LA GRASSINI II
C'était bien un peu audacieux à Bonaparte de faire ainsi chanter sa maîtresse en cette fête officielle, et, si l'on eût soupçonné la liaison, on n'eût point manqué de clabauder.
Mais il semble que, à ce moment au moins, nul n'en avait le secret, pas même Joséphine qui s'en était tenue au Bulletin. D'ailleurs, le caprice, le caprice physique au moins, ne devait pas être de longue durée. Avant de quitter Milan, la Grassini, enivrée d'un succès vainement espéré jadis, s'était imaginé qu'elle allait jouer un grand rôle non seulement au théâtre, mais dans la politique. Elle s'était cru un crédit illimité, et, comme elle était par nature obligeante et bonne fille, elle était partie chargée des placets et des pétitions de ses compatriotes.
Or, Bonaparte n'était point homme à admettre qu'on lui répondit afi^iires lorsqu'il lui plaisait de parler amour. De plus, il exigeait que la Grassini ne se montrât nulle part, qu'elle vécût comme recluse dans une petite maison de la rue Chantereine. Cela n'était nullement l'affaire de la dame, qui avait rêvé une tout autre existence et un affichage à l'italienne qui eût mis en vedette son nom, sa personne et son talent. Comme la fidélité n'était pas son fort et qu'elle s'ennuyait à périr, qu'elle n'avait même point de scène où chanter, car son terrible jargon lui
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fermait l'Opéra français, et il n'y avait point à Paris, en l'an IX, de troupe italienne d'opéra séria, elle se donna pour amant Rode, le violoniste. Bonaparte le sut, rompit s;ins doute, mais, quelque peur que Rode eût prise de sa bonne fortune, ni lui ni la Grassini n'en pâtirent. Par deux fois même, le Consul leur accorda la salle du Théâtre de la République pour des concerts (le 17 mars et le 10 octobre 1801). Le second fut particulièrement brillant : la recette s'éleva à 13,868 fr. 75, et le compte rendu de Suard, dans le Moniteur, atteignit des hauteurs vraiment lyriques.
Puis, Giuseppina Grassini reprit sa vie aventureuse d'étoile, allant et venant de Berlin à Londres, à Milan, à Gênes, à la Haye, adulée et fêtée partout, avec des engagements de 3,000 livres sterling pour cinq mois. Pourtant, lorsqu'elle traversait Paris, elle venait frapper à la porte de l'appartement secret des Tuileries, et cette porte s'ouvrait pour elle. Cela était sans nulle conséquence, mais Joséphine n'en perdait pas moins l'esprit. « fai appris, écrit-elle à une de ses confidentes, que depuis dix jours la Grassini était à Paris. Il parait que c'est elle qui cause toute la peine que f éprouve. Je vous assure, via petite, que si f avais le plus petit tort je vous le dirais avec franchise. Vous feriez bien
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d'envoyer Julie (c'est la femme de chambre) pour savhir s'il entre quelqu'un. Tàche:i^ aussi de savoir où cette femme detneure. »
En vérité, n'est-ce point là toute la nature de Joséphine ? Que lui importe la Grassini ?
Ne sait-elle point qu'il ne peut y avoir de liaison sérieuse entre elle et Bonaparte, que c'est là simplement un de ces revenez-y où le souvenir a bien plus départ que le désir?
Non, il faut qu'elle sache, il faut qu'elle espionne, il faut qu'elle amasse des armes, et ces plaintes, ces lamentations contre son mari adressées à une femme que le Consul n*aime point et qu'il a presque mise hors des Tuileries, n'est-ce pas toute son âme?
Pourtant il semble bien qu'elle est calmée en 1807 quand, la Musique de la Chambre commençant à s'organiser. Napoléon rappelle la Grassini à Paris. Il offre à la chanteuse — c'est bien uniquement à la chanteuse et non à la femme — 36,000 fr.
de traitement fixe, 15,000 francs de gratification annuelle, sans compter les gratifications accidentelles, et 15,000 francs de pension à sa retraite. Elle aura de plus la salle de l'Opéra ou la salle des Italiens pour y donner, une fois chaque hiver, un concert à son bénéfice, et elle utilisera à son gré ses congés, emportant par 1er. villes son titre
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sonore de première cantatrice de S. M. l'Empereur et Roi.
Il est vrai que ce titre n'est point pour la défendre des bandits qui courent les routes, et, le 19 octobre 1807, près de Rouvrai, sur les confins de 1 Yonne et de la Côte-d'Or, sa chaise de poste n'en est pas moins attaquée par quatre déserteurs d'un régiment suisse. La pauvre est violentée, dévalisée et maltraitée; mais deux jours après, justice est faite des agresseurs, et l'Empereur admet dans la Légion d'honneur le sieur Durandeau, commandant de la garde nationale de Viteaux, qui a tué de sa main deux des bandits et en a arrêté un troisième.
On prétend que la Grassini en telle occurence supplia les brigands qui lui avaient pris le portrait entouré de brillants de Bonaparte de garder les diamants et de lui rendre l'image de son « cher gouvernement ».
N'était-ce pas elle qui, disait-on, dans un salon où l'on s'indignait de la Couronne de Fer donnée à Crescentini, s'était écriée :
« Eh bien 1 mais vous oubliez sa hlessoure ! » Elle avait de l'esprit, de l'esprit d'artiste, comme a dit un homme du monde qui l'a connue, de cette blague agrémentée d'accent italien qui allait aux mots crus et bravait ce que Boileau appelle l'honnêteté. Il suffit de cela.