L’ENFANT
ELÉONORE
Joséphine peut être à peu près tranquille sur sou avenir tant que Napoléon n’aura point acquis la conviction qu’il peut avoir des enfants ; et, pour que cette certitude s’établisse en son esprit, il faut un concours de circonstances singulièreinent improbable. Mais voici que ce concours s’établit, et la révélation vient d’où l’on devait, à coup sûr, le moins l’attendre, d’une passade qui sem]3lait sans lendemain et à laquelle l’Empereur ne dut pas , au moment même, attacher la moindre importance.
Madame Campan, l’ancienne femme de chambre de la Reine, avait, comme on sait, fondé à Saint-Germain-en-Laye, vers la fin de la Révolution, une pension de demoiselles que Joséphine, presque dès le
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commencement, avait protégée et où elle avait placé successivement sa fille Hortense, ses nièces et ses cousines Emilie et Stéphanie de Beauharnais , Stéphanie Tascher, Félicité de Faudoas, puis sa bellesœur Caroline Bonaparte, et même la fille de Lucien, Charlotte. Autour de ces jeunes filles, étaient venues se grouper la plupart de celles dont les pères avaient ou cherchaient quelque attache avec le Consul : Mesdemoiselles Sophie Barhé-Marbois, Aimée Leclerc, Victorine Victor, Henriette Clarke, Adèle et Nancy
Macdonald, Elise Oudinot, Clotilde et Antoinette Murat, Amable et Marcelle Clary, Mathilde Talhouet, Victorine Masséna, Lucy et Alexandrine Isabey, Lucrèce de Boubers, Virginie Lejéans, Dorothée Lebrun, Rosamonde et Félicie de Valence... A la suite des mariages que, grâce à leur intimité avec Hortense, avaient rencontrés les nièces de Madame Campai! , Mesdemoiselles Auguié, quantité d’intrigants, même pauvres, s’étaient hâtés de solliciter l’admission de leurs filles.
Madame Campan passait pour une influence, avait placé quantité de gens, obtenu des radiations d’émigrés, des restitutions de biens confisqués. Bref, c’était la mode d’entrer chez elle, et, à côté de noms glorieux, mais très nouveaux, on voyait, sur les listes, des Noailles, des Talon, des Turgot, des Lally-Tollendal, des Roquemont, puis des noms de finance, puis des noms de rien du tout.
11 y avait une jeune fille en jiarticulier dont la
ÉLÉONORE
maîtresse de pension eût été assez embarrassée de dire d’où elle venait, si elle avait porté aux origines de ses pensionnaires la même attention qu’au début et si, la vogue de son institution ayant baissé après le Consulat, elle n’avait point, pour remplir les vides, été obligée de prendre à peu près tout ee qui se présentait. C’était Mademoiselle Louise-Catherine-Eléonore Dénuelle de La Plaigne. Le père, qui se disait rentier, faisait des affaires qui n’étaient point toujours heureuses; la mère, fort jolie encore, était passablement galante, et le ménage, qui habitait, boulevard des Italiens, un somptueux appartement on il recevait grande compagnie et fort mêlée, vivait, au jour le jour, des bénéfices de monsieur ou de ceux de madame, en attendant que la fille, laquelle avait eu ses dix-sept ans en 1804 (étant née le i3 septembre 1787), trouvât à faire un riche mariage ou, tout le moins, à se produire dans le monde.
Le temps passe, madame vieillit, monsieur s’endette, les adorateurs s’éloignent, les quartiers de pension sont durs à payer, et, depuis le départ des Beauharnais, le temps est passé chez Madame Campan des épousailles à la Ney ou à la Savary.
Madame Dénuelle se détermine , à défaut des salons où elle n’a pas accès, à montrer sa fille dans les théâtres, et, un beau soir, à la Gaîté, un officier de bonne mine se présente dans la loge dont elle occupe le devant avec sa fille, et y prend une place vacante. Les deux dames n’ont point l’air sévère ;
l’officier est galant, et la eonnaissanee est rapidement menée. Il parle amonr, on lui répond mariage. Va pour le mariage, s’il faut y passer.
On l’invite à venir boulevard des Italiens, il n’y manque pas et suit sa conquête. Le père, à la vérité, eherche à lui emprunter de l’argent, et cela le met en méfiance sur le train qu’on mène, mais une conversation qu’il a avee Madame Campan lève ses scrupules — s’il en a ; il déelare seulement qu’il veut se marier à Saint-Germain, et e’est là en effet que le mariage a lieu le a5 nivôse an XIII (i5 janvier i8o5).
Cet officier, Jean-Honoré-François Revel , qui se qualifiait capitaine au i5® régiment de Dragons, attaelié à l’inspection du général d’Avrange d’Haugéranville, était un fripon. Ancien quartier-maître de son régiment, il venait de donner sa démission et se disait sur le point d’entreprendre la fourniture générale des vivres de l’armée. En attendant, il vivait à crédit dans une auberge, comptant beaucoup plus, semble-t-il, pour se tirer d’embarras, sur la beauté de sa femme que sur ses propres ressources. Deux mois après la noce , il est arrêté pour une fausse traite qu’il a fournie en paiement à son régiment et il est mis en prison préventive pour crime de faux en écriture privée.
Eléonore se souvient alors qu’elle a été en pension avec Caroline Murat — S. A. I. la Princesse Caroline, — et, vivement recommandée par Madame Campan, va solliciter sa protection. Caroline la place à Clian-
ELÉONORE LAPLAIGNE
(Dame Revel, dame Augier, comtesse de Luxbourg)
SON PORTRAIT PEINT PAR AUGUSTIN (Appartenait à M. le baron Larrey)
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ÉLÉONORE
tilly, clans une sorte de maison de famille où l’on reçoit les jeunes femmes en semblable disgrâce ; puis, sur ses instances, elle la fait revenir près d’elle, malgré Madame Gampan, qui voudrait c{u’on l’éloignât du monde et cpie, dans cpielcpie temps, on la remariât en province.
Eléonore est très belle : grande, svelte, bien faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette. Elle n’a point été élevée à avoir des scrupules, et n’en a guère pu acquérir durant les deux mois qu’elle a passés avec Revel. D’abord dame d’annonce , puis promue à la dignité de lectrice, elle se trouve, comme par hasard, sur le passage de l’Empereur, lorsque, à son retour d’ Austerlitz (fin janvier 1806), il vient voir sa sœur ; elle s’arrange pour être remarquée, et dès cj[ue des propositions lui sont adressées, elle les accepte d’enthousiasme. Elle se laisse conduire aux Tuileries, où elle prend l’habitude de venir de temps en temps passer deux ou trois heures, — • le moins d’heures possible au reste. Elle a dit elle-même c|ue, dans la chambre où Napoléon la recevait, au fond de l’alcôve , était suspendu un cartel et c|ue , pendant que l’Empereur était occupé, elle trouvait moyen de pousser la grande aiguille et de l’avancer de trente minutes. Le temps cpie Napoléon donnait à ses divertissements était strictement mesuré : aussi, lorsqu’il levait la tête, il regardait la pendule : « Déjà ! » disait-il, et V amoureuse se trouvait libérée.
Si peu d’heures Cju’elle eût données, elles avaient
été bien employées et Eléonore savait s’y prendre. Mais an moins ne vonlait-elle pas cpie Revel en eût le bénéfiee. Aussi, dès le i3 février, elle forme une instance en divorce pour cause d’injures graves, et elle obtient gain de cause presque de droit, Revel ayant été condamné à deux ans de prison par la Cour criminelle de Seine-et-Oise. Le divorce est pro-
noncé le 29 avril 1806. 11 est temps, car Eléonore est enceinte depuis le mois de mars ; elle accouche le samedi i3 décembre 1806, rue de la Victoire, 11° 29, d’un enfant du sexe masculin qui est déclaré sous le
nom de Léon, fils de demoiselle Eléonore Dénuelle, rentière, âgée de vingt ans, et de père absent.
Point de doute sur la paternité : Eléonore, qui, dans son acte de divorce, était qualifiée « attachée à S. A. I. Madame la princesse Caroline », habitait, depuis son retour de Chantilly, rue de Provence, hôtel du Gouvernement (c’est l’hôtel Thélusson, que Murat a acheté le 22 nivôse an X). Elle n’en était sortie que pour ses visites aux Tuileries, dont Caroline savait le secret. D’ailleurs, pour lever toute contestation, il n’y avait qu’à regarder l’enfant, dont la ressemblance avec Napoléon sautait aux yeux.
L’Empereur reçut la nouvelle de l’accouchement à Pulstuck, le 3i décembre. Désormais, le charme était rompu , et l’Empereur pouvait être certain d’avoir un héritier de son sang. Plus que tout autre fait peut-être, cette naissance clandestine d’un enfant sans nom a influé sur la suite de sa vie et a déter-
ELEONORE
miné les grandes résolutions qu’il a prises dès Tilsit et qu’il n’a remplies que deux années plus tard.
Léon fut d’abord confié à Madame Loir, nourrice d’Achille Murat; puis, en 1812, on lui constitua un conseil de famille , lequel lui donna pour tuteur M. Mathieu de Mauvières, maire de la commune de Saint -Forget et baron de l’Empire, mais, surtout, beau-père de Méneval, le secrétaire intime de l’Empereur. Non content de lui avoir attribué une fortune indépendante. Napoléon, en janvier 1814, au moment de son départ pour l’armée, chargea le duc de Bassano d’y ajouter 12,000 livres de rente; il y joint, le 21 juin i8i5, 100,000 francs en dix actions des Canaux ; par un legs de conscience inclus dans son testament, il lui donne encore 820,000 francs, destinés à lui acheter une terre, et, s’occupant de lui jusqu’à son dernier jour, il lui consacre le paragraphe 87 de ses Instructions à ses exécuteurs testamentaires : (( Je ne serais pas fâché que le petit Léon entrât dans la magistrature, si cela était dans son goût. »
Mais qu’étaient ces avantages près de ceux que, un moment, il avait eu la velléité de lui faire ! Pour échapper au divorce, pour éviter de rompre avec Joséphine, à laquelle il était sincèrement attaché et dont il aimait jusqu’aux défauts, pour satisfaire en même temps, d’une façon qui lui parût rationnelle, à la loi d’hérédité, il n’est pas douteux qu’il conçut la pensée d’adopter son fils naturel, qu’il en parla
à Joséphine, et qu’il tâta le terrain avee divers de ses eonfidents . Il cherche des exemples , invoque des précédents , invente des justifications ; s’il recule, c’est que, en vérité, c’est bien gros de faire passer cela, qu’on n’en est plus à Louis XIV appelant le duc du Maine on le comte de Toulouse à l’hérédité du trône. Mais, en attendant qu’il ait pris sa décision, il s’est habitué, presque attaché à cet enfant. Il se l’est fait souvent amener, soit à l’Elysée, chez sa sœur Caroline, soit même aux Tuileries, pendant sa toilette et son déjeuner. Il s’est plu alors à lui donner des friandises, à jouer avec lui, à s’amuser de ses reparties.
Les événemeqts s’accomplissent, et, nécessairement, Napoléon ne peut plus donner à Léon les mêmes soins ; mais, en i8i5, c’est à Madame mère et au cardinal Fesch qu’il le recommande.
En 1821, M. Mathieu de Mauvières ayant désiré être relcAœ de la tutelle, c’est Mène val lui-même qui est désigné pour le remplacer sur l’avis d’un conseil de famille où siègent Lavalette, Las Cases et Denon, et sur les indications données par Madame.
Madame paraissait disposée à faire bien plus et, semble-t-il, à laisser la majeure partie de sa fortune à Léon ; mais celui-ci n’était point en vérité de ceux dont le caractère peut séduire.
En i832, — il a vingt-cinq ans, — il apparaît déjà ruiné au jeu, s’adressant au cardinal Fesch, lui promettant de ne pins perdre 4^?ooo francs en une
ÉLÉONORE
nuit. — Serment de joueur! Un an plus tard, on le trouve à la fois brassant des affaires, se mêlant d’illuminisme et de politique, provoquant en duel un peu tout le monde (i833 et i834), car il est brave et quelque peu spadassin. En i834, il est élu chef du bataillon communal de la garde nationale de Saint- Denis, en se réclamant « du grand homme dont il a reçu la naissance et en invoquant le sang qui coule dans ses veines ». A la suite d’un refus de service, il est suspendu, puis révoqué, et publie des brochures apologétiques où il est difficile de se retrouver. Il se mêle, en 1840, au cortège officiel du retour des Cendres, et, complètement ruiné, intente alors
contre sa mère une série de procès.
Eléonore a en effet conservé sa fortune. L’Empereur ne l’avait jamais revue, il avait refusé de la recevoir lorsque, en 1807, elle s’était présentée à Fontainebleau, mais il s’était acquitté en lui donnant l’hôtel, rue de la Victoire, 29, où elle était accouchée et en lui constituant, le 4 février 1808, une dot de 22,000 livres de rente inaliénable et incessible. Elle épousa ce jour-là M. Pierre-Philippe Augier, lieutenant d’infanterie, fils d’un M. Augier de La Sauzaye qui, après avoir été député du Tiers à la Constituante et sous-préfet de Rochefort, était, depuis l’an XII, député de la Charente-Inférieure au Corps législatif. Le lieutenant Augier emmena sa femme en Espagne et mourut en captivité à la suite de la campagne de Russie. Eléonore, veuve facilement consolée mais ambitieuse.
car, peu flattée de ce modeste capitaine, elle l’avait promu général après son décès pour prendre de l’importance, se remaria à Seckenheim, le a5 mai i8i4, à M. Charles- Auguste-Emile, comte de Luxbourg, major au service du roi de Bavière. Revenue à Paris avec ce nouvel époux, elle se trouva en butte aux menaces de chantage de Revel, son premier mari, lequel profitait de la chute du tyran pour se poser en victime et pour essayer de tirer parti de la situation. Madame de Luxbourg résista, et Revel, pour se venger et gagner quelques sous, publia d’innombrables pamphlets aux titres merveilleusement combinés pour faire scandale; mais il perdit, devant toutes les juridictions, les procès qu’il intenta à son ex-femme et à eeux qui avaient, ci-devant, reçu de l’Empereur mission de la protéger.
Léon fut un peu plus heureux dans ses procès contre sa mère : s’il fut battu sur une demande en reddition de comptes et sur une plainte en escroquerie , il se fit reconnaître comme fils naturel et obtint, le 2 juillet 1846, à défaut d’une pension alimentaire, une provision de 4,000 franes. Il semble avoir retrouvé quelque argent en 1848, car il songe à se présenter comme candidat à la présidence de la République en concurrence avec le prince Louis- Napoléon, contre lequel, huit ans avant, en mars 1840, il a voulu se battre en duel. C’est là une histoire tellement singulière que, seul, un certain désordre mental peut l’expliquer. On en trouvera le détail
ELÉONORE
dans une brochure intitulée Réponse de M. le Comte Léon demeurant à Paris rue de Provence 53 , au gérant du journal a le Capitole » (Paris, imprimerie Pierre Baudouin, 1840. In-4°). En 1849, il se porte aux élections législatives et publie un manifeste : Le eitoyen Léon, ex-comte Léon, fils de l’Empereur Napoléon, directeur de la Société pacifique, au Peuple Français.
L’Empire arrive : Léon obtient de Napoléon 111, qu’il a voulu tuer, une pension de 6,000 francs et le paiement du legs de conscience de Napoléon P% soit un capital de 22,5,319 francs ; ce n’est pas là pourtant de quoi le contenter : en i853, il réclame 572,670 francs, en vertu d’on ne sait quels décrets d’avril, mai et juin i8i5 ; en 1857 , il actionne le ministre des Travaux publics en restitution de 5oo,ooo francs qu’il dit lui être dus pour études du tracé du chemin de fer du Nord.
Pas une année sans des monceaux de propositions, réclamations et pétitions. Quatre, cinq, six fois, la liste civile paie ses dettes. Son cerveau est dans une ébullition perpétuelle pour des chemins de fer, des percements de boulevards, des procès, des affaires, des attaques contre le cardinal Morlot ou M. Delangle. Sa brochure : La paix, solution de la question italienne, publiée en 1869, est décisive : il y proclame que Goëssin est le prophète de ce temps. « 11 a seul résolu toutes les difficultés de l’époque actuelle et de l’avenir. » Goëssin — on l’ignore peut-être — fut
Fauteur des Neuf livres (1809), le fondateur de la Maison grise (1810), de la Nouvelle Maison grise et des Familles spirituelles. Il est très vraisemblable que la Société pacifique dont Léon s’intitulait le directeur en 1849, était une émanation des Familles spirituelles, L’Œuvre des Enfants de Dieu que, en 1867, il avait tenté de réaliser et que, en 1859, il était probablement le dernier à se rappeler.
A la mort de sa mère, il devait entrer en possession d’une rente de 19,000 francs, montant, après les conversions, des 22,000 francs constitués en 1808 par l’Empereur. Déshérité, il intente un procès anx légataires, le gagne en partie, mais l’argent qu’il en tire est tout de suite dévoré et il retombe à la charge de Napoléon III qni paie encore et toujours. La chute de l’Empire met lin à ces libéralités, et Léon mène alors une existence errante ; on le trouve en Angleterre, à Toulouse, à Tours, enfin à Pontoise. Depnis i865, il s’est marié à la fille de son ancien jardinier, Françoise Jouet, couturière, avec laquelle il vivait depuis dix ans et dont il avait eu trois fils et une fille. Et c’est la misère alors, une misère dont les détails navrent.
Il est mort à Pontoise le i5 avril 1881, certainement irresponsable.
On a imaginé bien des romans sur cette hypothèse d’un fils natnrel de Napoléon . Quel roman vaut cette histoire dont on ne sait encore que des bribes récoltées çà et là dans des mémoires judiciaires, des
MADAME WALEWSKA iS?
registres de l’état civil, des circulaires et des affiches électorales, et qui, s’il était permis de la suivre et de la raconter dans son entier, réserverait encore bien d’autres surprises ?
MADAME WALEWSKA
Le I®'’ janvier 1807, l’Empereur, venant de Pulstuck et se rendant à Varsovie, s’arrête un instant pour changer de chevaux à la porte de la ville de Bronie. Une foule y attend le libérateur de la Pologne, une foule enthousiaste et hurlante qui , dès que la voiture impériale est en vue, se précipite. La voiture s’arrête ; un officier général, Duroc , en descend et se fait place jusqu’à la maison de poste. Au moment où il pénètre, il entend des cris désespérés, il voit des mains levées qui le supplient, et une voix dit en français : « Ah ! monsieur, tirez-nous d’ici et faites que je puisse l’entrevoir un seul instant ! »
Il s’arrête : ce sont deux femmes du monde perdues dans cette multitude de paysans et d’ouvriers. L’une, celle qui vient de lui adresser la parole, semble une enfant : elle est toute blonde, avec des grands yeux bleus très naïfs et très tendres , qui brillent en ce moment comme d’un délire sacré. Sa peau très fine, rose d’une fraîcheur de rose thé, est tout empourprée par la timidité . Assez petite de taille, mais merveilleusement prise, si souple et si ondulante qu’elle est la grâce même, elle est vêtue
très simplement, coiffée d’un chapeau sombre à grand voile noir.
Duroc a tout vu d’un coup d’œil ; il dégage les deux femmes, et, offrant la main à la blonde, il la conduit à la portière de la voiture. « Sire, dit-il à Napoléon, voyez celle qui a bravé tous les dangers de la foule pour vous voir. »
L’Empereur ôte son chapeau, et, se penchant vers la dame, commence à lui parler ; mais elle, comme inspirée, éperdue et affolée par les sentiments qui l’agitent, dans une sorte de transport, dit-elle ellemême, ne lui laisse point achever sa phrase. « Soyez le bienvenu, mille fois le bienvenu sur notre terre ! s’écrie-t-elle. Rien de ce que nous ferons ne rendra d’une façon assez énergique les sentiments que nous portons à votre personne , ni le plaisir que nous avons à vous voir fouler le sol de cette patrie qui vous attend pour se relever ! »
Pendant qu’elle jette ces mots d’une voix haletante, Napoléon la regarde attentivement. Il prend un bouquet qu’il a dans sa voiture et le lui présente : « Gardez-le, lui dit-il, comme garant de mes bonnes intentions . Nous nous reverrons à Varsovie , je l’espère, et je réclamerai un merci de votre belle bouche. »
Duroc a repris sa place auprès de l’Empereur; la voiture s’éloigne rapidement , et , quelque temps encore, par la portière, on voit s’agiter en manière de salut le chapeau de Napoléon.
MADAME WALEWSKA
Cette jeune femme se nommait Marie Walewska. Elle était née Laczinska, d’une famille ancienne, mais très pauvre, de plus singulièrement nombreuse : six enfants. M. Laczinski étant mort lorsque sa fille Marie était encore en bas âge, sa veuve, tout occupée à faire valoir le très petit domaine qui constituait leur fortune, avait mis ses filles en pension. Elles avaient appris un peu de français et d’allemand, un peu de musique et de danse. A quinze ans et demi, Marie était revenue à la maison maternelle, médiocrement savante, mais parfaitement chaste, et n’ayant en son cœur que deux passions : la religion et la patrie. L’amour qu’elle avait pour son Dieu n’était balancé en elle que par l’amour qu’elle professait pour son pays. C’étaient là les mobiles uniques de sa vie, et, pour la sortir de son caractère, d’une douceur ordinairement sans réplique, il suffisait de lui dire qu’elle épouserait un Russe ou un Prussien, un ennemi de sa nation, schismatique ou protestant.
A peine est-elle rentrée chez sa mère que, à la suite de circonstances singulières, deux grands partis se présentent en même temps pour elle, et Madame Laczinska lui signifie qu’elle doit choisir l’un ou l’autre de ces prétendants inespérés : l’un est un jeune homme charmant, qui a tout pour plaire et qui agrée à Marie au premier coup d’œil. Il est prodigieusement riche, fort bien né, merveilleusement beau, mais il est Russe ; il est le fils d’un des généraux qui
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fils qui recommencera sa vie manquée , qui aura droit à la part de bonheur qu’elle n’a pas obtenue. Mais cet enfant, faudra-t-il donc qu’il vive, comme elle, sur une terre annexée qui n’est plus une patrie? faudra-t-il qu’il subisse, comme elle, la servitude, et qu’il mendie du vainqueur , comme a fait son père, ses titres et ses biens? Elle veut que son fils soit un Polonais et un homme libre , et pour cela que la Pologne se relève et se délivre.
Celui qui vient d’abattre l’Autriche et qui déjà à Austerlitz s’est mesuré avec la Russie, va se heurter à la Prusse et à ses alliés. Napoléon est l’adversaire providentiel des puissances copartageantes ; donc il est l’ami , le sauveur désigné de la Pologne . 11 se met en marche, il marque chacune de ses étapes d’un nom de victoire, il dissipe comme une fantasmagorie vaine l’armée prussienne, il entre à Berlin, il approche des frontières de l’ancien royaume ; alors, c’est une fièvre qui s’empare de tous, d’elle surtout, une fièvre d’enthousiasme et d’attente. Walewice est loin des nouvelles : où en aura-t-elle, sinon à Varsovie ? Son mari , qui est patriote lui aussi , qui même a fait, en l’an XI, le voyage de Paris pour voir le Premier Consul et qui alors lui a été présenté, lui propose de venir à la ville. Ils arrivent, ils s’installent. La maison est montée sur un pied convenable, car il faut tenir son rang et il faut que la jeune femme fasse son entrée dans le monde. Elle, qui sent ce qui lui manque, qui craint de faire des
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fautes en parlant français, qui est timide et ne se sent nul appui ni de famille ni de relations, redoute infiniment de se montrer, surtout d’aller à la Blacha, le palais du prinee Joseph Poniatowski, le eentre de la haute société. Elle se résout, sur l’ordre formel de son mari, aux visites d’obligation, mais elle s’en tient là. Elle demeure donc presque une inconnue, et, malgré sa beauté, nul ne s’occupe d’elle.
On annonce la prochaine venue de l’Empereur, et chacun s’agite pour l’accueillir, pour faire à Varsovie mieux encore qu’on a fait à Posen. Tout est sens dessus dessous ; il faut que Napoléon soit satisfait : le sort de la Pologne en dépend. La jeune femme veut être la première à le saluer, et, sans raisonner, sans comprendre la portée de sa démarche, elle engage une de ses cousines à l’accompagner, monte précipitamment en voiture et court à travers tous les obstacles jusqu’à Bronie.
Après avoir vu s’éloigner la voiture impériale, elle reste longtemps à la même place, regardant encore dans l’espace, comme interdite. Il faut, pour qu’elle reprenne ses esprits, que sa compagne lui parle et la pousse. Elle enveloppe alors soigneusement dans un mouchoir de batiste le bouquet que l’Empereur lui a offert, remonte en voiture et ne rentre chez elle que tard dans la nuit.
Son dessein arrêté est de garder un complet silence sur ce voyage, de ne point se faire présenter
MADAME WALEWSKA
à l’Empereur, de ne se montrer à auenne fête ; mais elle a eompté sans sa compagne de route, qui, bien qu’elle ait promis la discrétion, est trop fière de l’aventure pour la taire. Un matin, le prince Joseph Poniatowski lui fait demander l’heure où elle sera visible. 11 vient dans l’après-midi, et, avec un gros rire qui veut la mettre de complicité, l’invite à un bal qu’il va donner. Comme, en rougissant, elle se défend de comprendre, il lui explique que l’Empereur, à un des dîners qui lui ont été offerts, a paru remarquer une princesse Lubomirska : on s’est ingénié dès lors à la lui montrer ; mais Diiroc vient de révéler que si son maître prêtait quelque attention à la princesse, c’est qu’elle lui rappelait une délicieuse inconnue aperçue à la poste de Bronie. Qui était cette inconnue? Les détails de l’aventure, Duroc les avait tous donnés : il avait décrit minutieusement les traits du visage et le caractère de la toilette ; mais Poniatowski ne devinait point, et il s’en désespérait, lorsqu’une indiscrétion l’a mis sur la voie, et il est accouru.
L’Empereur l’a remarquée : il faut qu’elle vienne au bal. Elle refuse; il insiste : « Qui sait? dit-il, peut-être le ciel se servira-t-il de vous pour rétablir la patrie ! » Elle ne cède point, et il se retire dépité ; mais à peine est-il sorti qu’on annonce successivement les principaux représentants de la Pologne, (( les hommes d’Etat dont l’autorité repose sur la considération, l’estime publique et la déférence due à leur conduite et à leur lumière ». Chacun d’eux
sait ce dont il s’agit et s’empresse aux mêmes compliments, aux mêmes insinuations. Ce n’est point assez : voici le mari qui arrive à la rescousse. Lui seul ignore l’aventure de Bronie ; il ne voit dans cette insistance que la reconnaissance par ses pairs du rang qu’il occupe, que l’approbation publique donnée au choix qu’il a fait de cette jeune femme, hors de son monde, pour sa troisième épouse, et, plus que tous les autres, il insiste, traitant ses craintes de timidité ridicule et de défaut d’usage. Ce n’est pas assez qu’il prie, il ordonne. Elle cède donc, elle ira au bal. Elle n’y met qu’une condition : c’est que, toutes les femmes ayant déjà été présentées, elle ne sera point l’objet d’une présentation isolée qui redoublerait son embarras.
Le grand jour arrive : son mari presse sa toilette; il craint d’arriver en retard, après le départ de l’Empereur. Il fait ses objeetions et ses critiques : il aurait voulu une toilette extrêmement élégante et riche, tandis qu’elle a choisi une robe tout unie, de satin blanc, avec une tunique de gaze, et que, sur ses cheveux, elle a posé simplement un diadème de feuillage. Elle arrive. Elle traverse les salons au milieu d’un murmure flatteur. On l’installe entre deux dames qu’elle ne connaît pas, et, tout de suite, Joseph Poniatovrski se précipite et vient se placer derrière elle : « On vous a attendue avec impatience, lui ditil. On vous a vue arriver avec joie. On s’est fait répéter votre nom jusqu’à l’apprendre par cœur. On
MADAME WALEWSKA
a examiné votre mari; On a haussé les épaules en disant : Malheureuse victime ! et On m’a donné l’ordre de vous engager à la danse.
— Je ne danse pas, répond-elle. Je n’ai nulle envie de danser. »
Le prince répond que c’est un ordre, que l’Empereur regarde s’il est exécuté ; que, si elle ne danse pas, c’est lui-même qui sera compromis, que le succès du bal dépend uniquement d’elle. Refus de plus en plus accentué . Poniatowski n’a qu’une ressource : aller trouver Duroc, qui reçoit sa confidence et la reporte à l’Empereur.
Autour de la belle inconnue, plusieurs des brillants officiers de l’état-major s’approchent et papillonnent. Ce qui n’est point un secret pour les Polonais en est un pour les Français. Napoléon, alors, emploie les grands moyens pour écarter ces rivaux inconscients. C’est Louis de Périgord qui paraît le plus empressé : l’Empereur fait signe à Berthier et lui ordonne d’expédier sur-le-ehamp cet aide de camp au 6® corps , sur la Passarge. Puis c’est Bertrand ; nouveau signe : Bertrand partira immédiatement pour le quartier général du prinee Jérôme, devant Breslau.
Cependant les danses sont suspendues ; l’Empereur parcourt les salons, semant des phrases qu’il voudrait rendre aimables, mais qui, par l’effet de la préoceupation qui absorbe son esprit, tombent singulièrement à faux.
A une jeune fille il demande combien elle a d’en-
fants, à une vieille demoiselle si son mari est jaloux de sa beauté, à une dame d’un embonpoint monstrueux si elle aime beaueoup la danse. Il parle eomme sans penser, sans entendre les noms qu’on lui dit, sans que ees noms rappellent rien à son esprit de la leçon apprise, les yeux et l’esprit uniquement tendus sur une femme, la seule qui à ee moment existe pour lui.
Il arrive devant elle ; ses voisines la poussent du coude pour qu’elle se lève, et, debout, les yeux baissés, singulièrement pâle, elle attend : « Le blanc sur le blanc ne va pas. Madame », dit-il tout haut, et il ajoute presque bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais droit de m’attendre après... » Elle ne répond rien.
Il l’observe un moment et passe.
Quelques minutes après, il quitte le bal. Aussitôt le cercle se rompt ; on s’empresse à se raconter ce que Napoléon a dit à Fune et à l’autre ; mais surtout, que lui a-t-il dit à Elle ? qu’est-ce que cette phrase à voix haute ? qu’est-ce, surtout, que cette phrase à voix basse dont les plus proches n’ont entendu que le dernier mot ? h]lle s’esquive, mais, en voiture, le mari recommence les questions ; puis, sur son silence, il l’avertit qu’il a accepté une invitation à un dîner où l’Empereur doit se trouver. Il lui recommande une toilette plus recherchée, et il la quitte brusquement à la porte de son appartement, au moment où elle est tentée de lui avouer, avec
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son imprudence de Bronie, toutes les sollicitations dont elle est l’objet et toutes les inquiétudes qui l’assiègent.
A peine est-elle rentrée [chez elle, que sa femme de chambre lui remet ce billet, qu’elle déchiffre à grand’peine :
Of Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatiente ardeur de
Elle froisse avec dégoût ce papier, dont le style la révolte ; mais, dans la rue, quelqu’un attend, et c’est le prince Joseph Poniatowski. « 11 n’y a point de réponse », dit-elle, et elle envoie la femme de chambre le signifier ; mais le prince ne se tient point pour battu, il suit la messagère, il pénètre jusqu’à l’appartement. Elle n’a que le temps de s’enfermer à double tour. Elle déclare, à travers la porte, que sa résolution est immuable : elle ne répondra point, de même qu’elle n’a pas dansé. Le prince prie, supplie, menace, et, au risque d’un scandale, s’éternise une demi-heure contre cette porte close. Il part enfin, furieux.
Le lendemain, à peine est-elle éveillée, que sa femme de chambre lui remet un second billet. Elle ne l’ouvre point, le réunit au premier, et ordonne qu’on les rende tous deux au porteur. Que peut-elle faire ? Elle a dix-huit ans , elle est seule , sans con-
seil, sans direction ; elle se défend de son mieux, mais comment lutter contre une ville? Dès le matin, son salon s’emplit, c’est un tourbillon. Il y a tous les personnages de la nation, les membres du gouvernement, le grand -maréchal Duroc . Elle refuse de paraître, prétexte une migraine, se renferme obstinément dans sa chambre , où elle s’étend sur sa chaise longue ; mais son mari se met en fureur, et, pour prouver qu’il n’est point, comme on le dit, un jaloux, il introduit de force le prince Joseph et les Polonais. Devant eux, il exige qu’elle se laisse présenter, qu’elle assiste au dîner où elle est conviée. Les Polonais font chorus. L’un d’eux, le plus âgé, le plus respecté et le plus écouté des chefs du gouvernement, la regarde fixement, et lui dit d’un ton sévère : « Tout doit céder. Madame, en vue de circonstances si hautes, si majeures pour toute une nation. Nous espérons donc que votre mal passera d’ici au dîner projeté, dont vous ne pouvez vous dispenser sans paraître mauvaise Polonaise. »
Il faut donc qu’elle se lève, et, sur l’ordre de son mari, elle se rend chez Madame de Vauban, la maîtresse du prince Joseph, pour recevoir ses conseils sur la toilette qu’elle doit mettre et sur l’étiquette des cours. Là est le comble de l’habileté, car la confier à Madame de Vauban, c’est la livrer sans défense à qui mène toute l’intrigue. Madame de Vauban, d’ailleurs, n’y voit pas malice et joue son rôle au naturel.
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Née Puget-Barbentane, ayant vécu à Versailles, réfugiée à Varsovie depuis l’éinigration , et là, vivant publiquement avec un ancien amant retrouvé, elle estime que donner une maîtresse à un souverain, ce souverain se nommât-il Louis XV ou Napoléon, est la mission la plus importante qu’il soit permis à un courtisan de remplir ; quant aux scrupules, à la pudeur, au devoir, à la fidélité conjugale, elle n’a jamais pensé que femme au monde pût mettre ces préjugés en balance avec certains avantages.
Toutefois, ici, ce ne sont point ces avantages qui peuvent tenter; elle sent qu’il faut manœuvrer, qu’on n’aura raison de cette vertu qu’en employant des ressorts qui, à elle, ne sont pas familiers, et, après avoir accablé la nouvelle venue de protestations et de compliments, elle la confie à une jeune femme qui est chez elle un peu comme une femme de compagnie ; qui, divorcée et sans fortune, jolie, vive, étourdie, spirituelle, bien plus rapprochée par l’âge de Madame Walewska, a tout pour lui plaire, jusqu’à l’exaltation vraie ou feinte du patriotisme le plus ardent. « Tout, tout pour cette cause sacrée! » répète-t-elle à chaque instant.
Elle s’insinue dans sa confiance, se glisse en ce cœm* qui n’a jusque-là point connu d’amitié, qui aspire à s’épancher et se livre sans le savoir. Elle se met au mieux avec le mari, elle ne quitte point la femme, et, lorsque, par ses discours, ses exclamations, ses délires patriotiques, elle la juge ébranlée, elle lui
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lit cette lettre écrite et signée par les personnages les plus considérables de la nation, les membres mêmes du gouvernement provisoire :
« Madame, les petites causes produisent souvent de grands effets. Les femmes, en tout temps, ont eu une grande influence sur la politique du monde. L’histoire des temps les plus reculés comme celle des temps modernes nous certifie cette vérité. Tant que les passions domineront les hommes, vous serez, Mesdames, une des puissances les plus redoutables.
« Homme, vous auriez abandonné votre vie à la digne et juste cause de la Patrie. Femme, vous ne pouvez la servir à corps défendant, votre nature s’y oppose. Mais aussi, en revanche, il y a d’autres sacrifices que vous pouvez bien faire et que vous devez vous imposer, quand même ils vous seraient pénibles.
« Croyez-vous qu’Esther se soit donnée à Assuérus par un sentiment d’amour? L’effroi qu’il lui inspirait, jusqu’à tomber en défaillance devant son regard, n’ était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union? Elle s’est sacrifiée pour sauver sa nation et elle a eu la gloire de la sauver.
« Puissions -nous en dire autant pour votre gloire et notre bonheur !
« N’ êtes-vous donc pas fille, mère, sœur, épouse de zélés Polonais qui, tous, forment avec nous le faisceau national, dont la force ne peut [ajouter (?)] que par le nombre et l’union des membres qui le composent? Mais sachez. Madame , ce qu’un homme célèbre , un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon, en un mot, a dit : « Les hommes « qui ont toute autorité en public ne peuvent par leurs « délibérations établir aucun bien effectif si les femmes ne
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« les aident à l’exécuter. » Écoutèz cette voix réunie à la nôtre pour jouir du bonheur de vingt millions d’hommes. »
Ainsi, c’est la famille, c’est la patrie, c’est la religion qui ordonnent de céder, c’est l’Ancien et c’est le Nouveau Testament. Tout est mis en oeuvre pour précipiter la chute d’une jeune femme de dix -huit ans, toute simple, toute naïve, qui n’a ni mari à qui elle puisse se confier, ni parents qui veuillent la défendre, ni amis qui cherchent à la sauver. Tout conspire contre elle, et, pour l’achever, on lui lit le billet de Napoléon, celui-là même qu’elle a refusé d’ouvrir et qu’elle a renvoyé :
« Vous ai-je déplu, Madame ? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé? Votre empressement s’est ralenti, tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos! Oh! donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre cœur tout prêt à vous adorer. Une réponse est-elle si difficile à obtenir ? Vous m’en devez deux.
Et, au moment où l’officieuse dame aehève ce billet, le mari entre. Tout fier des succès que sa femme a obtenus et dont il se reporte à lui-même le mérite, sans rien comprendre , sans rien soupçonner de ce qu’on attend d’elle — car il est honnête homme, — il insiste encore pour qu’elle vienne à ce dîner. La pauvre enfant sent bien que le pas est décisif et qu’il l’engage. Mais tout le monde le veut : elle ira donc.
Jusqu’au soir, le salon ne désemplit point de visiteurs affairés, apportant de muettes félicitations, et, pour qu’elle ne s’avise pas de changer pendant la nuit, près d’elle, de planton jusqu’au matin, s’attarde la dame de confiance de Madame de Vauban.
Et montant en voiture pour se rendre, ainsi contrainte, à ce dîner offert à l’Empereur, Madame Walewska se reposait sur cette idée que, n’aimant point Napoléon, elle n’avait rien à craindre de lui. A l’arrivée, les empressements de certains invités qui l’attendaient pour solliciter déjà sa protection achevaient de la dégoûter de sa prétendue victoire, et elle s’était bien affermie dans sa résolution de demeurer impassible, lorsque l’Empereur fit son entrée. Il était mieux préparé que le soir du bal et mieux inspiré pour distribuer au passage des phrases courtoises ; mais lorsque , ayant parcouru rapidement le cercle , il arriva à elle et qu’on la lui nomma, il dit simplement : (( Je croyais Madame indisposée ; est-elle tout à fait remise ? » Cette simple phrase, qui, par sa banalité voulue, déroutait les soupçons, lui parut à elle, par cela même, singulièrement délicate.
A table, elle se trouva placée à côté du Grandmaréchal, presque en face de l’Empereur, qui, dès qu’on fut assis, commença, avec ce ton bref qui était le sien, à questionner un des convives sur l’histoire de Pologne . Il paraissait écouter attentivement les réponses, en reprenait chaque terme et le discutait par des questions nouvelles ; mais, qu’il parlât ou
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qu’il écoutât, ses yeux ne se détournaient guère de Madame Walewska que pour s’adresser à Duroc, avec lequel semblait établie une sorte de muette eorrespondance. On eût dit que les propos que Duroc tenait à sa voisine étaient dictés par certains regards et par certains gestes parfaitement naturels, que l’Empereur exécutait comme machinalement, en poursuivant un discours des plus graves sur la politique européenne. A un moment, il porte la main au eôté gauche de son habit. Duroc hésite quelques instants, regarde attentivement son maître, et, enfin devinant, pousse un « Ah ! » de satisfaction. C’est du bouquet qu’il s’agit , du bouquet de Bronie . « Qu’est - il devenu ? » demande Duroe à sa voisine.
Elle s’empresse de répondre qu’elle conserve religieusement pour son fils les fleurs que l’Empereur lui a données. « Ah ! Madame, interrompt le Grandmaréchal à demi-voix, permettez qu’on vous en offre de plus dignes de vous. » Elle sent là une allusion qui l’indigne, et riposte tout haut, en rougissant de honte et de colère : « Je n’aime que les fleurs ! » Duroc reste un moment interloqué. « Eh bien! finit-il par dire, nous allons cueillir des lauriers sur votre sol natal pour vous les offrir. »
Cette fois, il a été plus adroit, il le sent bien à son trouble.
Et que devient-elle lorsque, à la rentrée dans les salons, au milieu de la confusion d’une sortie de table, l’Empereur s’approche d’elle, et, dardant sur elle ses
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regards dont nul œil humain n’a pu soutenir jamais la mystérieuse puissance, il lui prend la main, qu’il presse avec force, et lui dit tout bas : « Non ! non ! avec des yeux si doux, si tendres, avec cette expression de bonté, on se laisse fléchir, on ne se plaît pas à torturer, ou l’on est la plus coquette, la plus cruelle des femmes.»
Il part ; tous les hommes le suivent, et elle se laisse entraîner chez Madame de Vauban. On l’y attend. Il n’y a là que des initiés, des convives du dîner, qui s’empressent autour d’elle : « Il n’a vu que vous, il vous jetait des flammes. » Seule, elle peut près de lui plaider la cause de la nation ; seule, elle peut l’attendrir et le déterminer à rétablir la Pologne. Peu à peu, comme si l’on obéissait à un mot d’ordre, on s’écarte. Au moment où Duroc fait son entrée dans le salon, elle s’y trouve seule avec cette dame de confiance qui s’est faite son ombre. Les portes fermées, Duroc s’assied près d’elle, pose une lettre sur ses genoux, et, prenant sa main, l’implore avec des douceurs dans la voix : « Pourriez-vous, dit-il, repousser la demande de celui qui n’a jamais essuyé un refus ? Ah ! sa gloire est environnée de tristesse, et il dépend de vous de la remplacer par des instants de bonheur. » Il parle longuement. Elle ne répond rien. Dégageant sa main, elle en a caché son visage, et elle pleure, comme une enfant, à gros sanglots. Mais l’autre femme répond pour elle ; elle garantit qu’elle ira au rendez-vous. Gomme Madame Wale’wska s’indigne, elle lui fait honte de son manque
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de patriotisme, lui dit qu’elle est une mauvaise Polonaise, qu’on ne saurait trop faire pour Napoléon, et, congédiant le Grand - maréchal avec de nouvelles assurances, elle ouvre le billet qu’il a apporté et lit à haute voix :
(( Il J a des moments où trop d’élévation pèse, et c’est ce que j’éprouve. Comment satisfaire le besoin d’un cœur épris qui voudrait s’élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par le poids de^ hautes considérations paralysant le plus vif des désirs ? Oh! si vous vouliez ! ... Il n’y a que vous seule qui puissiez lever les obstacles qui nous séparent. Mon ami Duroc vous en facilitera les moyens.
(( Oh! venez! venez! Tous vos désirs seront remplis. Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre cœur.
Ainsi, le sort de son pays est entre ses mains. Ce ne sont plus les autres, c’est lui-même qui le dit. L’idée que, depuis cinq jours, chacun ressasse autour d’elle s’incruste dans son cerveau : il dépend d’elle que sa patrie renaisse , que sa nation voie abolis les honteux partages, que les membres déchirés se rejoignent et que l’Aigle blanc reprenne son essor. Quel rêve ! quel éblouissement ! Mais qu’est-elle, que sait-elle pour jouer un tel rôle ? On a la réponse prête : elle n’aura qu’à suivre les conseils dont on ne la laissera pas manquer. Elle lutte encore. Quoi !
se livrer ainsi ! Sa pudeur en est révoltée. On lui répond qu’elle n’est qu’une provinciale, que ce sont là d’imbéciles préjugés, que cela ne compte pas. Croit-elle que d’autres ne sont pas toutes prêtes à prendre la place qui lui est offerte ? Pourquoi la laisserait-elle ? pourquoi douterait - elle du bien qu’elle peut inspirer ? Tout empereur qu’il est. Napoléon est un homme, rien de plus, et un homme amoureux. On lui arrache enfin : « Faites de moi ce que vous voudrez ! »
Seulement, elle se refuse à écrire, à répondre au billet. Physiquement, elle n’en a pas la force. On la laisse seule pour venir demander conseil, mais on a soin de l’enfermer. Si elle allait changer d’avis, si elle allait s’évader ! Elle n’y songe pas : elle réfléchit, ou plutôt, abattue par toutes ces émotions, elle rêve.
Ne peut -elle, sans faillir, consentir à une entrevue? Ne peut-elle, en inspirant à l’Empereur de l’estime, de l’amitié même, obtenir sa confiance, lui faire entendre les vœux de son peuple ? Il ne lui fera pourtant pas violence ! Elle n’a point d’amour à lui donner, mais de l’admiration, de l’enthousiasme, une pitié reconnaissante. Elle lui dira tout cela.
Et son imagination que rien n’a dépravée, son imagination de dix-huit ans, qui ne connaît que les caresses presque platoniques d’un époux septuagénaire, s’élance aux pays du rêve, aux pays où la pudeur des femmes n’a rien à redouter de la chas-
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teté des hommes, où, ne comptant plus les sens abolis et méprisés , les âmes se parlent, s’entendent et se complètent dans une harmonie presque divine.
On rentre. Tout est réglé : elle n’écrira pas, elle ne parlera pas. Seulement elle ne bougera pas du palais. On l’y gardera toute la journée, et, le soir, on la remettra à ceux qui doivent la venir prendre. Et lentement les heures coulent, et la pauvre femme, dans la terreur de cette attente, regarde alternativement l’aiguille qui court sur la pendule, et cette porte fermée et muette par où viendra son arrêt de supplice.
A dix heures et demie, quelqu’un frappe. On la coifïé en hâte d’un chapeau à grand voile, on la couvre d’un manteau ; on la conduit, inconsciente et comme égarée, au coin de la rue, où une voiture stationne. On la pousse pour la faire monter. Un homme, en long manteau et en chapeau rond, qui tient la portière, rentre le marchepied et se place à côté d’elle. Pas un mot n’est échangé. On roule, on s’arrête à une entrée secrète du Grand-Palais, on la descend de voiture ; on la mène, en la soutenant, jusqu’à une porte qu’on ouvre du dedans avec impatience. On la place sur un fauteuil.
Elle est en présence de Napoléon. Elle ne le voit pas, elle pleure. Lui est à ses pieds et commence à lui parler doucement ; mais, à un moment, ces mots (( Ton vieux mari » lui échappent. Elle jette un cri, elle s’élance, elle veut fuir ; des hoquets de sanglots
la suffoquent . A ce mot , toute l’horreur , toute la grossièreté , toute l’ignominie de l’acte qu’elle ya commettre lui apparaît, brusquement réalisée, tangible, infâme. Lui reste étonné. 11 ne comprend pas. C’est la première fois qu’il se trouve en telle posture. Cette femme qui s’est fait prier, mais point tant (car il ignore les moyens qu’on a employés), qui est venue à un rendez-vous nocturne, et qui à présent étouffe de sanglots et se jette sur la porte, est-elle une rouée d’une coquetterie sans égale ou une naïve d’une ingénuité sans précédent ? Est-ce une comédie qu’on lui joue pour mettre ses désirs à l’encbère? Mais non, il y a des cris dont l’accent ne trompe pas, des mouvements inconscients de résistance qu’on ne joue pas, surtout à dix-huit ans.
De la porte à laquelle elle se cramponne, il la ramène avec une tendre violence sur le fauteuil, et alors, avec une voix qui se fait bien plus caressante, quoique par instants et comme malgré lui il y perce le ton habituel de la domination, évitant de prononcer les mots, d’évoquer les idées qui la heurtent, cherchant des tournures et des périphrases pour ne la point blesser, il lui fait subir un interrogatoire en règle et, par la logique irrésistible de ses questions, il lui arrache des lambeaux de réponses dont il se fait des armes . S’est-elle donnée volontairement à celui dont elle porte le nom? Est-ce par amour des richesses et des titres ? Qui l’a pu décider à unir sa jeunesse, sa beauté à peine éclose, à une vieillesse
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décrépite, presque octog-énaire ? C’est sa mère qui a voulu ee mariage ! « Et tu pourrais avoir des remords ! » s’écrie-t-il. Mais, elle se réfugie alors en sa religion : a Ce qui a été noué sur la terre ne peut plus être dénoué que dans le ciel. » Il se met à rire ; elle s’indigne et redouble ses pleurs.
En vérité, qu’est cela ? Qu’est ee fruit d’espèee nouvelle et qu’il n’a jamais eneore goûté? Quoi! une femme qui veut rester fidèle à son mari, fidèle aux principes de sa religion, et eette femrne est là, eliez lui, la nuit, à ses ordres ! C’est un mystère qu’il prétend éelaireir, et il presse encore plus ses questions : l’éducation qu’elle a reçue, la vie qu’eUe a menée à la campagne, les soeiétés qu’elle a fréquentées, sa mère, sa famille, il veut tout savoir, et d’abord le nom qu’elle a reçu au baptême : ee nom de Marie dont toujours il l’appellera désormais.
A deux heures du matin, on frappe à la porte : (( Quoi ! déjà ! dit-il. Eh bien, ma douee et plaintive colombe, sèehe tes larmes, va te reposer. Ne crains plus l’aigle, il n’a d’autres forces près de toi que eelles d’un amour passionné, mais d’un amour qui veut ton eœur avant tout. Tu finiras par l’aimer, car il sera tout pour toi, tout, entends-tu bien ? » 11 l’aide à rattacher son manteau, il la conduit vers la porte ; mais là, la main sur le loquet qu’il menace de ne pas ouvrir, il lui fait jurer qu’elle reviendra le lendemain.
On la ramène chez elle : elle est un peu plus
calme, presque rassurée. 11 lui semble que sa eliimère prend un eorps, que son rêve se réalise. Il a été bon, il a été tendre, nullement violent : il l’a épargnée ce soir, pourquoi pas demain ?
A neuf heures du matin, la dame de confiance est à son ehevet . Elle tient un gros paquet qu’elle déballe mystérieusement après avoir soigneusement fermé la porte. Elle en tire plusieurs éerins couverts de maroquin rouge, des fleurs de serre entremêlées de branches de laurier et une lettre caehetée. Mais à peine a-t-elle sorti des éerins un magnifique bouquet et une guirlande de diamants, à peine a-t-elle tourné ces parures en ses mains pour leur faire jeter leurs feux, que, de son lit. Madame Walewska les lui arraehe et les lance, pour les briser, à l’autre bout de la eh ambre. Elle entend qn’on reporte à l’instant ees diamants. Croit-on doue qu’elle est à vendre et qu’il suffira de cela pour qu’elle se livre ? Ce n’est pas là de quoi troubler la messagère qui déeachette la lettre et en donne leeture.
« Marie, ma douce Marie, ma première pensée est pour toi, mon premier désir est de te revoir. Tu reviendras, n’est-ce pas? Tu me l’as promis. Sinon, T aigle volerait vers toi! Je te verrai à diner, l’ami le dit. Daigne donc accepter ce bouquet : qu’il devienne un lien mystérieux qui établisse entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous environne. Exposés aux regards de la multitude, nous pourrions
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nous entendre. Quand ma main pressera mon eœur, tu sauras qu’il est tout oecupé de toi, et pour répondre, tu presseras ton bouquet! Aime -moi, ma gentille Marie, et que ta main ne quitte Jamais ton bouquet !
La lettre a beau dire, on ne lui fera pas aeeepter les diamants, pas même les fleurs, pas même les lauriers. Elle a son exeuse prête : on ne porte de bouquets au côté que dans les bals, et c’est à un dîner qu’elle doit se rendre. Quant à se soustraire à ce dîner, vainement l’essaierait-elle : autour d’elle toutes les têtes sont montées, toutes les ambitions sont en mouvement ; sa famille est enivrée , son mari demeure entièrement aveugle : pas un moment il n’a la perception de ce qui se joue autour de lui, et c’est lui le plus ardent à souhaiter les invitations.
Elle arrive ; on se presse autour d’elle, on l’examine, on se fait présenter. Il lui semble que tous ces inconnus savent son aventure de la veille. L’Empereur est déjà là. Il paraît mécontent; il fronce les sourcils ; il regarde la pauvre femme de son œil mauvais, sou œil perçant et scrutateur qui jette une flamme.
A un moment, elle le voit brusquement s’avancer vers elle, et, pantelante à la pensée d’une scène publique, de quelque éclat irréparable, elle se souvient et met la main à la place où devrait être le bouquet. Soudain, ses traits à lui se radoucissent, son
œil éteint sa flamme, sa main répond par un signe analogue, et, avant qu’on ne passe à table, il appelle Dnroe et lui parle un instant à l’oreille.
A peine est-elle assise, eomme au préeédent dîner, à côté du Grand-maréchal, que celui-ci l’attaque de reproches sur le bouquet ; mais elle riposte en prenant l’offensive sur les diamants : elle n’acceptera aucun présent de ce genre, qu’on se le tienne pour dit ! Comment oserait-elle se montrer ainsi parée? Ce qui, seul, peut contenter son admiration et son dévouement, c’est une espérance pour l’avenir de son pays. <( Cette espérance, répond Diiroc, l’Empereur ne l’a-t-il pas donnée? » Et il rappelle toute une série d’actes qui, dès maintenant, valent mieux que des promesses. Quant à savoir s’il l’aime , comment en douterait-elle? A présent encore, il n’a d’yeux que pour elle. Pendant qu’il paraît uniquement occupé de la conversation générale, des questions qu’il pose et des réponses qu’il reçoit, il ne cesse de tenir la main sur son cœur. Tout à l’heure, s’il a appelé Dnroe, s’il lui a parlé à l’oreille, c’est pour qu’il ne manquât point de rappeler la promesse qu’elle a faite de venir le soir. Et puis, des dissertations sur la misère des grandeurs, sur le besoin qu’éprouve un souverain tel que l’Empereur de trouver un cœur qui le comprenne, sur la gloire d’une telle mission que toute femme ambitionnerait...
Elle est venue une fois, il faut bien qu’elle revienne. On prend les mêmes précautions ; on la
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conduit de même. Elle entre. Il est sombre, soucieux. (( Vous voilà enfin ! dit-il : je n’espérais plus vous voir. )) Il la débarrasse de son manteau, lui enlève son chapeau, l’installe dans un fauteuil, puis debout devant elle, sévèrement, il lui ordonne de se justifier. Pourquoi est-elle venue à Bronie ? Pourquoi a-t-elle elierché à lui inspirer un sentiment qu’elle ne partageait pas? Pourquoi a-t-elle refusé ses fleurs, jusqu’à ses lauriers? Qu’en a-t-elle fait? Il y attachait l’espérance de tant (V intéressants moments, et elle l’en a privé. Sa main, à lui, n’a point quitté son cœur, et sa main, à elle, est restée immobile ; une fois seulement elle a répondu. Et, se frappant le front avec un geste de rage, il s’écrie : « Voilà bien une Polonaise! C’est vous qui m’aflermissez dans l’opinion que j’ai de votre nation ! »
Déjà tout émue par cet aceueil, profondément troublée par ces paroles, elle murmure : « Ah ! Sire, de grâce, cette opinion, dites-la-moi. »
Et il dit alors qu’il juge les Polonais passionnés et légers. Tout se fait chez eux par fantaisie et rien par système. Leur enthousiasme est impétueux, tumultueux, instantané ; mais ils ne savent ni le régler, ni le perpétuer. Et ce portrait des Polonais, c’est son portrait à elle. N’a-t-elle pas couru comme une folle pour l’apercevoir au passage ? Il s’est laissé prendre le cœur par ce regard si tendre, par ces expressions si passionnées, et elle, elle a disparu. Il a eu beau la chercher, il ne l’a point trouvée ; et quand.
enfin, nue des dernières, elle a paru, elle était de glace. Qu’elle le sache : toutes les fois qu’il a cru une chose impossible , il l’a désirée avec plus d’ardeur. Rien ne le décourage pour l’obtenir. Cette idée de l’impossible l’aiguillonne et il avance toujours. Habitué cfu’il est à ce que tout cède avec empressement aux désirs qu’il exprime, la résistance qu’elle lui oppose lui tient au cœur. — Peu à peu, il s’exalte ; feinte ou vraie, la colère lui monte au cerveau : « Je veux, entends-tu bien ce mot ? je çeux te forcer à m’aimer ! J’ai fait revivre le nom de ta patrie : sa souche existe encore grâce à moi. Je ferai plus encore. Mais songe que, comme cette montre que je tiens à la main et que je brise à tes yeux, c’est ainsi que sou nom périra et toutes tes espérances, si tu me pousses à bout en repoussant mou cœur et en me refusant le tien. »
Devant cette violence, ces menaces, cette montre l^risée qui vole eu éclats, la pauvre femme tombe raide sur le parquet... Quand elle sort de son évanouissement, elle ne s’appartient plus. Il est là, près d’elle , essuyant les larmes qui , goutte à goutte , tombent de ses yeux.
Désormais c’est une liaison, si l’on peut ainsi appeler l’habitude prise par elle de venir, chaque soir, au palais, subir, avec une passive résignation, des caresses dont elle espère toujours le prix ; car ce n’est point pour si peu qu’elle s’est donnée ou plutôt qu’elle s’est laissé prendre : pour qu’un gouvernement
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provisoire soit nommé, qu’un embryon d’armée soit créé et que quelques compagnies de chevau- légers soient agrégées à la Garde de l’Empereur des Français. Le seul salaire qui puisse la contenter, qui puisse l’absoudre à ses propres yeux, c’est la Pologne rétablie comme nation et comme État . Incapable de feindre un sentiment que son cœur n’éprouve pas, de simuler une passion qu’ignore sa pudeur, elle n’a rien de ce qu’il faut pour dominer un amant et pour le conduire , pas même assez d’habileté pour lui cacher le mobile auquel elle obéit. Elle remet chaque soir la conversation sur le seul sujet qui l’occupe; elle reçoit des consolations, des espérances, des promesses même, mais toujours pour plus tard, pour l’avenir, un avenir dont, à présent, elle envisage le supplice sans qu’elle puisse y fixer aucun terme.
Ce n’est pas que, dans son pays, elle rencontre autour d’elle une réprobation. Sauf son mari qu’elle a dû quitter, chacun s’empresse à lui faire la cour, 11011 comme à une favorite, mais comme à une victime, car nul n’ignore ce qu’elle souffre et combien elle est digne d’estime, de respect et de pitié. Ce sont les propres sœurs de son mari, la princesse Jablonowska et la comtesse Birginska, qui se sont instituées ses chaperons . Il ne tiendrait qu’à elle d’occuper, à Varsovie, la première place, et, si elle était autre , elle y paraîtrait en souveraine . Elle aurait des ennemis alors, mais comme elle cherche l’ombre et qu’elle ne prétend à rien , on ne la
redoute pas ; on l’eneense moins, mais on la plaint davantage.
Son aventure, d’ailleurs, n’a rien de choquant pour une société qui pare simplement ses habitudes de polygamie orientale des dehors d’un scepticisme élégant apporté de Versailles ; qui a reçu et retenu les exemples de morale de Catherine la Grande et qui trouve, lorsqu’il lui plaît, dans le divorce, la sanction légale, et même religieuse, de ses fantaisies extra-conjugales.
Nul grand seigneur, en ce temps-là, qui, à côté de sa femme, n’ait dans le monde une maîtresse attitrée et n’entretienne en quelqu’un de ses châteaux une ou plusieurs Géorgiennes favorites.
Par suite , Napoléon apparaît aux chefs de la noblesse polonaise comme un souverain singulièrement chaste, car il lait la guerre sans traîner un harem à sa suite ; il n’a point accepté les femmes qui toutes se seraient offertes à lui : il n’en a désiré qu’une, et il a attendu qu’elle se donnât.
La conduite qu’ils ont tenue eux -mêmes, ces noljles, leur semble non seulement naturelle, mais strictement obligée. Il fallait que, venant à Varsovie et y résidant, Napoléon eût une femme, et il fallait qu’ils lui offrissent celle qui pouvait lui plaire le mieux.
Par bonheur, cette femme s’est rencontrée telle qu’en cent ans ils n’eussent point trouvé la pareille : simple, naïve, j^^dique, désintéressée, uniquement animée de la passion de la patrie, capable d’inspirer un sentiment durable et une passion vraie, incarnant
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ce qu’il y a dans la nation de plus aimable et de plus généreux.
Elle ne sera pas pour Napoléon une maîtresse de passage, elle sera une sorte à'épouse à côté; qui ne participera, à la vérité, ni aux dignités de la couronne ni aux splendeurs du trône, mais qui occupera un rang spécial, qui sera l’ambassadrice de son peuple près de l’Empereur, sa femme polonaise. Par un lien très léger encore, mais qu’elle pourra resserrer plus tard, elle unira le cœur de Napoléon aux destinées de la Pologne. Rien que par sa muette présence, elle l’obligera à se souvenir de ses promesses, à se justifier de ne les point tenir, elle lui imposera le remords de sa dette non payée.
Et, au fond, cela n’est pas si mal raisonné, car, presque chaque soir, il revient à ce problème que lui rappelle constamment cette femme.
11 sent bien, et il le lui dit, que ce n’est point lui qu’elle aime, mais sa patrie, et elle ne s’en défend point. Très franchement elle le déelare, et lui qui se mettrait en défiance s’il soupçonnait qu’une femme voulût le conduire ou se servir de lui, il livre son secret à cette enfant naïve et sincère ; il la sent si profondément détachée de ce qui fait l’ambition des autres femmes ! il souhaiterait tant la contenter ! et, débiteur insolvable, il ne peut lui payer le salaire qu’elle avait tout le droit d’espérer !
<( Tu peux être sûre, lui dit-il, que la promesse que je t’ai faite sera remplie. J’ai déjà forcé la Russie
à lâcher la part qu’elle usurpait, le temps fera le reste. Ce n’est pas le moment de réaliser tout, il faut patienter. La politique est une corde qui casse quand on la tend trop fort. En attendant, vos hommes politiques se forment. Car, combien en avez-vous ? Vous êtes riches en bons patriotes ; vous avez des bras, oui, j’en conviens : l’honneur et le eourage sortent par tous les pores de vos braves, mais eela ne suffît pas : il faut une grande unanimité. »
Sans cesse — et c’est là l’étrange et le surprenant, ear jamais homme n’a moins admis qu’une femme lui parlât de politique — sans eesse et eomme malgré lui, il revient dans ces entretiens du soir à ee qu’il faut faire pour améliorer le sort du peuple, pour répandre le bien-être, pour déterminer un effort unanime, fùt-ce aux dépens de l’aristocratie possédante.
(( Tu sais bien, lui dit-il, que j’aime ta nation; que mon intention, mes vues politiques, tout me porte à désirer son entier rétablissement. Je veux bien seeonder ses efforts, soutenir ses droits : tout ee qui dépendra de moi sans altérer mes devoirs et l’intérêt de la France, je le ferai sans mil doute ; mais songe que de trop grandes distanees nous séparent : ee que je puis établir aujourd’hui peut être détruit demain. Mes premiers devoirs sont pour la France, je ne puis faire couler le sang français pour une eause étrangère à ses intérêts et armer mon peuple pour eourir à votre secours chaque fois qu’il sera nécessaire. »
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De ces hautes pensées, par un revirement qui laisse son interlocutrice interdite, il tombe aux commérages des salons, aux historiettes particulières, aux anecdotes secrètes. Il veut qu’elle lui raconte la vie privée de chacun des personnages qu’il rencontre. Sa curiosité est insatiable et s’applique aux minuties. C’est pour lui le moyen de se former, en quelque lieu qu’il se trouve, en celui-ci surtout où de si grands intérêts sont en jeu, une opinion sur la classe dirigeante.
De cet ensemble de petits faits qui se gravent dans sa mémoire, dont il est si friand qu’il étonne de sa science la femme qui l’écoute, il tire ses conclusions, et elle s’aperçoit alors qu’elle a donné des armes contre elle-même : elle proteste, elle s’indigne du jugement qu’il porte, et la querelle finit par une tape légère qu’il lui donne sur la joue en lui disant : (( Ma bonne Marie, tu es digne d’être Spartiate et d’avoir une patrie. »
Il ne l’aimerait point comme il l’aime s’il ne s’occupait de ses toilettes. C’est chez lui une prétention d’y être passé maître. « Vous savez que je me connais très bien en toilettes », écrivait-il à Savary. Dès le Consulat, lorsqu’il s’agissait d’envoyer des présents de modes à quelque souveraine, reine d’Espagne ou de Prusse, c’est lui qui les choisissait. A sa cour, nulle femme mal habillée n’échappe à sa critique, et Joséphine même, qui l’a habitué au plus grand luxe, à l’élégance la plus recherchée, au goût le plus raffiné.
n’est pas à l’abri des observations. Surtout il déteste les robes d’une couleur foncée, et Madame Walewska s’obstine à n’en porter que de très simples, et toujours blanches, grises ou noires. Celles-ci lui déplaisent infiniment, et il le lui dit. <( Une Polonaise, réplique - 1 - elle , doit porter le deuil de sa patrie. Quand vous la ressusciterez, je ne quitterai plus le rose. ))
Ainsi tout le ramène à ce sujet unique; mais il ne s’en facile point et son amour très vif n’en est pas diminué. C’est le temps où il écrit à son frère Joseph : « Ma santé n’a jamais été si bonne, tellement que je suis devenu plus galant que par le passé. » Et cette confidence est à ce point hors de ses habitudes qu’elle est significative.
11 ne lui suffit pas de voir sa maîtresse tous les soirs en particulier, il faut qu’elle soit de tous les dîners, de toutes les fêtes où il se rend pendant le temps qn’il passe à Varsovie, avant la campagne d’Eylau. Et là, point d’instant où il ne veuille communiquer avec elle par ce langage mystérieux et muet qu’il lui a enseigné et où elle est maintenant bien plus experte que Duroc lui-même. Elle comprend à présent ces gestes de la main, ces signes des doigts qui ne s’adressent qu’à elle seule, par lesquels elle seule suit une pensée d’amour qui n’est livrée qu’à elle, dans le même temps où l’Empereur soutient avec toute l’assemblée une conversation animée, une discussion sérieuse, qu’il raconte des événe-
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ments avec une précision absolue ou qu’il prononce les plus solennels discours.
(( Gela t’étonne? lui 'dit-il. Sache donc que je dois remplir dignement le poste qui m’est assigné. J’ai l’honneur de commander aux nations : je n’étais qu’un gland, je suis devenu chêne. Je domine, on me voit, on m’observe, de loin comme de près. Cette situation me force à jouer un rôle qui, quelquefois, peut ne pas m’être naturel, mais que je dois soutenir pour rendre compte, bien plus à moi-même qu’aux autres , de cette représentation commandée par le caractère dont je suis revêtu. Mais, tandis que je fais le chêne pour tous, j’aime à redevenir gland pour toi seule. Et comment ferais-je, quand la foule nous observe, pour te dire : « Marie, je t’aime ! » Et toutes les fois que je regarde, j’ai cette envie-là, et je ne puis m’approcher de ton oreille sans déroger. »
Quand il transporte son quartier général à Finckenstein, il faut qu’elle le suive, et, là, c’est une existence mélancolique, toute semblable à celle qu’elle menait jadis à Walewice près de son vieux mari. La solitude en est uniquement couj^ée par les repas, têteà-tête avec l’Empereur, servis par un simple valet de chambre de toilette. Les heures lentes sont usées à des lectures ou des tapisseries. La distraction, c’est la parade, regardée par les jalousies closes : une vie de recluse toute aux ordres et à la discrétion du maître, sans nulle société, nul plaisir, nulle coquetterie ; et, de cette vie, elle est satisfaite, bien plus
que de la vie brillante, agitée et mondaine qu’elle avait à Varsovie.
Aussi réalise-t-elle pour lui le type de la femme telle qu’il a cru la trouver en Joséphine : la femme douce, complaisante, attentive, timide, qui n’a point de désirs, ni même, à ce qu’il semble, de volonté, qni est toute à lui, qui ne vit que pour lui, et qui, si elle attend de lui une grâce, c’est une grâce à ce point colossale, à ce point impersonnelle, qu’il est déjà d’une âme singulièrement haute d’en concevoir la chimère, et que l’espérer d’un homme c’est égaler presque cet homme à un dieu.
Tout cela est pour le prendre par ses fibres les plus intimes, et c’est pourquoi, lorsqu’il va quitter la Pologne sans avoir accompli le rêve pour lequel cette femme s’est donnée à lui; lorsque, elle, désespérée et désabusée, après l’avoir conjuré une fois encore de lui rendre sa patrie, refuse de le suivre à Paris, annonce qu’elle va se retirer au fond d’une campagne pour y attendre dans le deuil et la prière la réalisation des promesses qu’il n’a point tenues, c’est lui, à son tour, qui supplie : « Je sais, lui dit-il, que tu peux vivre sans moi... Je sais que ton cœur n’est pas à moi... Mais tu es bonne, douce; ton cœur est si noble et si pur! Pourrais -tu me priver de quelques instants de félicité passés chaque jour près de toi? Je n’en puis avoir que par toi, et l’on me croit le plus heureux de la terre. » Et il dit cela avec un sourii’e si amer et si triste que, prise par un sen-
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timent étrange de pitié pour ce maître du monde, elle promet de venir à Paris.
Elle y arrive au commencement de 1808, et désormais cette liaison mystérieuse, que traversent sans doute quelques infidélités de la part de Napoléon, mais qui n’en demeure pas moins , pour lui , sa grande, son unique affaire de cœur, s’établit sur un pied si étrange que, si l’on n’en avait trouvé des preuves certaines ; si la confrontation de divers témoins qui, inconsciemment, fournissent çà et là quelques détails isolés, quelques dates authentiques, ne permettait de rétablir la chaîne des événements, on n’oserait affirmer la continuité de faits que les contemporains les mieux instruits ont paru ignorer.
Pendant la campagne de 1809, Madame Walewska se rend à Vienne, où une maison fort élégante a été préparée pour elle près du palais de Schœnbrünn ; elle y devient enceinte, et, après la paix de Vienne, elle retourne faire ses couches à Walewice, où naît, le 4 1810, Alexandre-Florian- Joseph Golonna-
Walewski. N’est-on pas en droit de se demander, après ce qu’on sait à présent, si certaines des hésitations qu’a manifestées Napoléon au moment de traiter avec l’Autriche, ses incertitudes au sujet du sort qu’il ferait à la Pologne, n’ont pas été dues à la présence de celle à laquelle il avait si formellement j^romis le rétablissement de sa patrie ?
A la fin de 1810, après une saison aux eaux de
Spa, Madame Walewska, accompagnée de sa bellesœur, la princesse Jablonowska, revient à Paris et y amène son fils nouveau-né : elle habite un joli hôtel dans la Chaussée - d’Antin , d’abord rue du Houssaie, n° 2, puis rue de la Victoire, 4^. Tous les matins, l’Empereur envoie demander ses ordres. On met à sa disposition des loges dans tous les théâtres, on ouvre devant elle les portes de tous les musées. C’est Corvisart qui est chargé de surveiller sa santé ; c’est Duroc qui a mission expresse de satisfaire ses désirs, de lui procurer la vie matérielle la plus large et la plus agréable. — L’Empereur fait par mois dix mille francs de pension.
Un seul exemple de son pouvoii* : à Spa, un jeune Anglais, M. S..., s’est permis une plaisanterie d’un goût au moins contestable à l’égard de la princesse Jablonowska. La princesse, au retour, l’invite à les accompagner, elle et Madame Walewska, au Musée d’artillerie. Dans la salle des armures, la société s’arrête devant l’armm’e de Jeanne d’Arc, et, pendant que M. S... la considère, l’héroïne étend les bras, saisit le jeune Anglais et le presse contre son cœur. Il se débat, il étouffe, il demande grâce ; mais ce n’est que sur l’ordre de Madame Walewska que Jeanne d’Arc lui rend la liberté. N’est -ce point là — surtout quand on sait la jalousie de Napoléon pour ses musées — une preuve certaine de puissance ?
Aussi souvent qu’il peut s’échapper, l’Empereur vient passer quelques moments avec elle, ou bien il
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la fait venir au château avec son fils, auquel il a, dès l’arrivée, conféré le titre de comte de l’Empire. Personne dans la société — sauf les Polonais — ne soupçonne cette liaison; Madame Walewska, en effet, se montre à peine, ne reçoit que quelques compatriotes. Sa tenue est parfaite, son train modeste, sa conduite extrêmement réservée. Si elle va prendre les eaux à Spa, ses belles-sœurs l’y conduisent. C’est chez sa belle-sœur, dans une maison louée à Mons-sur-Orge, qu’on appelait le château de Brétigny et qui appartenait à la duchesse de Richelieu, qu’elle passe la belle saison. On la suit encore à Boulogne rue Montmorency dans une maison donnant sur un beau jardin, qu’a occupée ci-devant l’ambassadeur d’Autriche et qui, toute meublée, lui est louée 1.800 francs par an. Vainement veut-on l’entraîner : elle ii’a point d’autre préoccupation que de cacher ce dont tant d’autres femmes seraient si fières. Cette maison de campagne qu’elle habite, fort modeste, tout à fait retirée, est son univers, et eUe n’en sort que le moins possible. Néanmoins on s’occupe d’elle chez les ambassadeurs et même les espions; et c’est pour dire entre autres sottises qu’elle a, à la Cour, officiellement, les petites entrées; or les entrées partienlières qui étaient le comble de la faveur n’étaient point accordées une fois pour toutes, mais devaient être renouvelées, même pour les dames de la Maison, à chaque voyage dans un nouveau palais. Les listes existent et Madame Walewska n’y figure point. Il est vraisem-
blable que les petites entrées qu’elle avait n’étaient en rien officielles.
Au commencement de 1812, l’état des relations avec la Russie fait prévoir la guerre prochaine, on s’en réjouit fort à Mons. La princesse Jablonowska reçoit de Varsovie lettres sur lettres annonçant que l’Empereur a pris l’engagement positif de rétablir la Pologne dans son intégrité. Toutes ces dames s’empressent d’écrire à leurs intendants qu’on ouvre leurs châteaux aux Français, qu’on les y traite comme on traiterait les maîtres . C’est pour l’Empereur une exaltation presque déraisonnante. Dans la soirée, on chante des airs nationaux, on tire des feux d’artifice ; on danse même, mais la mazurka. Le matin, on fait dire des messes et l’on suit des neu vaines. Pas une de ces dames qui n’ait au Ijras l’écharpe aux couleurs nationales. C’est une reprise, mais presque plus violente , des accès de 1807 et de 1809. Un jour, chez la princesse, Kosciiiszko arrive en visiteur. Il voit cet enthousiasme, ce délire, ces écharpes : il s’approche de la maîtresse de la maison, et sans rien dire dénoue l’écharpe qu’il presse sur son cœur.
Kosciuszko était-il en droit de préjuger ainsi les desseins de Napoléon? En tout cas, les intentions de Napoléon à l’égard de Madame Walewska se trouvent affirmées à cette date même par un acte à ce point exceptionnel qu’il est impossible de n’y point voir, en même temps qu’une précaution prise à la veille d’une grande guerre contre toutes les éventualités.
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line avance marquée aux gentilshommes polonais dont l’Empereur tient à exciter le dévouement. Voici cet acte dont il convient de peser eliacun des termes, car il n’est pas un seul des nombreux décrets rendus en matière de constitutions de titres et de dotations qui renferme des clauses analogues. Gelui-ei est unique en son genre, déroge expressément à tous les principes qui ont servi de base à la Noblesse impériale et rappelle, par certaines de ses stipulations, les dispositions prises par Louis XIV à l’égard des Légitimés.
NAPOLÉON, Empereur des Français, Roi d’Italie, Protecteur DE LA Confédération du Rhin , Médiateur de la Confédération