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carte inutile que cette fille de son sang", la seule à peu près nubile . 11 la fait ramener à Paris ; il rétablit chez Madame Mère en observation ; mais Lolotte y reste peu . Elle égaie son père par ses correspondances sur la Cour, ne semblant point se douter que ses lettres sont surveillées. Napoléon reconnaît qu’il n’y a rien à faire de la fille de Lucien ; il la renvoie en Italie. Elle n’y trouva point une couronne souveraine, mais du moins une couronne fermée : elle épousa en i8i5 le prince Gabrielli et ne mourut qu’en i865.

Pour les projets matrimoniaux, le voyage d’Italie a donné de médiocres succès, et pourtant Foiiclié s’est encore agité à répandre et à accréditer le bruit du divorce, s’exposant à des lettres fulminantes qui n’arrêtent point son intrigue. Si fin soit-il et avisé d’ordinaire, il ne comprend pas que le moment est passé, que si les périls d’Eylaii, du complot formé en son absence, ont pu toucher politiquement l’esprit de l’Empereur, l’impression ii’a pas été assez vive pour qu’elle fût durable, pour que la nécessité de laisser à Paris, lorsqu’il en part pour quelque guerre, une vivante représentation de lui -même s’impose à sa pensée. Pour le décider, il eût fallu un parti tout prêt : celui de Russie est à échéance assez longue ; il n’y a rien à faire avec la Bavière, plus rien en ce moment avec l’Autriche, qui s’était offerte en i8o5, mais n’a plus de fille à marier. L’alliance de famille est une réserve, mais (|ue de dangers à craindre

avec les Lucien et que de difficultés ! Donc il faut savoir attendre.

Et c’est bien ainsi que fait Napoléon à son retour, pendant les trois mois qu’il passe à Paris. Son cœur est tout occupé par Madame Walewska, récemment arrivée de Pologne. Sa pensée est distraite par quantité d’affaires, celles d’Espagne surtout, qu’il prétend mener à bien avant de reprendre avec Alexandre l’entretien de Tilsit. Ce n’est que par intermittences qu’il revient au divorce : plus incapable que jamais — bien qu’à présent Talleyrand l’y pousse — de prendre une décision, et surtout de signifier une volonté, agité, nerveux au point d’en être vraiment malade, d’en avoir de terribles crises d’estomac, et, dans ces jours-là, attirant sur son lit sa femme toute vêtue pour un cercle de Cour , pleurant sur elle . et sur lui-même, sanglotant qu’il ne peut la quitter.

Non ! il ne peut. On dirait que, par un sort, il lui est lié , qu’elle possède contre lui un talisman d’amour . Bien qu’il dise parfois qu’il la trouve vieille et qu’elle est laide, c’est avec elle, durant le séjour à Marrac, des enfantillages et des jeux gamins d’amant tout à fait épris. Il ne semble plus qu’il lui reste un souci d’avenir et une arrière-pensée de rupture quand, dans les promenades, devant les clievaulégers d’escorte, il poursuit Joséphine sur la plage, la poussant dans l’eau à la chambre d'amour, en riant à plein gosier. Ou bien des fantaisies comme ce jour où l’Impératrice se pressant perd ses souliers, où lui.

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les prenant, les jetant au loin, la eontraint de monter dans la voiture ainsi déeliaussée, pour mieux voir et sentir ees pieds qu’il aime.

Et, en ces moments, ce n’est pas seulement le physique qui le touche, mais le moral : jamais Joséphine n’a été mieux inspirée qii’en ce voyag'e de Bayonne, jamais elle ne s’est mieux employée à le servir, n’a déployé plus de finesse.

Gomme à bon droit il la trouve à sa place, intelligente, adroite, pleine de tact, en l’étrange rencontre qu’il faut subir avec les souverains d’Espagne. Gomme ensuite, pendant ce voyage triomphal à travers les provinces du Midi et de l’Ouest, par une température à ce point torride qu’il faut marcher de nuit pour trouver un peu de fraîcheur, pendant ce voyage où chaque station est marquée par des fêtes pareilles, également peu distrayantes, des réceptions et des présentations sans fin, où il subit lui-même la lassitude des ovations; comme elle, toujours debout, toujours prête malgré migraines et malaises, toujours exacte et ponctuelle, toujours un sourire gracieux sur les lèvres, dit à propos à chaciin le mot qui le flatte, sait d’un geste touchant et qui conquiert détacher et offrir aux femmes et aux jeunes filles les bijoux dont elle a eu soin de se parer, et d’un présent officiel et banal faire un cadeau personnel et intime ! Gomme elle a l’air de s’intéresser aux choses et aux êtres, aux familles, aux enfants, à tout ce qui flatte le mieux les mères ! Gomme elle semble née

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pour le doubler, pour mettre sa faiblesse caressante près de sa puissance dominatrice, pour séduire les cœurs en même temps que lui enflamme les esprits !

Et pourtant, quoiqu’il ait subi plus qu’autre le charme de Joséphine pendant ces quatre mois (d’avril à août) où il a vécu uniquement avec elle et ne lui a fait qu’une courte infidélité avec Mademoiselle Guillebaiilt, au retour, l’idée du divorce le reprend, et nul doute c|u’elle ne soit pour beaucoup dans le voyage d’Erfurt, C’est pour insinuer à Alexandre qu’il est disposé à offrir son trône à une des grandes-duchesses qu’il emmène Talleyrand. Mais là, Talleyrand, au lieu de servir son maître, le trahit sans scrupule : c’est lui qui fournit à l’empereur de Russie le moyen d’éluder la demande de Napoléon, qui jette les bases d’une coalition nouvelle contre la France et prépare la guerre de 1809.

Après Erfurt, il faut qu’à toute course Napoléon regagne Paris et la frontière d’Espagne. Il se fie aux demi -paroles, aux demi -promesses que lui a faites Alexandre et s’imagine qii’après en avoir fini avec l’émeute espagnole, rien ne sera plus simple que de réaliser le mariage russe. Ce n’est point une émeute , c’est une insurrection : où il croyait que deux mois suffiraient pour un triomphe définitif, il en met trois pour ne remporter que de stériles victoires. Puis, des complots à Paris dans sa propre famille, sa mort escomptée, l’Autriche en armes de nouveau et se préparant à l’offensive, la révolte des

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peuples prêeliée en Allemag-ne par les Arcliidiies et la guerre sainte fomentée par les soeiétés seerètes. Il repart de Benavente, franeliissant les relais au galop de ses chevaux éperonnés, courant la poste comme un de ses pages. Pas même trois mois à Paris, le temps de démasquer quelque traître, de mettre ses affaires en ordre, d’organiser une armée et de la pousser vers le Danube, et il repart, PAiitriclie ayant attaqué, rarcliiduc Charles ayant envahi le territoire de la Confédération.

Mais quand , à Schœnbrünn , après cette course vertigineuse qui a duré presque sans arrêt dix-sept mois, il s’arrête et réfléchit, la nécessité inévitable du divorce lui apparaît. Ce n’est pas seulement l’obligation d’assurer l’hérédité, et pourtant, un fils lui naissant, que deviendraient les trames ténébreuses de Murat et de Caroline? — C’est aussi l’utilité, à Paris, lui absent, d’un représentant de sa personne autour de qui se rallieraient ses amis, en des cas comme celui d’une descente anglaise ou d’une levée de boucliers royalistes. Et Joséphine n’est plus là pour troubler ses sens par le souvenir des amours anciennes, pour émouvoir son cœur par la pensée des fortunes partagées, pour effrayer son imagination par le brisement de leurs destinées associées et le pâlissement de son étoile. Une autre femme, aussi attentive, bien plus timide et réservée, autrement jeune et belle, et celle-ci féconde, lui tient une société discrète et tendre, lui donne par surcroît la ])romesse.

la certitude d’une paternité prochaine. S’il a pu encore douter de lui-même avec Éléonore, ici plus de doute possible, car il sait l’étendue du sacrifice que, à Varsovie, cette femme lui a fait; il sait la vie qu’elle a menée depuis deux ans : c’est lui-même qui a préparé sa prison à Schœnbrünn et qui l’a close comme il a voulu.

Aussi, plus d’hésitation ! C’est décidé, c’est résolu, c’est fini de cette lutte qui, deux pleines années, a occupé son esprit et tordu son cœur ; cette lutte avec lui-même, où les journées et les nuits ont été emplies par l’angoisse nerveuse de la rupture, où, avant de se déterminer au sacrifice, il a épuisé toutes les combinaisons qu’a pu lui offrir la fertilité de son esprit. Adoption d’un enfant naturel, simulation d’une grossesse, retour même à un des fils d’Hortense, il a tout envisagé, tout retourné, se serait prêté à tout ; mais de fait, un seul système est pratique, un seul peut assurer l’Empire. Il le sent, il le comprend. Aussi, pour s’épargner les émotions, pour les épargner surtout à sa femme, pour ne point retomber aux hésitations et aux faiblesses, de Schœnbrünn même, il ordonne à l’architecte de Fontainebleau qu’on ferme la communication entre l’appartement de l’Impératrice et son appartement. Et quand Joséphine arrive — en retard pour la première fois — il défend sa porte, demeure avec ses ministres. Plus d’entretien particulier, point d’occasion pour une explication ; toujours, à dessein, du monde entre lui et elle. A des

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intermédiaires, à des affidés, des insinuations ; aux plus intimes, des ouvertures. Pour le dernier eombat, après avoir tenté d’Hortense qui se réeuse, il appelle d’Italie Eugène, et quand il le sait en route, il provoque lui-même, à Paris, la suprême eonversation, celle où il doit d’obligation annoncer à Joséphine sa résolution. Elle s’y attend, non pas seulement depuis 1807, mais depuis toujours. Le voilà donc éclaté, ce coup dont elle a mis toute son adresse à se garantir, dont la terreur a empoisonné toute sa vie, ce divorce menaçant dès le* retour d’Egypte, dont la pensée obsédante revient au moment du Consulat à vie, lors de la proclamation de l’Empire , à chacune des époques où la Fortune semble plus la combler! Mais cette fois rien à faire, rien à tenter, nulle échappatoire, nul remède. Elle risque quand même les évanouissements et les larmes, mais sans espoir de le reprendre, uniquement pour tirer de la situation le meilleur parti possible. Elle vent un établissement pour son fils, des promesses et des actes. Pour ellemême, elle entend d’abord et surtout ne point s’éloigner de Paris, puis que ses dettes soient payées, puis qu’on lui conserve le rang et les prérogatives d’impératrice, puis qu’elle ait de l’argent, bien de l’argent.

Et elle en a, elle a tout ce qu’elle vent : l’Elysée pour palais de ville, Malmaison pour résidence de campagne, Navarre pour château de chasse, trois millions par année, une maison d’honneur égale à sa maison d’autrefois, le titre, les armoiries, les gardes, l’escorte.

tout le train extérieur d’une Impératrice régnante,

une place à part dans l’Etat, si étrange qu’elle paraît unique et sans exemj)le ou que, pour en trouver une semblable, il faudrait remonter aux époques de Rome et de Byzance.

Mais de l’argent, des palais, des titres, ce n’est rien pour lui; il donne mieux : ses larmes. Il donne ces jours de deuil usés à Trianon au jeu — lui qui ne joue jamais! — et cette perpétuelle inquiétude au sujet de sa femme, qui lui fait, sur la route de Malmaison, précipiter à galops éperdus les pages, les écuyers, les chambellans, les grands officiers, pour avoir des nouvelles toutes fraîches, à chaque instant, de chacune des heures qu’elle passe sans lui. Et, comme un amant inquiet, le plus fidèle et le plus tendre des amants, il écrit lettre sur lettre, oblige tout ce qui l’entoure à des visites, prétend connaître jusqu’au moindre détail de la vie de la répudiée. Point d’attention, point de grâces, point de gentillesses qu’il ne fasse, se sentant ou se croyant coupable. Il voudrait qu’elle aussi prît sa décision, acceptât l’irrévocable, fît bonne figure à sa destinée nouvelle, lui enlevât ainsi à lui le souci de la savoir malheureuse par lui.

Et pourtant, quand il vient à Malmaison la voir et la consoler, il ne l’embrasse point, il n’entre point dans les appartements, il s’arrange toujours pour demeurer en vue, car il veut que Joséphine et tout le monde sachent que c’est à jamais fini. C’est ainsi

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un respect de plus qu’il lui témoig'ue en ne permettant point que personne puisse penser que sa femme d’hier demeure sa maîtresse d’aujourd’hui. — Et puis, qui sait? peut-être lui-même se défie-t-il de ses sens — et, en ce cas, ce n’est pas seulement du respect qu’il montre : il témoigne combien vif, et puissant, et durable, et survivant à tout, même à la jeunesse et à la beauté, a été et demeure encore cet amour qui date de treize ans, l’amour le plus passionné à ses débuts, le plus persistant malgré les accidentelles infidélités, le plus impérieux et le plus aveugle que jamais homme ait éprouvé.

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Jusqu’ici, toutes les femmes que Napoléon a possédées, il les a tenues pour des subalternes. Le prestige que, au début, Joséphine a exereé sur lui a complètement disparu à partir de 1806. Voyant à sa eour les plus grandes dames de l’aneienne Franee, des Montmorency, des Mortemart, des Laval, il a pris les Beauharnais pour ee qu’ils sont et a aequis une plus exaete notion des distanees. De ses maîtresses, nulle n’a été pour flatter sa vanité par sa naissanee ou la mode où elle s’est mise. Il n’en a point reeherehé de eette sorte, ou, si l’on veut admettre qu’il l’a fait, il s’est vite dégoûté et n’a même pas été jusqu’au bout.

D’ailleurs, la belle vanité qu’il tirerait, au point où il est, de eonquêtes telles qu’il en pourrait faire en Franee ! Pour satisfaire, par la femme, l’esprit d’am-

bition qui est en lui, il faut que l’aventure soit égalée à sa fortune; il faut pour le moins une fille de race impériale, et c’est ce qu’il rencontre lorsque l’empereur d’Autriche mendie son alliance et lui offre pour épouse sa fille aînée, Marie-Louise.

Cette fois, ce n’est plus, comme jadis avec Joséphine, l’accès dans un faubourg Saint-Germain imaginaire : c’est l’entrée dans la famille des rois, c’est l’apparentage avec ce qui domine le monde par l’ancienneté de la race et par l’illustration historique : avec les Bourbons et les Habsbourg-Lorraine. C’est, gravi, le dernier échelon qui restât à franchir pour être égalé, au moins en sa pensée, à ceux qui l’ont précédé sur ce trône, sa conquête, même pour se relier à eux par une appellation qui établisse comme une descendance. Il pourra dire : Mon oncle ^ en parlant de Louis XVI ; Ma tante, en parlant de Marie- Antoinette, car, deux fois, par sa mère et par son père, sa future femme est la nièce de la Reine et du Roi de France.

Désormais, en s’adressant aux empereurs et aux rois, il ne sera plus réduit au protocole de fraternité illusoire d’usage entre souverains : il sera réellement leur beau-fils ou leur petit-fils, leur cousin ou leur beau-frère : le système napoléonien qu’il a établi en Occident et qu’il a, depuis quatre ans, tenté de rattacher aux differents systèmes dynastiques par les mariages d’Eugène, de Stéphanie et de Jérôme, se trouvera, par son mariage à lui, aggloméré avec le

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système autrichien, comme jadis était le système des Bourbons. Sa dynastie perdra cet air improvisé qui lui est une faililesse, et acquerra, avec des quartiers de noblesse qui feront passer sur son origine révolutionnaire, ces parentés qui seules paraissent à Napoléon constituer, en politique, un lien solide et durable.

Par ce mariage, son esprit d’ambition est donc satisfait, mais son esprit de domination, comment s’accommodera-t-il d’une femme qui, ayant de tels aïeux, entraînant un tel surcroît de grandeur, doit avoir, de naissance et d’instinct, la conscience de ce qu’elle est et de ce qu’elle vaut, la volonté de s’établir en une place digne d’elle, et cette certitude d’infaillibilité qui, étant le propre des princes nés princes, suffit à les hausser en leur conscience au-dessus du commun des êtres ?

Par une surprenante fortune, il se trouve que le terrain a été préparé comme à dessein. L’enfant qu’on lui livre n’imagine point qu’elle puisse avoir d’autre volonté que celle de son père; elle sait que sa destinée sera toujours subordonnée aux intérêts de sa maison, que sa personne a été formée pour servir d’appoint dans quelque traité, et elle a été élevée de façon c[u’elle subira sans répugnance, presque sans conscience, l’époux quelconque c[ue la politique lui imposera.

C’est pour un tel emploi qu’elle a été formée dès sa prime enfance.

On lui a appris quantité de langues : l’allemand, l’anglais, le turc, le bohème, l’espagnol, l’italien, le français, même le latin, car on ignore où sa fortune l’emportera. Plus son vocabulaire est étendu, plus elle connaît de mots divers pour exprimer la même idée, moins elle a d’idées ; c’est ce qu’il faut encore !

' On l’a poussée aux arts d’agrément, musique et dessin, qui font une occupation décente et relevée aux princesses oisives, en quelque lieu qu’elles aillent.

On l’a tenue dans le littéral de la religion, en l’astreignant à de minutieuses pratiques, mais on l’a gardée des disputes sur les dogmes, car il se peut que l’époux espéré soit pour le moins schismatique.

Pour les mœurs , un mystère soigneusement épaissi : l’Archiduchesse doit ignorer que dans la nature existent des êtres de sexes différents. Avec des précautions dont s’avisent seuls les casuistes de la grande école espagnole, on s’est ingénié, pour ménager son innocence, à de tels raffinements pudibonds qu’ils en deviennent presque obscènes. Dans les basses-cours, rien que des poules, point de coq ; point de serin dans les cages, rien que des serines ; point de petits chiens dans les appartements, rien que des chiennes. Les livres — et quels pitoyables livres ! — sont expurgés ciseaux en main ; des pages, des lignes, des mots même coupés, sans qu’il vienne à l’idée des coupeurs que, devant ces trous, les archiduchesses rêvent. Il est vrai qu’une gouvernante, une aja, puis une grande maîtresse, tient la bride aux

MARIE-LOUISE Impératrice et Reine 1791-1847

DESSIN PAR P. -P. PRUD’hON

(A Madame Jahan, née Marcille)

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rêves. C’est elle qui commande dans les appartements, assiste aux leçons, dirige les jeux, surveille les domestiques et les institutrices. Ni jour ni nuit, elle ne quitte son élève. Comme cette charge passe pour grande et tient à la politique, la titulaire change si les ministres tombent : Marie-Louise a eu cinq gouvernantes en dix-huit ans ; mais l’éducation est réglée par des lois sévères et si strictes que, à travers les mutations du personnel, elle seule reste pareille.

Pour divertissements, ceux qu’on a dans un couvent : des fleurs à cultiver, des oiseaux à soigner, parfois quelque goûter sur l’herbe avec la fille de la gouvernante. Les jours de sortie, une intimité familiale très douce, mais très bourgeoise, avec des vieux oncles qui font de la peinture ou de la musique. Nulle toilette, point de bijoux, point de bals, aucune participation aux honneurs de cour, seulement quelques voyages pour les Diètes . Ce qui a le plus marqué dans la mémoire de Marie-Louise, ce qui l’a le plus distraite, ç’a été ses fuites devant les invasions françaises : la discipline perdait alors de sa régularité et l’on se relâchait des pensums.

Ainsi, ce n’est point une femme qu’on livre à Napoléon, c’est une enfant pliée à une règle si sévère, si uniforme et si étroite que toute discipline sera douce en comparaison et que le moindre plaisir sera nouveau.

Mais si l’éducation a, chez elle, ainsi comprimé la nature, n’est-il pas à craindre que la nature ne veuille

prendre ses revanches ? C’est ici l’éducation qu’ont reçue les filles de Marie - Thérèse, et l’on a vu à l’œuvre Marie- Antoinette à Versailles, Marie-Caroline à Naples, Marie- Amélie à Parme. Sans doute; mais Napoléon suppose que les maris s’y sont mal pris, et il a fait son plan. La pensionnaire qu’il reçoit passera tout simplement du couvent de Schœnbrünn ou de Laxenbourg' dans le couvent des Tuileries ou de Saint-Cloud. Il n’y aura en plus que le mari. Ce seront les mêmes règles inflexibles, la même rigueur de surveillance ; nulle liberté de relations , point de lecture qui ne soit censurée , nulle visite masculine qui soit permise , Vaja remplacée par une dame d’honneur, et quatre femmes rouges montant perpétuellement la garde, deux aux portes, deux dans l’appartement, nuit et jour, comme des sentinelles devant l’ennemi.

Ainsi, puisque, mari, il est contraint d’apprendre à sa femme ce que son éducation tout entière a pris j)Our but de lui cacher, il suppléera à cette ignorance protectrice par les précautions matérielles : nul homme, si haut ou si bas qu’il soit placé sur l’échelle sociale, ne restera seul, fût-ce un instant, avec l’Impératrice.

Autour d’elle, l’ancienne étiquette du temps de Louis XIV, l’étiquette relâchée par l’indifférence de Louis XV et la faiblesse de Louis XVI, revivra tout entière. Mais, où la royauté voilait ses défiances sous l’apparence d’honneurs traditionnels, en employant

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les plus grandes dames du Royaume à surveiller la Reine sous couleur de lui tenir compagnie, Napoléon portera la netteté impitoyable de ses consignes militaires et en accusera la rigueur en chargeant de les appliquer des veuves ou des sœurs de soldats.

Ce n’est point jalousie, car il ne connaît point encore la femme pour laquelle il légifère : c’est pru-

dence et précaution. Il l’a dit au Conseil d’Etat : « L’adultère est une affaire de canapé A), et il demeure convaincu, peut-être par expérience, que tout tête-àtête entre homme et femme tourne facilement au criminel. Avec cette méfiance de la femme il doit trouver fort à son goût le système adopté par les Orientaux. S’il ne peut, parce que ce n’est point de mode en Occident, enfermer sa femme dans un harem , il supplée aux eunuques par les femmes rouges et remplace les grilles par l’étiquette. Sauf le nom, la prison est pareille. Il est vrai que, la prison acceptée, il entend y donner à sa femme toutes les jouissances matérielles qu’elle peut souhaiter : tant pis si elles se trouvent presque de tous points semblables à celles qu’offrirait un sultan à son odalisque favorite !

A Vienne, Marie-Louise a ignoré les robes élégantes, les dentelles exquises, les schalls rares, les lingeries luxueuses : elle aura ici, pourvu qu’aucun marchand de modes ne l’approche et que les choix soient faits par sa dame d’atours, tout ce que l’industrie française produira de plus nouveau et de plus

cher. Il lui en donne un avant-goût par le trousseau et la corbeille qu’il lui envoie, qu’il a vus lui-même article par article et qu’il a fait emballer sous ses yeux.

Ce sont les douze douzaines de chemises en batiste fine garnies de broderies, de dentelles et de Valenciennes qui coûtent 19,886 francs, les vingt-quatre douzaines de mouchoirs qu’il paie 10,704 francs, les vingt-quatre camisoles de 9,060 francs, les trente-six jupons de 6,354 francs, les vingt-quatre bonnets de nuit de 5,652 francs, et les serre-tête, les fichus de nuit, les peignoirs, les fiehus du matin, les robes (une de 5, 000 francs en point à l’aiguille), les pelotes, les frottoirs, les serviettes de toilette, jusqu’aux linges de garde-robe. Pour 94,666 francs de lingerie que fournissent Mesdemoiselles Lolive et de Beuvry.

Puis, c’est pour 81,199 francs de dentelles (et il y a un schall d’alençon de 2,800 francs, une robe d’angleterre de 4^600 francs, une de 4î8oo, une de 8,000 !), ce sont les soixante-quatre robes de Leroy, payées 126,976 francs, ce sont les dix-sept schalls de cachemire, payés 89,860 francs; ce sont les douze douzaines de bas, et, de ces bas, il en est depuis 18 francs jusqu’à 72 francs la paire ; ce sont les soixante paires de souliers et de brodequins, de toute couleur, de toute étoffe, fabriqués sur les mesures envoyées de Vienne, et si mignons tous, que Naj)oléon , les faisant jouer au bout de ses doigts, les déclare de a bon augure ».

MARIE-LOUISE

Toutes les éléganees, toutes les raretés, toutes les riehesses de ee Paris qui, par le monde, régit le goût et donne la mode, il les étale devant elle : pour 411,736 fr. 24 e. de fanfreluehes. Et, chaque année, elle en aura presque autant, puisque, pour sa toilette seule, elle aura par mois 3o,ooo francs à dépenser :

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