égarer, des difficultés sans nombre. Ces femmes auxquelles Napoléon s’adresse ne sont plus, comme les autres, empressées à conter leurs triomphes : elles ont soin, pour la plupart, d’en détruire jusqu’au moindre vestige. Elles ont un mari à ménager, une réputation à maintenir. Elles laissent des descendants qui, soigneusement, retiennent leur secret. Même les indiscrets qui parlent d’elles ne le font qu’en déguisant le nom qu’elles ont porté, et l’on serait mal venu, fùt-ce après un siècle écoulé, à soulever le voile, très léger, qui le couvre. Ce voile, d’ailleurs, est-on toujours certain qu’il dissimule toujours la même

femme ? qu’il n’y a derrière lui qu’une femme et non plusieurs ?

Certes la plupart des traits de la figure et les traits de l’âme sont identiques ; il est des faits caractéristiques auxquels on ne peut se tromper, surtout lorsque, soi-même, on a gardé de l’enfance l’impression très vivante et très nette d’un certain visage ; mais ce ne sont plus ici des documents, et c’est avec une extrême précaution qu’il convient de s’avancer, ail risque même de rester obscur et de laisser bien des points dans l’ombre.

11 y avait à la Cour consulaire une jeune femme de vingt ans, mariée à un homme de trente ans plus vieux qu’elle.

Ce mari fort respectable, grand travailleur, ayant laissé la meilleure réputation partout où il avait passé, était un de ces admirables serviteurs de l’État dont l’ancien régime faisait des premiers commis et le nouveau des directeurs généraux. En une matière spéciale, mais qui importait fort aux finances de la nation, il était passé maître; il avait lui-même organisé l’administration qu’il dirigeait et qui fonctionne, aujourd’hui encore, d’après les traditions et les lois qu’il lui a données.

La femme était charmante, toute grâce, toute douceur, avec un joli visage, de très belles dents, d’admirables cheveux blonds, un nez aquilin un peu long, mais busqué et plein de caractère, une main à remar-

MADAME D

DESSIN PAR ISABEY (Musée du Louvre)

MADAME

quer, un très petit 2:>ied ; peu de régularité dans les traits, mais infiniment de charme dans le sourire et un accord complet de la physionomie rendue très particulière par le regard prolongé de grands yeux d’un bleu foncé à double paupière.

Ces yeux, il est vrai, exprimaient toutes les impressions qu’il plaisait à leur maîtresse de leur donner, et par là même manquaient de franchise, mais il fallait être femme et jalouse pour le surprendre. Elle dansait à merveille, chantait en artiste, avait un talent véritable sur la harpe, savait lire et écouter, et ne découvrait pas trop alors l’es^^rit remarquable qu’elle développa par la suite. Il ne lui manquait ni la volonté, qu’elle avait des plus fermes, ni le sens de la vie, ni l’ambition, ni le dédain des moyens; mais elle |>arait cette sécheresse réelle d’une élégance générale qui seyait à sa beauté, et, quoique bourgeoise d’origine, s’entendait mieux que bien des grandes dames aux politesses nobles, aux toilettes raffinées, aux façons solennelles qui étaient de mise en une cour, n Elle avait, de naissance, l’instinct délicat de la vie et des manières du monde, cet art, a-t-on dit, qui se devine et ne s’enseigne pas » ; mais elle y portait, faut-il ajouter, un air assez hautain et dédaigneux, à croire qu’elle-même aurait eu pour ancêtres non de petites gens, bourgeois de province fort humbles, mais des ducs et pairs.

A quel moment Bonaparte devint-il amoureux de

cette jeune femme? Selon quelques indices, on penserait que ce fut en brumaire an XII (novembre i8o3); mais la rapidité avee laquelle lurent menés les préliminaires avee la femme que Joséphine alla surprendre dans rappartemeut de l’Orangerie, à Saint- Cloud, semble devoir faire écarter cette hypothèse, quelque vraisemblance qiie lui prêterait l’événement d’une naissance qui se place exactement neuf mois plus tard (le 5 août i8o4).

11 est Au*ai que l’enfant qui naquit alors n’avait ni dans la figure ni dans l’esprit rien qui le signalât ; mais des traits aussi caractéristiques que ceux des Bonaparte peuvent sauter nue génération pour éclore chez quelque descendant en leur fleur de beauté souveraine et révélatrice. C’est ce qui arriva, sans doute : ce qui, en inspirant à Napoléon des doutes de sa paternité, affermit alors la confiance du mari et assura la sécurité de la femme; ce qui, une génération plus tard, dévoila un secret jusque-là à peu près bien gardé.

Cette dame de Saint-Cloud est-elle l’inconnue qui fréquentait, à la fin du Consulat, une petite maison de l’allée des Veuves où Napoléon se rendait mystérieusement de son côté ? Est -elle la même femme que Napoléon allait, seul, sous un travestissement, retrouver dans sa demeure au milieu de Paris ? On s’y perd. L’aventure de Saint-Cloud semble une de ces fantaisies banales qui u’oiit point de lendemain ou qui n’en ont guère ; les excursions nocturnes.

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quel qu’en soit le Lut, témoignent au contraire, chez Napoléon, si casanier d’habitude, d’un entraînement irrésistible et dont on noterait bien rarement le renouvellement dans sa vie. Il y a là des incertitudes que, pour le moment, on ne saurait éclaircir, et que les mémorialistes ou leurs éditeurs ont eu soin jbisqu’ici de rendre plus grandes par égard pour la femme dont il s’agit et pour ses descendants. Il est pourtant un moment où tous les témoignages s’accordent, se complètent et se corroborent ; où, à défaut de preuves matérielles, on possède au moins les présomptions les plus fortes qu’on approche de la vérité.

L’Empereur est allé à Fontainebleau, au-devant du Pape, qui vient de Rome pour le sacrer. Il y a amené sa cour. On ne tarde pas à constater que son air est plus serein, son abord j)lus facile. Après que le Pape est retiré dans ses appartements, il demeure chez l’Impératrice et cause de préférence avec les femmes qui s’y trouvent. Joséphine commence à s’inquiéter : sa jalousie s’éveille ; ces façons ne lui seml)lent point naturelles, et elle s’imagine qu’il y a quelque intrigue sous jeu. Mais qui soupçonner ? qui accuser? Elle s’en prend à Madame Ney, laquelle, très vivement, se défend près d’Hortense, sa compagne de la pension Gampan, et prouve que l’Empereur ne s’occupe nullement d’elle, mais d’une dame du Palais qu’Eugène de Beauharnais trouve fort à son goût et que, par suite, Joséphine traite des mieux.

Eugène n’est qu’un paravent : si la dame répond à ses œillades et semble prendre plaisir à la conversation, elle est, de fait, uniquement liée avec les Murat, avec Caroline plutôt , car , en pareilles intrigues , Murat ne compte point, et Caroline, qui n’aime guère sa belle-sœur et qui est toujours prête à lui jouer des tours, mène cette affaire comme elle en mènera bien d’autres.

On revient à Paris: rien n’est conclu encore. Napoléon, décidément amoureux, ne quitte qu’à regret l’appartement de l’Impératrice lorsqu’une certaine dame est de service. Il rejoint Joséphine au spectacle si une certaine dame l’accompagne. Il imagine des parties en petite loge, — lui cjui, d’ordinaire, n’admet point que sa femme aille au théâtre autrement qu’en apparat, — pourvu qu’une certaine dame soit de la compagnie. Joséphine, énervée de plus en plus, veut tenter des explications, qui sont mal reçues, et, quoique, en public. Napoléon soit plus gai, plus affable et plus ouvert qu’il n’a jamais été, dans le particiüier, quand une certaine dame n’est pas présente, il a de l’humeur et se retrouve agacé et irritable. (( Ce sont tous les jours des scènes de la part de Bonaparte, écrit Joséphine, et sans jamais j donner lieu, ce n’est pas vivre. »

A la table de jeu, — car à cette époque, le soir, il s’est pris à jouer aux cartes, ou plutôt à faire semblant d’y jouer, — il appelle régulièrement sa sœur Caroline et deux dames du Palais, dont l’une est tou-

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jours la dame qu’il préfère. Tenant négligemment les cartes, seulement pour se donner une contenance, il se plaît à analyser longiiement les impressions les plus ténues d’un amour idéal et platonique, ou bien, sans nommer personne et parlant à la cantonade, il se livre à de véhémentes tirades contre la jalousie et les femmes jalouses.

Joséphine à l’autre Ijout du salon, jouant tristement au whist avec quelques dignitaires, jette de temps en temps nn regard vers la table des favorisés et prête l’oreille aux propos que cette voix sonore et pleine porte jusqu’aux extrémités de la salle, dans le grand silence respectueux, à la muette attention des courtisans spectraux.

A une fête que le Ministre de la Guerre offre aux Souverains à l’occasion du Couronnement, les femmes, comme d’usage, sont seules assises au souper. A la table d’honneur, l’Impératrice, avec quelques-unes de ses dames et des femmes de grands oiïiciers de la Couronne et de l’Empire. Napoléon a refusé de prendre place ; il fait son tour, il parle à chacune des femmes ; il est galant, il est empressé ; il sert Joséphine, prend une assiette des mains d’un page pour la lui présenter. « Il veut être aimable uniquement pour une femme et ne veut pas qu’on le remarque. Cela seul est une preuve d’amour. »

Ap rès qu’il a bien manœuvré en long et en large et qu’il a dit un mot à toutes les femmes pour se donner le droit de parler à une seule, il arrive près

de la dame et, embarrassé, eommence par s’adresser à sa voisine. Il s’appuie entre les deux ehaises, engage une conversation, y mêle la personne à qui il rend ses soins, prévient ses désirs, atteint sur la table un ravier qu’elle souhaite . Ce sont des olives. « Vous avez tort, dit-il, de manger des olives le soir : cela vous fera mal », et s’adressant à la voisine : « Et vous, dit-il, vous ne mangez pas d’olives? Vous faites bien, et doublement bien de ne pas imiter madame, car en tout elle est inimitable. »

Rien de ce manège n’a échappé à Joséphine, qui, par surcroît, en plein hiver, s’est vue obligée de partir à Malmaison sur une volonté subitement exprimée par l’Empereur. Cela a dérangé tous ses projets, et, de plus, comme on n’a point en le temps de chauffer les poêles, on a passé la première nuit dans une véritable glacière ; mais peu importait le froid à Napoléon, qui, par les corridors carrelés, a fait une excursion dont il se félicite, quoique, sans qu’il s’en doute, Joséphine, après une longue attente derrière une porte vitrée, en ait surpris le secret et ne puisse garder ancnn doute sur l’objet de cette visite nocturne.

La Cour retourne donc à Malmaison après cette fête du ministre, et le lendemain, sons un prétexte, l’Impératrice fait venir la dame qiii n’a point mangé d’olives. Après une sorte de conversation oiseuse, elle lui demande ce que l’Empereur lui a dit. Puis : <( Que disait-il à votre voisine ? » L’antre, répondant

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qu’il lui conseillait de ne pas manger d’olives le soir : « Eli ! reprend-elle , puisqu’il lui donnait des conseils, il devait lui dire qu’il est ridicule de faire la Roxelane avec un si long nez. » Puis elle ouvre un livre qui est sur la cheminée; c’est le nouveau roman de Madame de Genlis, la Duchesse de la Vallière : (( Voilà un livre, dit-elle, qui tourne les têtes de toutes les jeunes femmes qui ont des cheveux blonds et qui sont maigres. »

11 y a bien un peu de vrai, car, dans toutes les chambres des dames, à Malmaison, on trouvait la Duchesse de la Vcdlière. Il s’en lit un prodigieux débit : dix éditions ne suffirent point à en épuiser le succès, et, sans doute, les aspirantes La Vallière n’y nuisirent point.

L’Empereur pourtant n’avait nulle intention d’installer une favurite. a Je ne veux nullement à ma cour, disait-il, de l’empire des femmes. Elles ont fait tort à Henri IV et à Louis XIV ; mon métier à moi est bien plus sérieux que celui de ces princes, et les Français sont devenus trop sérieux pour pardonner à leur souverain des liaisons affiehées et des maîtresses en titre. » Sa vraie maîtresse, comme il disait, e’était le pouvoir. « J’ai trop fait pour sa conquête, ajoutait-il, pour me la laisser ravir ou soufirir même qu’on la convoite. » Or, il sentait qu’on lui gagnait à la main. Sans doute, la dame, très intelligente, très adroitement eonseillée, ne demandait rien pour elle -même. Elle n’aurait pu recevoir eertains avan-

tages qui eussent paru suspects et eussent éveillé les soupçons d’un mari qui n’était rien moins qu’un complaisant. Tout au plus avait-elle pu se faire nommer à une place de dame du Palais, bien que sa jeunesse, sa position et sa naissance ne la désignassent point, que rien dans son passé ne se rattachât au passé des Bonaparte et ne servît à justifier sa présence : cela avait déjà fait parler et surtout sourire ; mais, moins, pour elle-même, elle pouvait être vénale et ambitieuse, plus, sans doute, elle pouvait mettre en avant de prétentions pour d’autres, ses protecteurs d’hier, ses protégés d’aujourd’hui.

Murat, déjà maréchal d’Empire, fut promu à la dignité de prince grand-amiral, ce qui le classa après Cambacérès et Lebrun parmi les Altesses sérénissinies. Mais en même temps, et de lui-même, l’Empereur nomma Eugène de Beauharnais prince archichancelier d’Etat et le mit sur le même rang que Murat. C’était la balance rétablie entre les Bonaparte et les Beauharnais, et même penchée en faveur des Beauharnais. Quelle différence , en effet , dans les termes dont Napoléon se sert pour annoncer au Sénat ces deux décisions et à quelle distance, il marque que son beau-fils et son beau-frère sont établis dans son coeur !

Comme, ici, l’on sent qu’il cède à des pressions étrangères, à des nécessités de famille, à des sollicitations intéressées; et comme, là, c’est bien de luimême, et du meilleur de lui, que jaillissent ces

MADAME

paroles : « Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du liant rang- où Nous sommes placé, Notre cœur a eu besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la constante amitié de cet enfant de Notre adoption... Notre bénédiction paternelle accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l’approbation de la postérité. » Et Eugène n’a rien sollicité ; il n’a point dit qu’il fût peu satisfait des honneurs de grand-officier de l’Empire, de la charge de colonel général des Chasseurs qui lui a été antérieurement conférée, puisqu’il est en route pour Milan, à la tète de la cavalerie de la Garde un beau commandement en vérité, et il faut une étrange folie de Madame Rémiisat pour présenter comme une disgrâce la plus éminente faveur que l’Empereur pût accorder à un général de vingt-trois ans.

En tout cas cette disgrâce, amenée, prétend-elle, par un retour de jalousie contre Eugène, aurait été singulièrement courte, puisque Eugène s’est mis en route le iG janvier, sur un ordre en date du i4, motivé par la nécessité de faire paraître la Garde au couronnement de Milan, et que, quinze jours après, il recevait, avec une lettre particulière de l’Empereur, la copie du message au Sénat et sa nomination de prince archichancelier d’Etat.

Rien ne pouvait mieux marquer que Napoléon se rapprochait de Joséphine, qu’il n’entendait point se

laisser conduire, et que l’amour qu’il avait ressenti et dont on avait tant espéré était déjà presque passé. La satiété vint vite, en effet ; surtout lorsque la contrainte n’exista plus. C’est à Malmaison, au cœur de l’hiver, que l’intrigue s’était nouée : ce fut à Malmaison, avant le printemps, qu’elle se dénoua.

Dans un voyage de quinze jours que la Cour y fit alors. Napoléon, en pleine liberté d’allure, put se ]3romener avec la dame, l’entretenir et ne se priva point de l’aller retrouver; Joséphine, enfermée dans sa chambre, passait les journées à pleurer et maigrissait à vue d’œil. Un matin, l’Empereur vient chez elle, reprend en lui parlant son ton d’autrefois, lui avoue qu’il a été très amoureux et qu’il ne l’est plus, et finit par lui demander de l’aider à rompre. Elle s’y emploie en efiét, fait appeler la dame, qui, parfaitement maîtresse d’elle -meme, ne montre aucune émotion et oppose au discours de l’Impératrice une dénégation muette et superbe et l’impassibilité d’un visage de marbre.

Elle demeura toujours tendrement attachée à l’Empereur, bien que celui-ci, après Austerlitz, n’eut point repris sa chaîne, et que, si quelquefois il eut des retours, ils furent si fugitifs que les observateurs les plus attentifs purent à peine les noter. Il la tint d’ailleurs en grande considération, lui accordant toutes les grâces qui pouvaient être compatibles avec le rang qu’occupait son mari et la désignant des premières pour les honneurs et les faveurs de cour. Cela elle

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