francs par an
A Vienne, elle avait à peine quelques pauvres bijoux qu’une bourgeoise de Paris eût méprisés : des bracelets en cheveux, une parure en petites perles, une autre en pastilles vertes, l’écrin d’une princesse ruinée. Elle aura à Paris des diamants comme nulle souveraine n’en posséda jamais : ces treize diamants entourant le portrait de l’Empereur qui ont coûté
600.000 francs, un collier de 900,000 francs, deux pendeloques de 4^0,000, une grande parure, plus riche encore, composée d’un diadème, un peigne, une paire de boucles d’oreilles, deux rangs de chatons et une ceinture : une parure où entrent 2,267 brillants et 3o6 roses ! Elle aura une parure en émeraudes et iDrillants de 289,866 francs, une en opales et brillants de 276,963 francs, puis une en rubis et brillants, une en turquoises et brillants, sans compter la parure de diamants fournie par le trésor de la Couronne, et qui est estimée 3,326,724 francs.
En Autriche, les chambres qu’elle habitait étaient des plus simples : elle trouvera en France des appartements dont l’Empereur lui-même a ordonné et surveillé la décoration, qu’il a fait tendre tout de neuf
de façon que rien n’y rappelât l’ancienne habitante ; des appartements qui, en quelque palais qu’elle aille résider, renferment les mêmes petits meubles d’usage journalier, afin qu’elle retrouve partout ses habitudes et ait à sa main les mêmes objets. Lui-même a présidé aux choix et aux places . Il en est si fier qu’il invite chacun de ses hôtes à en faire la visite. Aux Tuileries, avec le roi et la reine de Bavière, il s’engage dans le petit escalier noir qui va de son cabinet à la chambre de l’Impératrice — l’escalier si étroit que le roi, avec son gros ventre, le descend à grand’peine de côté ; — lorsqu’on arrive en bas, toujours dans le noir, la porte est fermée, et les trois Majestés font volte-face pour remonter, non sans effort, en ordre inverse. A Compiègne, c’est lui encore qui fait à la reine de Westphalie les honneurs de ce cabinet de bains meublé et tendu en cachemires des Indes : 400,000 francs de cachemires !
Telle qu’elle a été élevée, les gouvernantes, pour le salut de son estomac, lui interdisaient les friandises : comme il la sait gourmande à la façon des Viennoises, qui prennent, à toute heure, des gâteaux et du café au lait, il change, pour lui plaire, les règlements de sa table, y multiplie les entremets, les bonbons, les petits fours, et prévoit un goûter complet de pâtisserie.
Elle est généreuse et n’a pu rien donner jusqu’ici que les menus ouvrages qu’elle faisait elle -même. Elle pourra gorger maintenant de ses présents son
MARIE-LOUISE
père, et ses frères, et ses sœurs, et sa belle-mère, et tout son monde , leur envoyer chaque année pour plus de deux cent mille francs d’objets de Paris : toilettes, porcelaines, livres, nécessaires et petits meubles. Lui -même, dès avant qu’elle n’arrive, a donné le signal.
Elle ne peut savoir si elle aime les spectacles, puisque jamais on ne l’y a conduite : mais elle ne serait point de son temps ni de son j)ays si elle ne les aimait point. Elle aura donc le spectacle, musique ou comédie, aussi souvent qu’il lui plaira, soit qu’elle aille avec lui dans les théâtres, soit qu’elle fasse jouer les acteurs dans ses palais. Quoi encore ? Tout ce qu’elle voudra : chiens, oiseaux, maîtres de musique, de peinture ou de broderie , toutes les estampes, toutes les curiosités du Petit-Dunkerque, tout, pourvu qu’elle se plie à la discipline du harem et qu’elle accepte cette vie, toute semblable au surplus à celle qu’elle a menée. Elle n’en sortira que pour les cérémonies civiles et religieuses, pour les grands bals, les spectacles, les cercles, les chasses, les villégiatures, les voyages d’apparat. Elle apparaîtra alors hautaine, presque hiératique sous son costume de Cour chargé de diamants, gardée par son cortège de dames et d’ofïiciers, aperçue de loin et de bas par les peuples, comme une idole.
Ainsi lui pare-t-il les grilles et lui orne-t-il sa prison ; ainsi rêve -t -il de la maintenir enfant en l’amusant avec des joujoux ; ainsi règle-t-il minu-
tieusement sa vie pour qu’elle passe sans secousse de l’état d’archiduchesse captive à Schœnbrünn à l’état d’impératrice captive à Paris ; ainsi assure-t-il l’obligation de sa fidélité et prétend-il mettre l’épouse de César au-dessus et en dehors du soupçon. Et s’il agit ainsi, et avec cette rigueur, ce n’est point tant parce qn’il est époux que parce qu’il pense à sa paternité prochaine et se prépare à son rôle de fondateur de dynastie. La femme qu’il enferme ainsi sous quatre femmes rouges a, suivant lui, cette mission spéciale, on peut dire unique, d’être mère par lui. Elle est le moule destiné à recevoir et à développer le germe dynastique, et c’est à assurer, à démontrer la légitimité de la filiation de ce germe que tendent toutes ces précautions. Napoléon n’a point si tort, car la doctrine monarchique tient là tont entière.
Que Marie-Louise devienne mère, il n’en doute pas. Ses informations à ce sujet sont prises avec la dernière minntie. Outre qu’elle est « parfaitement formée », elle a de bons exemples dans sa famille. Sa mère a eu treize enfants, sa grand’ mère dix- sept, son arrière-grand’mère vingt-six. C’est bien là, comme il disait à Champagny, « le ventre » qu’il a voulu épouser. Quant à lui-même, il est rassuré. 11 a à son actif deux expériences authentiques et toute défiance nerveuse est dissipée. Qu’elle vienne donc à présent et qn’elle se hâte, celle qui va assurer la succession de son trône et gagner l’avenir pour sa
race.
MARIE-LOUISE
Mais cette femme lui plaira-t-elle ? Ponrfa-t-il physiquement la désirer et de quel désir? De Vienne on lui a envoyé son portrait : c’est une fille aux longs cheveux blonds, divisés sur le front en grosses touffes pendantes ; un front assez élevé , des yeux d’un bleu de faïence, la faee marquée de la petite vérole et piquetée de rouge ; le nez un peu creusé à la raeine, les lèvres grosses, le menton lourd et saillant, les dents blanches, assez séparées et portées en avant, une gorge belle, mais très forte, tout à fait d’une nourrice ; les épaules larges et blanehes ; des bras maigres, des mains tontes petites, des pieds eharmants. Elle est grande pour une femme : cinq pieds deux pouces (i“674 millim.), — moins grande que lui seulement de quatre lignes (9 millimètres). Plutôt une belle femme, mais sans grâee, ni souplesse, ni charme. Gela peut s’acquérir, croit-il, aussi bien que l’élégance et l’aisance. D’ailleurs, la hauteur dans l’abord ne lui déplaît pas et il y trouve de l’impérial. Ce qu’il regarde avant tout, e’est qu’elle paraisse à tous de la race dont elle sort. Lorsque Lejeune, l’aide de camp de Berthier, arrive de Gompiègne, précédant de quek|ues jours l’Impératrice, Napoléon fait apporter le portrait qu’il a reçu de Vienne et questionne Lejeune qui, par bonheur, est autant peintre que soldat, sim toutes les parties de la ressemblance. Lejeune montre alors un profil d’elle qu’il a dessiné et, tout de suite. Napoléon s’écrie : (( Ah ! e’est bien la lèvre autriehienne ! » Il prend
sur la table, où elles sont empilées, des médailles des Habsbourg, il eompare les profils et il s’extasie. C’est iei la femme qu’il souhaitait, e’est l’Impératriee !
Depuis que la négoeiation est eonelue , depuis qu’il voit son rêve s’aecomplir, il trépigne d’impatienee de le posséder. En vain, pour rompre ses pensées, fait-il ehaque jour des dix, quinze lieues en ehassant à eourre : eette idée l’obsède ; il en parle à ehaeun, il voudrait que les préparatifs de la réeeption fussent achevés avant d’être commencés. Si, au Louvre , pour l’installation de la Chapelle dans le Grand-Salon, on lui objecte qu’on ne sait où mettre les immenses tableaux : « Eh bien ! répond-il, il n’y a qu’à les brider ! » Il se préoccupe — lui ! — de l’effet qu’il produira ; il se fait faire par Léger, le tailleur de Murat, un costume de Cour tout couvert de broderies, qui le gêne au point qu’il ne peut le garder. Il fait venir un cordonnier nouveau pour que ses souliers soient plus fins : il veut apprendre à valser et s’y donne mal au cœur. Comme écrit Catherine de Westphalie à son père, « ce sont des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées ».
Et, à mesure que le cortège de l’Impératrice, de Vienne gagne l’Allemagne, puis la France, son impatience croît. Il veut tenir la femme : bien plus que la femme, ce que représente la femme. En chacune des villes où, selon un itinéraire qu’il a fixé heure par heure, Marie-Louise s’arrête, il expédie des pages, des écuyers, des chambellans, avec des lettres, des
MARIE-LOUISE
fleurs, du gibier qu’il a tué. De ehacune, il attend des lettres, des lettres de l’Impératrice, des lettres de Berthier, des lettres de sa sœur Caroline qui lui amène sa femme, des lettres des dames, des écuyers, des préfets. Il en prendrait des pages, des laquais et des postillons.
A la fin il n’y tient plus. Marie-Louise a couché à Vitry le 26 mars. Le 27, elle doit venir à Soissons ; le 28, seulement, doit avoir lieu l’entrevue. Le cérémonial en est imprimé. Le pavillon où les époux par procuration se rencontreront est construit et tapissé . Les troupes sont commandées . Les repas sont préparés. Les villes sont dans l’attente. Mais qu’importe ! Le 27, au matin, il part de Compiègne avec Murat, sans escorte, sans suite, par une pluie battante. Sous le portail de l’église de Goimcelles, il attend.
Voici la grande berline à huit chevaux qui s’arrête pour relayer. Napoléon s’approche. L’écuyer de service l’annonce. Caroline le nomme. Le marchepied s’abaisse. L’Empereur, tout trempé, est dans la voiture. On repart, on brûle les villages où les maires sont de planton, discours en main ; on brûle les villes en fête où le dîner refroidit, l’excellent dîner que Bausset a commandé . Sans manger , à neuf heures passées du soir, on arrive à Compiègne; l’Empereur abrège les discours , les présentations , les compliments. Il mène Marie-Louise dans son petit appartement de l’intérieur.
Là, à elle de se souvenir de la leçon que son père lui a faite « d’être à son mari tout à fait et de lui obéir en toute ehose... »
Le lendemain, à midi, il se fait servir à déjeuner près du lit de l’Impératriee par les femmes de son serviee. Et, dans la journée, il dit à un de ses généraux : (( Mon elier, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes du monde, douees, bonnes, naïves et fraîelies eomme des roses. » Pense-t-il qu’on va s’étonner qu’il ait pris autant au sérieux le mariage par proeuration et n’ait point attendu les eérémonies qui vont suivre ? En ce cas, il a sa justification prête : <( Henri IV, dit-il, en a (ait de même », et cela répond à tout.
<( Je n’ai pas peur de Napoléon, dit Marie-Louise à Metternicli trois mois après son mariage , mais je commence à croire qu’il a peur de moi. »
Ces trois mois auraient donc suffi amplement pour dissiper cette terrible angoisse qui, de Vienne à Compiègne, l’avait étreinte au point de troubler toutes ses fonctions physiques, et pour changer entièrement les rôles. Mais comment l’admettre ? Il aurait peur, lui, d’une fille de dix-huit ans qu’il a prise sans façon, à la hussarde, le soir même où elle est arrivée et en
passant toutes les cérémonies d’Etat et d’Eglise ? Sans doute : ç’a été là le mouvement impulsif, et plus il y a, au fond de lui, de timidité et d’embarras, plus il
MARIE-LOUISE
est porté à se montrer brutal. Ce n’est pas tant la femme qu’il a voulu posséder que ee que représentait la femme. Les sens entraient pour assez peu dans son désir; mais ee désir était eliauffé par son ambition tout entière. Avoir eette femme, e’était l’impossible, l’irréalisable, et c’est pour cela qu’il s’est emparé d’elle tout de suite, dès qu’il l’a tenue , comme s’il craignait qu’elle ne lui échappât. C’est ainsi qu’il a fait en d’autres circonstances, au Caire et à Varsovie, où il ne s’agissait point d’une telle épousée, où le désir n’était que physique.
Mais presque aussitôt après, la réaction s’opère. La femme qu’il a prise, à son tour s’empare de lui. Les sens qui d’abord ne jouaient presque aucun rôle, dominent à présent. Il veut être aimé, craint de ne point l’être ou de ne pas paraître tel.
Il ne se contente plus de la chair qu’il a conquise et qu’il détient ; il veut l’esprit aussi et que cette femme avoue, proclame qu’elle est heureuse par lui. Aux Tuileries, un matin, il fait venir Metternich et l’enferme avec l’Impératrice ; au bout d’une heure, il rouvre la porte et rentre en riant : n Eh bien ! dit-il, avez-vous bien causé ? L’Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? A-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte. Ce sont vos secrets à vous deux. » Ce qui ne l’empêche pas, dès le lendemain, d’interroger Metternich et, comme l’autre se défend de répondre, sur la parole même que l’Empereur a donnée : « L’Impératrice n’a pas une plainte à formuler ;
j’espère que vous le direz à votre empereur et qu’il vous croira plus que d’autres. »
En vérité, en prenant ainsi ses témoins, en rompant ainsi pour eux la clôture, ce n’est point l’empereur François qu’il entend rassurer , c’est luimême. Il veut se convaincre que sa femme s’est donnée tout entière à lui, qu’elle ne garde point d’arrière-pensée, qu’elle se plaît à la vie très bourgeoise, comme il dit, qu’il lui fait mener; que, par suite, il trouvera près d’elle le bonheur domestique auquel il aspire.
Cette femme pourtant, dès sa petite enfance, a subi et partagé contre lui l’animadversion ambiante. Sa (( maman » lui a conté, quand elle avait six ans, que Monsignore Buonaparte, le Corsican, s’est sauvé
d’Egypte, désertant son armée, et qu’il s’est fait Turc. Elle a cru fermement qu’il battait ses ministres, qu’il avait tué de sa main deux de ses généraux. L’année même qui a précédé son mariage, — cette année qui a vu Eckmühl, Vienne bombardée, Essling et Wagram, — elle l’a tenue pour la dernière que le monde dût vivre, et c’était Napoléon V Antéchrist, « La colère me dévorerait, écrivait-elle après Znaïm, si je devais dîner avec un de ses maréchaux. » Lorsque le divorce a éclaté, elle n’a point admis un instant qu’il pût être question d’elle. « Papa, disaitelle, est trop bon pour me contraindre sur un point d’une telle importance. » Elle plaignait seulement la pauvre princesse qu’il choisirait, « car elle était sûre
MARIE-LOUISE
que ce ne serait point elle qui deviendrait la victime de la politique ». Quand la nouvelle de son mariage a pris corps : « Priez pour moi », écrivait-elle à une amie d’enfance. Et elle ajoutait : « Je suis prête à sacrifier mon bonheur particulier au bien de l’État. » On lui demanda son avis, mais pour la forme ; les archiduchesses n’ayant d’opinion que celle de leur père. Elle se résigna ; mais Napoléon n’en devait pas moins apparaître à son imagination pareil à l’ogre des contes de fées. Qu’on y pense : l’homme de la Révolution, celui qui quatre fois avait terrassé, démembré son pays ; qui deux fois était entré à Vienne en conquérant ; qui avait contraint son père, l’empereur, la Sacrée Majesté Impériale ! k à son bivouac
mendier la paix; tous ses sentiments d’aristocrate et de patriote, de princesse et de fille, ce qui est le plus sacré dans l’âme humaine et ce qui est le plus vibrant dans l’orgueil aristocratique, devaient le lui faire détester.
Mais dès qu’il l’a épousée, on ne sait trop si elle y pense , tant l’éducation qu’elle a reçue l’a faite pareille à un automate, tant le cerveau étroit sécrète peu d’idées ; tant le tempérament chez elle, dès les premiers jours, s’éveille et prend le dessus. On se demande si Napoléon n’a point raison lorsqu’il semble croire que si Marie-Louise aurait éprouvé quelque répugnance contre son mariage, ç’aurait été purement physique. « On lui avait toujours dit, raconte-t-il, que Berthier était, pour la figure et l’âge, mon exacte ,
24o napoléon et les femmes
ressemblance. P]lle laissa échapper qu’elle y trouvait une heureuse différence. » Tout le passé est-il donc lavé et effacé par ce fait que cette archiduchesse est devenue physiquement sa femme, que physiquement le mari ne lui a point déplu ? Qui sait ? Si invraisemblable que la chose paraisse, avec Marie-Louise, elle est probablement vraie.
Aussi, Napoléon tient-il à lui prouver qu’il est et qu’il demeure bon mari. Il a cessé, dès le Consulat, de faire chambre commune avec Joséphine, prétextant ses occupations et son travail ; en réalité, pour assurer sa liberté. Si Marie-Louise l’exigeait, il se remettrait à l’attache, car, dit-il, (( c’est le véritable apanage, le vrai droit d’une femme » ; mais tandis que lui, frileux dans les appartements, y fait entretenir du feu presque été comme hiver, elle, élevée à la dure dans ces immenses, glacials palais des environs de Vienne, ne peut supporter la chaleur. Souvent, avec des tendresses de jeune mari, il lui dit : (( Louise, couche chez moi », et elle, avec son accent dur d’Allemagne, répond : <( Il y fait trop chaud. » Lorsque, descendant dans la chambre de sa femme, il ordonne qn’on allume le feu, l’Impératrice, survenant, prescrit qn’on l’éteigne et, comme « Sa Majesté est chez elle », les femmes rouges obéissent et l’Empereur, qui a froid, s’en va.
Cela lui donnerait des facilités pour être infidèle, mais il n’y pense guère, ou, s’il y pense, il se cache comme un débiteur qui ferait banqueroute . Sans
MARIE-LOUISE
doute, en 1811, il a l’air de faire quelque attention à la prineesse Aldobrandini-Borg-lièse, Mademoiselle de la Rochefoueauld, qu’il a mariée, avee 800,000 francs de dot, au beau-frère de Paubne, et qu’il vient de nommer dame du Palais. Mais c’est seulement la jeunesse, l’entrain et l’élégance de cette jeune femme qui le frappent. — Au moins on peut le croire. Il paraît aussi se ménager la duchesse de Montebello, dame d’honneur de l’Impératrice , et l’on en fait scandale dans les correspondances privées, mais rien n’est moins sûr, et, de fait, la duchesse ne semble guère l’avoir en gré. Ce qu’il se permet, ce sont en réalité des aventures tout obscures, soigneusement dissimulées et dont personne ne parle parce que personne ne les connaît. A Caen, pendant le voyage de Normandie, une rencontre — est-ce bien la première? — avec Madame Pellapra, femme du recevem" général du Calvados, le Pellapra du procès Teste-Cubières. Il la retrouvera à Lyon en i8i5, au retour de l’île d’Elbe, et alors les pamphlétaires saliront à l’envi <( Madame Ventreplat ». A Saint-Cloud, une passade avec une certaine Lise B..., la pareille des lectrices de jadis, mais nulle liaison, au plus trois ou quatre entretiens en particulier. VoUà tout. Sa fidélité est à ce point authentique, qu’ü laisse, à présent, voir à tout venant le petit appartement qui, à Compiègne, ouvrant par une porte masquée sur le corridor où sont les chambres des dames invitées, communique avec son appartement par un escalier dérobé et qui,
jadis, recevait les visiteuses de bonne volonté. 11 fait mieux : il sait ou croit savoir que Marie - Louise peut prendre ombrage de ses visites à Malmaison et de ses visites rue de la Victoire. Celles-ci demeurent à ce point mystérieuses que nul pour ainsi dire n’en a connaissance. Celles-là, moins fréquentes d’année en année, à mesure que Joséphine lui donne , par sa conduite , plus de motifs d’être mécontent, sont aussi secrètes, et il a soin de recommander aux officiers de n’en point parler. « Cela, dit-il, ferait de la peine à ma femme. »
L’âge survenant, — car il a passé la quarantaine, — a pu éteindre certaines ardeurs. De plus, sa jeune femme avec sa peau fraîche, son corps laiteux de Viennoise amoureuse et naïve, lui plaît physiquement, — beaucoup trop, dit Corvisart. La fidélité s’explique. Mais c’est toute sa vie qu’il change. De son adolescence pauvre, solitaire et mélancolique, il est resté, comprimé en lui, très tard, un goût pour les jeux de main, les gamineries bruyantes et actives. Cela n’est point sorti en son temps et se fait issue. Avec les dix-huit ans de Marie-Louise, par là, ses quarante et un ans se trouvent appariés : il est plus enfant qu’elle, avec une sorte de passion pour des amusements de collégien. Le voici, à cheval, qui la poursuit en courant par les parterres de Saint-Cloud. Le cheval butte, le cavalier tombe et se relève en riant et en criant : Casse-cou ! Le voici, reprenant les parties de barres de Malmaison, jouant au ballon
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OU à cache-cache. A la vie cloîtrée préparée pour elle, et qu’elle a toute acceptée, elle n’a proposé qu’un amendement : elle a voulu monter à cheval, fantaisie d’usage pour les princesses de Lorraine, dès qu’elles sont libérées de la tutelle maternelle. Marie- Antoinette a fait de même et l’on se rappelle les objurgations de Marie-Thérèse. Napoléon ne veut point laisser à un autre le soin de faire le maître de manège. C’est lui qui met l’Impératrice en selle et, tenant le cheval par la bride, il court à côté. Lorsque l’éeolière a trouvé à peu près son assiette, chaque matin, après déjeuner, il se fait amener un de ses chevaux, l’enfourche sans prendre le temps de passer ses bottes et, dans la grande allée, où, tous les dix pas, un homme d’écurie est de planton pour parer à toute ehute, il ehevauche près de sa femme, en bas de soie, s’amusant dans les temj)s de galop aux cris qu’elle pousse, excitant les chevaux pour les faire courir, tombant lui -même plus souvent qu’il ne voudrait . Le soir, en petit comité, il met en train les petits jeux ; c’est le temps où ils fleurissent : le Furet du Bois joli, les Ciseaux croisés, Colin-Maillard sous toutes ses formes, les jeux à pénitences dont on fait des volumes. Il y joue comme les autres, mais avec une médiocre patience et sans se soumettre à devenir, au gré des dames. Pont d’ Amour, Cheçal d’Aristote, Roi de Maroc ou Portier du Couvent.
Marie-Louise, jusque-là, n’avait qu’un talent de société dont elle était fière : c’était de remuer son
oreille sans bouger aucun muscle de sa face. Talent insuffisant. A présent, elle joue au billard, pour lequel elle s’est prise de passion, et provoque l’Empereur, qui s’en tire si mal que, pour se trouver de force, il demande des leçons à un de ses ehambellans.
Et toujours, qu’elle veuille dessiner le profil de son mari — lequel se prête à poser pour elle quand il ne le fait devant aucun peintre ; — qu’elle s’asseye à son piano et joue pour lui des sonates à l’allemande qu’il goûte peu, ou qu’elle lui montre ses ouvrages, le baudrier ou le ceinturon qu’elle lui brode — que brode plutôt la maîtresse de broderie. Madame Rousseau — il est là attentif, occupé d’elle, cherchant à l’égayer, à l’amuser, « sa bonne Louise -Marie », et, de son tutoiement bourgeois, il étonne cette eour à présent collet -monté, où les maris du faubourg Saint-Germain se gardent de tutoyer leurs femmes.
Ces habitudes -là ne sont point pour choquer Marie-Louise. Elle s’y fait vite, rendant à son mari tutoiement pour tutoiement, donnant des petits surnoms d’amitié à ses belles-sœurs, appelant sa bellemère maman, mais c’est à une eondition : que son mari ne la quitte point et qu’il soit à ses ordres. Et il s’y met.
Lui qui, jusqu’ici, a réglé son existence sur ses occupations, ü est contraint à présent de concilier — parfois de sacrifier — ses occupations aux goûts, aux désirs, parfois aux caprices de sa femme. Il avait l’ha-
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bitiide de déjeuner seul, rapidement, sur un eoin de table, lorsque ses affaires lui permettaient d’y penser. Maintenant — au moins pendant les années 1810 et 1811, car après il se libère — c’est un gros déjeuner à heure fixe avec sa femme, un déjeuner où l’on sert un potage, trois entrées, un rôti, deux entremets, quatre hors-d’œuvre de cuisine et un dessert complet, au lieu des quatre plats que jusque-là on lui avait présentés.
Dans les voyages (et, de 1810 à 1812, il y a cinq grands voyages en Normandie, en Belgique, en Hollande, sur le Rhin et à Dresde), ce n’est point elle, comme jadis Joséphine, qui attend l’Empereur, c’est l’Empereur qui l’attend. Elle n’est jamais prête ni pour la chasse, ni pour les réceptions, ni pour le spectacle, et il monte patiemment la garde, se contentant, comme à Fontainebleau, de chantonner en fouettant avec sa cravache le sable de la cour.
Elle n’admet point qu’il s’éloigne, et il ne s’éloigne point, quelque nécessité qu’il y ait qu’il aille en Espagne prendre lui-même le commandement de ses armées. Chaque jour, il voudrait partir. Ses équipages sont tout prêts, à la frontière. Ils y resteront jusqu’aux derniers jours.
Il aimait à la chasse les longues randonnées, les courses à l’aventure, à toute bride, à perdre l’haleine, qui, après le travail assidu et prolongé , activaient son sang. A présent, comme elle entend suivre toutes les chasses, qu’elle ne veut point se désheurer et
qu’il faut être rentré pour les repas, — sa grande affaire, — il ne eliasse plus, il se promène de façon que les calèehes puissent suivre et que le dîner ne refroidisse pas.
11 n’est pas seulement un mari fidèle, mais un mari galant, un mari amoureux et qui guette les oceasions d’être agréable. Qu’il soit généreux, qu’il offre à sa femme, aux étrennes , une parure de rubis du Brésil de 400,000 franes quand elle en souhaitait une de 46,000 ; qn’il lui donne après ses eouehes ee eollier de perles de huit rangs, eontenant 816 perles et eoûtant 5oo,ooo francs qu’on volera à Blois, cela n’est qu’impérial; mais, ce qui montre l’amant dans le mari, ce sont ces bracelets avec des dates, des noms en pierres de couleurs ou en diamants, ces bonbonnières, ces médaillons où, sons toutes formes. Napoléon s’ingénie à placer son effigie. Et n’est-ce point elle qui proclame cet amour quand elle fait, par Nitot, entourer son portrait à elle de perles fines et de pierres de conleur formant ces mots : Louise, je t’aime, et qu’elle fait poser ce médaillon à l’écritoire de son mari?
S’il ne l’aimait point comme il fait, il ne prendrait pas ombrage de la moindre phrase de journal, du moindre vers qui le présente en berger amoureux. Dès qu’il voit imprimé quelque mot qui lui semble violer l’intimité de sa pensée, vite an ministre de la Police une lettre fulminante où il ne conteste point qu’il aime, mais où il défend qu’on le dise.
MARIE-LOUISE
Pour attirer la tendresse de sa femme, il s’ingénie aux attentions pour la famille autrichienne : à l’empereur François, c’est à chaque instant des cadeaux de livres et de gravures ; à l’impératrice Maria- Ludovica d’Este, des toilettes ; aux archiduchesses et aux archiducs, des livres, des meubles, des robes, des armes, des bijoux. Il ne s’agit point ici des présents de Marie-Louise, laquelle expédie par chaque courrier des monceaux d’effets, mais de ceux de Napoléon luimême. En une seule fois, après l’entrevue de Dresde, où l’impératrice d’Autriche a littéralement dévalisé la garde-robe de sa belîe-lîlle, on expédie, aux frais de l’Empereur, à sa belle-famille, huit nécessaires, dont un de 28,000 l'rancs, deux montres d’or, neuf schalls, trente et une robes en pièces, vingt-six autres robes confectionnées, trente-deux chapeaux, toques et casques : des objets parisiens pour 122,642 fr. 70.
Point de chatterie qu’il n’ait à sa cour pour le grand-duc de Wurtzbourg, l’oncle de sa femme, pour Metternich, pour Schwarzenberg, pour quiconque est Autrichien. « Il les gorge de diamants », c’est lui qui le dit, et rien n’est plus vrai.
La preuve la meilleure encore qu’il donne de son amour, c’est que, tout jaloux qu’il est, il n’ose gronder. La méfiance en lui est demeurée entière, malgré le temps qui s’est écoulé, l’amour qu’on lui témoigne et les précautions par lesquelles sa sécurité devrait être assurée et qu’il a toutes maintenues. En voici la preuve : lorsque, devant la nécessité de la guerre en
Russie, il est obligé de quitter sa femme, par chaque courrier il se fait adresser un rapport circonstancié sur les promenades qu’elle a faites, les visites qu’elle a reçues, la façon dont elle a occupé ses soirées; et ce rapport est rédigé par un subalterne qui emploie du papier à chandelle, qui écrit Vildavre pour Villed’Avray ; et, sur cet ignoble papier, en face de ces notes informes, lui, si méticuleux en matière de protocole, met, de sa main, des signes d’interrogation et de rappel. Voilà donc l’homme, et nulle preuve ne saurait être plus démonstrative, non de sa jalousie, mais de sa continuelle attention. Et pourtant, si quelque chose en la conduite de sa femme lui déplaît, il se contraint, il n’ose la reprendre en face ; il s’ingénie à trouver un intermédiaire qui porte ses plaintes. L’Impératrice, se promenant dans le parc de Saint-Cloud avec Madame de Montebello, s’est laissé présenter par la duchesse un de ses parents auquel elle a parlé. Le lendemain, au lever, l’Empereur retient l’ambassadeur d’Autriche, lui raconte l’histoire, et comme Metternich s’excuse de ne point comprendre où va la confidence : « C’est, lui dit Napoléon, que je désire que vous parliez du fait à l’Impératrice. » Comme l’autre refuse, il insiste : « L’Impératrice est jeune, dit- il, elle pourrait eroire que je çeux faire le mari morose. Ce que vous lui direz fera plus d’impression sm* elle que ce que je pourrais lui dire. »
Il y a plus : s’il est une maîtresse que Napoléon
LETTRE A l’ IMPÉRATRICE MARIE-LOUISE
« Ma bonne amie, tu vois que nous nous sommes rapprochés de bien des jours. J’expédie le petit Montesquieu à Paris. Le temps est froid, 4 à 5 degrés. La terre est couverte de neige. Ma santé est bonne. Je pense à toi. .le tiendrai à bonheur de te voir bientôt. Tu n’en doutes pas, car tu sais combien je t’aime tendrement. Embrasse mon fils.
Smolensk, le 11 9'’” « N. «
(Archives impériales de Russie)
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