LA GRASSINI
De 1807 à 1814, les choses vont ainsi. La Grassini reçoit de l'Empereur seul 70,000 fr. par an, plus ce qu'elle reçoit du public Celui-ci avec les années est moins enthousiaste : on le voit bien aux Italiens, en novembre 1813, quand, à grand fracas, on donne les Horaces et les Curiaces de Cimarosa. Mais, au Théâtre de la Cour, c'est toujours le même succès, quoique la cantatrice approche des quarante ans ; ce sont les mêmes empressements de l'Empereur et les mêmes générosités.
Le Maître trouvant tout bien, la Cour n'allait point à l'encontre de son goût.
D'ailleurs, il ne la consultait point. Aux Théâtres du Palais, c'était dans un complet silence que s'éteignaient les roulades, un silence pesant, où nul applaudissement n'était pour soutenir les artistes : « Comme c'est favorable à la médiocrité », disait la Grassini. Silence heureux peut-être, car elle ne pouvait ainsi mesurer sa déchéance et elle s'imaginait sans doute être restée telle qu'à Milan. Et n'était-ce pas parce que Napoléon aussi se faisait cette illusion qu'il la payait si bien?
Elle ne s'en crut point obligée à la gratitude, et, l'Empire tombé, soit besoin d'argent, car elle avait le vice d'être joueuse, soit passion de s'attacher aux
hommes célèbres et de se les attacher, elle chanta et fit pis que chanter, pour le duc de Wellington.
C'était comme une folie chez celui-ci de manger les restes de Napoléon. Il voulut pour son portrait avoir David, qui lui riposta qu'il ne peignait que l'Histoire. Il eut au moins pour chanteuse et pour maîtresse la Grassini avec ses quarante-deux ans. Mais les cigales sont-elles tenues d'avoir du cœur?
Les Actrices
Les Actrices
La Grassini était une passante, et, quelque jalousie que Joséphine ait conçue contre elle, son inquiétude a été courte. Mais il vint à l'appartement secret des Tuileries d'autres femmes de théâtre dont les visites, plus fréquentes, pouvaient prendre un air d'habitude. A coup sûr, nul souci à en avoir :
c'étaient demoiselles de médiocre vertu,
auxquelles Bonaparte ne pouvait s'attacher, et à qui simplement il demandait d'être belles et complaisantes durant le temps très court qu'il leur consacrait ; mais il suffisait qu'elles vinssent pour que Joséphine, toujours le doigt sur les serrures, s'alarmât à perdre l'esprit et parcourût les corridors et les escaliers, bougie en main, persécutée de l'idée de surprendre son mari, de lui jouer quelque scène à effet et de le mettre pleinement dans son tort.
Sans Joséphine, on ignorerait la plupart de ces anecdotes : c'est elle qui les découvre, qui les conte, qui les rabâche, au besoin qui les invente, car nulle n'est menteuse comme elle. Pourtant, quelle que soit leur banalité, ces romans d'un quart d'heure.
Napoléon les a vécus, et c'est assez pour qu'il faille les feuilleter, car on y rencontre certaines notions de son caractère qu'on chercherait vainement ailleurs.
En dehors de la Grassini, peut-être de Mme Branchu, si laide que la lui attribuer semblerait une plaisanterie si le dilettante en lui n'avait pu être un instant emporté par la puissance et la tendresse expressive de la tragédienne lyrique qui a le plus magnifiquement incarné Didon, Alceste et la Vestale ; hormis ces deux, point de cantatrice.
Nulle danseuse, et c'est le temps pourtant où les danseuses sont le plus à la mode ; où Clotilde, entretenue à 100,000 francs par mois par le prince Pignatelli, voit l'amiral Mazaredo lui offrir 400,000 francs de surenchère annuelle; où Bigottini, prenant de toutes mains et se faisant scrupule de négliger les maternités fructueuses, accumule les millions pour ses descendants, dont elle fera ainsi, pour les bourgeois d'importance, des partis tout à fait souhaitables.
Nulle comédienne non plus, ni Mlle Mars, qui, à la vérité, n'est guère jolie dans ses débuts, et dont on dit : « C'est un pruneau sans chair » ; ni Mlle Devienne, la soubrette incomparable, dont la figure pétille de l'esprit qu'elle a, et qui, pourtant, reste court quand au passage, à la chasse, l'Empereur lui adresse un mot aimable; ni Mlle Mézeray, qui, il faut le dire, est fort occupée avec Lucien Bonaparte ; ni Mlle Gros, qui fait le bonheur de Joseph.
Peut-être, en 1808, Mlle Leverd, quand, après une seule représentation à Saint-Cloud, elle est, par ordre, reçue sociétaire. Ce n'a pas été, certes, M. Rémusat, surintendant des spectacles, qui a aidé à son admission, lui qui, malgré les volontés, les ordres, les décrets même de l'Empereur, s'acharna plus
tard à la persécuter : qui donc, alors? Au reste, elle était vraiment charmante, d'une grâce, d'une coquetterie, d'un éclat qui la faisaient à point désirable. Peu de talent encore, mais qu'importait?
Si Napoléon en eut la fantaisie — et ce n'est point certain — elle fut unique. Par nature, par tempérament et par choix, ce n'est qu'aux tragédiennes qu'il s'adresse.
C'est alors le beau temps de la tragédie au Théâtre-Français ; le temps où, devant un parterre de lettrés qui ne laisse passer nulle offense à ses dieux, devant un parterre de soldats, dont l'âme est de pair avec tous les sentiments généreux et superbes, une troupe, merveilleusement choisie et dressée, maintient, vivante et forte, la tradition d'une littérature épique. A ces artistes, que Bonaparte protège hautement, il ne ménage point les critiques et il n'épargne point l'argent. Il tient ce qu'ils sont chargés de dire comme un enseignement que la nation doit recevoir, qui importe bien moins à son éducation littéraire qu'à sa formation morale.
« Il faudrait, disait-il à Goethe, que la tragédie fût l'école des rois et des peuples :
c'est le point le plus élevé auquel un poète puisse atteindre. » Et, un soir, à son coucher : « La tragédie échauffe l'âme, élève le
cœur, peut et doit créer des héros » . lit c'est là qu'il ajoute : « Si Corneille vivait, je le ferais prince. »
Il n'aime point le drame, « qui n'est point un genre tranché » ; il prise peu la comédie, qui lui paraît factieuse avec Molière et Beaumarchais, rebutante avec Lesage, pitoyable d'invraisemblance avec Fabre d'Eglantine ; il ne comprend rien aux farces, et son esprit n'est point susceptible de s'en distraire.
Tout ce qui est pointes, jeux de mots, calembours, les traits qui ne jaillissent point du sujet même, qui ne sont point, comme il dit, « l'esprit de la chose », mais simplement de l'esprit, les vers aimables, les couplets bien tournés, ces chocs de mots qui arrivent presque à se faire passer pour des pensées, tout cela lui échappe. Il le méprise, le dédaigne et surtout l'ignore. La tragédie, au contraire, lui apparaît grave, noble et forte. Nulle vulgarité en elle. Il y écoute parler ses pareils : les rois, les héros et les dieux. Il s'y écoute parler lui-même, car c'est ainsi, et en cette langue, qu'il devra s'exprimer devant la postérité, quand le recul des temps permettra que l'on mette sa vie sur la scène.
Avec cette passion de tragédie, dès qu'il s'émancipe, c'est tout naturellement aux
interprètes de la tragédie qu'il s'adresse. Les minois futés des soubrettes, les charmes apprêtés des grandes coquettes, les fausses naïvetés des ingénues, il rencontre tout cela à sa Cour, et toutes les figurantes de sa comédie mondaine s'empresseraient à un signe de sa main : mais Phèdre, Andromaque, Iphigénie, Hermione, ce ne sont plus des filles, ce sont des êtres surnaturels et presque divins que l'histoire et la poésie ont parés de tous leurs trésors. Sonimaginatign, à son tour, s'empare d'elles, et, en voyant sur la scène les actrices qui les représentent, ce ne sont point ces actrices qu'il désire, mais les héroïnes elles-mêmes. Les faisant appeler, il ne déroge point, et la satisfaction d'une fantaisie purement sensuelle se voile ainsi à ses propres yeux d'une ombre de poésie.
Sans doute, ensuite, il se retrouve un homme, et, pressé par le travail, n'ayant à donner à la bagatelle que le moins de temps possible, peu familier avec les phrases courtoises et ne dissimulant pas assez le mépris qu'il éprouve pour celles qui, sur le message d'un valet, viennent ainsi s'offrir, il a des brutalités, des mots et des façons de faire qui chez un autre serait du cynisme. De fait, nul n'est moins cynique que lui. « En tout ce qui touche à la volupté, dit un de ses
serviteurs intimes, il donnait une couleur et des noms poétisés. » Même ces brutalités de langue ne sont chez lui qu'une façon de dissimuler cette nuance d'embarras qu'il éprouve toujours vis-à-vis d'une femme, quelle ^ue soit la femme. Il fait le fanfaron et se pare du vice qu'il n'a pas. Ainsi à Sainte-Hélène, en" conversation, voudra-t-il paraître plus familier avec les sensations qu'avec les sentiments, alors que, en réalité, nul n'est peutêtre aussi sentimental que lui.
Toutefois, ici, ce n'est point le cas. Le désir sans doute a été provoqué chez lui non par la sensualité physique, mais par une sensualité de l'esprit, par l'imagination surexcitée; mais lorsque la femme est à sa portée, parfois sa fantaisie est passée, plus souvent sa pensée est absorbée par les affaires : il travaille, 'et tout ce qui le distrait de son travail lui est une fatigue et un ennui. On gratte à la porte pour le prévenir : « Qji'elle attende ! » On gratte de nouveau : « Qji'elle se déshabille I » On gratte encore : « Qu'elle s'en aille 1 » Et il reprend son labeur.
Ainsi en fut-il, assure-t-on, pour Mlle Duchesnois, mais elle était habituée à ces aventures. Sait-on comment elle était entrée aux Français ? Vers les commencements du
Consulat, un jeune élégant, qui vient d'enterrer un oncle, emmène ses amis fêter sa nouvelle fortune dans une maison de campagne aux environs de Saint -Denis. On déjeune, puis on essaie de chasser ; bientôt l'on s'ennuie. « On envoie chercher alors, dans une maison connue de la Chausséed'Antin, de ces personnes complaisantes et toujours disposées à faire un bon repas. Chacun choisit sa chacune. » Une fille reste sans partenaire, tous disant : « Elle est trop laide ! » Elle a pourtant de très beaux yeux, une taille faite à ravir, un grand air de bonté, et dans la physionomie une sorte de tristesse des dédains subis qui la rend intéressante.
On joue aux barres dans le parc. Elle court comme une biche, et, sous ses légers vêtements, ses mouvements sont souples et gracieux. Sa voix est mifsicale et tendre, son esprit semble plus cultivé et plus intellectuel que celui de ses compagnes, tjn des jeunes gens qui sont là se prend de pitié, cause avec la fille, la recueille, parle d'elle à Legouvé, qui a la curiosité de la voir, lui fait lire des vers et s'étonne à son tour.
Legouvé lui donne des avis, la produit chez Mme de Montesson, où elle rencontre le général Valence, lui assure la protection de Mme Bonaparte et obtient qu'elle débute aux Français. Elle joue Phèdre pour la pre-
mière fois le i6 thermidor an X. C'est un ou deux ans plus tard que se place son aventure aux Tuileries. Mais il est, chez la femme des souvenirs que rien n'abolit, et, des temps où elle était ser\'ante, des temps où elle était fille à parties, Mlle Duchesnois avait gardé une sorte de mélancolie craintive, l'appréhension de ces syllabes si souvent entendues : «Elle est trop laide I »
Renvoyée aussi Thérèse Bourgoin ; mais celle qui signait Iphigénie en Tauride cet insolent billet : « Ni vu ni connu », en réponse à une maréchale duchesse d'Empire réclamant un perroquet envolé, n'avait point pour les dédains la résignation de Mlle Duchesnois. L'offense à sa vanité se doublait d'un préjudice matériel : la perte d'un amant fort riche et auquel elle tenait infiniment.
Son Excellence Monseigneur le ministre de l'Intérieur. C'était Chaptal.
Après un second début fort tiraillé, il avait, d'autorité, fait engager Thérèse aux Français ; pour consacrer cette faveur, il avait écrit à Mlle Dumesnil, laquelle, sur ^a demande, avait donné quelques conseils à la débutante, une lettre officielle et publique où, en lui annonçant une gratification du ministère, il la remerciait « de profiter du repos de sa retraite pour former une élève digne
d'elle et de Tart dramatique ». Il s'affichait avec la demoiselle, mettait les journaux à ses ordres, et se donnait en spectacle à Paris.
C'est vrai que, avec sa tête ronde, son air ingénu, son sourire malin, ses beaux yeux clairs et qu'on eut dit chastes, son verbe haut, ses plaisanteries épicées, celle qu'on appelait « la déesse de la joie et des plaisirs » était bien désirable pour un homme de cinquante ans ; mais Chaptal n'aurait eu qu'à garder les apparences, à ne pas compromettre son caractère et à ne point s'aveugler au point de tenir Mlle Bourgoin pour une vertu. Napoléon eut la malice de le désabuser. Un soir qu'il avait donné rendez-vous au ministre pour travailler, il fit venir Mlle Bourgoin, dont, en présence de Chaptal, on annonça l'arrivée. Napoléon ordonna qu'elle attendît, puis, dit-on, la renvoya. Mais Chaptal, dès que Mlle Bourgoin avait été annoncée, avait rassemblé ses papiers et était parti. Le soir même il envoyait sa démission de ministre.
De la part de la demoiselle, ce fut dès lors guerre ouverte. A Pétersbourg, où elle va après la paix de Tilsitt, elle régale ses adorateurs de tous les épigrammes qui courent Paris et qui visent l'Empereur.
A Erfurth, revanche de celui-ci, qui dé-
fraie à son tour Alexandre d'épigrammes sur Mlle Bourgoin, le met en garde contre les faciles indiscrétions de la demoiselle, ce qui n*est pas sans nuire à sa carrière d'amoureuse. La Restauration arrivée, elle afBche un royalisme d'autant plus fougueux que, présentée au Roi par le duc de Berry, elle a des milliers de bonnes raisons pour tenir aux Bourbons. Elle ne manque point de se parer de leurs couleurs durant les Cent- Jours, mais on la laisse faire, et, au retour de Gand, le duc de Berry, en ne la reprenant point, rabat son enthousiasme.
Avec Duchesnois et Bourgoin, peu de chose ou rien ; mais il n'en va pas de même avec George , et celle-ci n'est pas renvoyée.
C'est la seule qu'il avoue, la seule dont plus tard à Sainte-Hélène, privé de toute femme, il se souvienne avec quelque sensualité : « En fait d'actrices, dit-il, je n'ai jamais eu que Mlle George. » Et comme un de ses officiers répond : « Je croyais avec tout Paris que Votre Majesté avait eu Mlle Saint- Aubin, Mlle Gavaudan, on disait même Bourgoin, Volnay. » Il reprend : « Jamais, ce sont sûrement elles qui ont fait courir ce bruit-là pour se faire valoir. » George, au contraire, il y tient, il
y insiste, seulement : « Je m'en suis repenti, dit-il, quand j'ai su qu'elle parlait. »
Repentir, comme chef d'Etat, car comme homme, l'image qu'il a gardée d'elle l'impressionne encore.
Pourtant la première fois qu'elle vient il la cingle de cette phrase : « Tu as gardé tes bas, tu as de vilains pieds » ; mais c'est que, devant cet admirable bétail humain, dont il détaille la perfection, le défaut est si vivement apparu que la remarque est échappée.
Nul plus que lui n'est sensible à la joliesse des pieds et des mains. « C'étaient les premiers objets qu'il fixait chez une femme, et, lorsque les uns et les autres étaient mal, il disait : « Elle a les abattis canailles. » Chez George, si belle à dix-sept ans, la tête, les épaules, les bras, le corps, tout était à peindre, hormis les extrémités, les pieds surtout, ces pieds que, à Amiens, deux ans auparavant, elle avachissait en des savates lorsqu'elle balayait, au matin, devant la maison de son père, chef d'orchestre et directeur du théâtre.
Napoléon venait de s'installer à Saint- Cloud lorsque, en nivosc an X, il fit, pour la première fois, amener Mlle George, qu'il reçut dans un petit appartement donnant sur rOrangerie. Comme, cette année-là, il pro-
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longea fort tard son séjour dans sa nouvelle résidence et qu'il y passa presque l'hiver, il la demanda assez fréquemment. Outre qu'il était grand admirateur de sa beauté, il s'amusait du tour vif et prompt de son esprit.
Elle lui contait la chronique des coulisses et les gestes de ce foyer des Français, où l'on apprenait alors quantité de belles histoires. A Paris, il continua, la vit dans son appartement entresolé, mais jamais il n'alla chez elle ; jamais, par suite, il n'eut à se rencontrer avec Coster de Saint- Victor ou d'autres amants. Cela dura deux ans en tout, au témoignage de George, qui prétend que tout ce temps elle resta fidèle : on ne le lui demandait pas.
Joséphine sut assez vite cette fantaisie de son mari. Elle en prit une singulière inquiétude et en fit des scènes de désespoir. « Elle se trouble plus qu'il ne faut, disait Bonaparte. Elle a toujours peur que je ne devienne sérieusement amoureux. Elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait pour moi ? Qjn'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout l'univers d'un côté pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet aimé. A"ssurément, je ne suis pas de nature à me livrer à une telle exclusion. Qjie lui importent donc des distractions dans lesquelles mes affections n'entrent pour rien ? »
II était impossible de mieux raisonner, mais ce n'était pas de raison que se piquait Joséphine. Pourtant, elle eût dû reconnaître que jamais secret ne fut plus discrètement gardé.
Point de scandale, nul affichage, nulle faveur à George comme actrice : lorsqu'elle manque son service, elle est fort rudement menacée de prison par le préfet du Palais et se le tient pour dit. Si elle vient jouer à la Cour, elle reçoit la même gratification que ses camarades, rien de plus, et lorsque, prétend-on, elle s'émancipe à demander son portrait à Bonaparte, celui-ci lui tend un double napoléon : « Le voilà, on dit qu'il me ressemble. »
De l'argent, il en donne à coup sûr. Cette mention : « Remis à S. M. l'Empereur » se trouve souvent répétée dans les registres de la petite cassette, en face de sommes variant de 10 à 20 000 francs ; mais rien ne permet de désigner les destinataires. Une seule fois, le 16 août 1807, le nom de George apparaît pour un don de 10 000 francs. Mais, alors, elle avait cessé, depuis près de trois années, ses visites intermittentes aux Tuileries, et nul doute que ce présent ne soit un souvenir à l'occasion de la Saint-Napoléon.
D'ailleurs, moins d'un an plus tard, le II mai 1808, George quitte subrepticement Paris en compagnie de Duport, le danseur de . l'Opéra, qui, par crainte d'être arrêté aux
barrières, s'est déguisé en femme. Au mépris de son engagement avec le Théâtre- Français, au mépris surtout de ses créanciers, elle se sauve pour rejoindre en Russie un amant qui, dit-on, lui a promis de l'épouser: c'est BenckendorfF, le frère de la comtesse de Liéven, qui, venu à Paris, à la suite de l'ambassadeur Tolstoï, vient d'être rappelé et entend faire aux Pétersbourgeois, et surtout à l'empereur Alexandre, les honneurs de sa maîtresse.
Il y a là toute une intrigue ayant pour objet d'enlever le Tsar à Mme Narishkine par une liaison avec l'actrice, liaison fugitive, d'où on le ramènera sans peine à l'Impératrice régnante. George qui assurément ne soupçonne rien de ces beaux projets; qui, en ses lettres à sa mère, s'étend sur les charmes de son « bon Benckendorff » ; qui signe alors (août 1808) George BenckendorJ^ est présentée à l'empereur Alexandre qui lui envoie «ne très belle plaque de diamants pour sa ceinture, et la fait appeler à Péterhof, mais ne l'y redemande pas. Pour le grand-duc Constantin qui, à la représentation de Phèdre, disait : « Votre mademoiselle George, dans son genre, Tie vaut pas mon cheval de parade dans le sien », il s'est mis à venir la voir tous les jours, « et l'aime comme une sœur. ^ C'est elle qui le dit.
Il ne s'en tint pas là, et la cour et la ville furent aussi favorisées ; mais ce n'était ni ce qu'on avait cherché en l'attirant en Russie, ni ce que Napoléon avait permis qu'on cherchât lorsqu'on lui avait révélé le complot. Pourtant, quand, après 1812, George eut la pensée de revenir en France et qu'elle accourut rejoindre à Dresde les chefs d'emploi de la Comédie, qu'on y avait appelés pendant l'armistice, Napoléon non seulement la fit réintégrer comme sociétaire, mais ordonna qu'on lui comptât, comme service, ses six années d'absence. Ses camarades ne le lui pardonnèrent jamais.
Aux Cent -Jours, elle fit dire à l'Empereur qu'elle avait à lui remettre des papiers qui compromettaient essentiellement le duc d'Otrante. Napoléon envoya chez elle un serviteur affidé, et, au retour : « Elle ne t'a pas dit, demanda-t-il, qu'elle était mal dans ses aflfaires? — Non, Sire, elle ne m'a parlé que de son désir de remettre elle-même ces papiers à Votre Majesté. — Je sais ce que c'est, reprit l'Empereur, Caulaincourt m'en a parlé : il m'a dit aussi qu'elle était gênée. Tu lui donneras 20,000 francs de ma cassette. »
Au moins celle-ci fut reconnaissante. Nul
doute que les sentiments qu'elle accusait franchement n'aient été pour tout dans les luttes qu'elle eut à soutenir contre les gentilshommes de la Chambre et les gentilshommes du parterre, et qui se terminèrent par son exclusion brutale du Théâtre- Français.
Même en ses derniers jours, très vieille, n'ayant plus rien ni dans la tête ni dans la tournure de la triomphatrice d'antan, lorsqu'elle parlait de Napoléon, c'était avec un tremblement dans la voix, une émotion qu'elle ne jouait pas et qui, aux jeunes gens qui l'écoutaient — des vieillards presque, à présent, — se communiquait si profonde qu'elle est demeurée inoubliable. Mais ce n'était point l'amant qu'elle évoquait, c'était l'Empereur.
Et cette fille, non point par pudeur de vieille femme — car elle parlait volontiers et crûment de ses autres amants — mais par une sorte de crainte respectueuse, semblait ne plus se rappeler qu'il l'eût trouvée belle et qu'il le lui eût dit, ne voyait plus l'homme qu'il avait été pour elle, mais voyait l'homme qu'il avait été pour la France, — pareille à ces nymphes
qui, honorées un instant des caresses d'un dieu, n'avaient point regardé son Tisage, éblouies qu'elles étaient par la lumière aveuglante de sa gloire.
Les Lectrices
Les Lectrices.
Il n'y a point que des tragédiennes qui gravissent l'escalier obscur, et qui, sous la conduite de Constant ou de Roustam, par le corridor noir éclairé nuit et jour aux quinquets, pénètrent dans l'appartement entresolé qu'occupait jadis Bourienne et qui, par un escalier dérobé, communique avec l'appartement officiel. Chaque matin, dans
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le cabinet secret, Mme Bernard, la fleuriste brevetée, apporte un bouquet. Il y a pour ce un abonnement : 600 francs l'an. Mais ces fleurs, tous les jours renouvelées, se fanent moins vite que le sentiment qu'inspirent les visiteuses.
Si nombreuses sont-elles, à mesure que Bonaparte grandit en puissance, les solliciteuses, les ambitieuses, les intrigantes, qu'on ne saurait en faire le compte.
L'homme arrivé au faîte du pouvoir ne les verra-t-il pas toujours s'empresser vers lui, ces amoureuses intéressées qui n'attendent qu'un signe pour se livrer, et qui, se plaçant sans cesse sur sa route et sous ses yeux, mendient son regard et sollicitent un profitable déshonneur ?
Napoléon, on ne saurait trop le répéter, a trente et un ans en 1800, quarante et un en 1810. Il est, de 1800 à 1810, dans l'entière et pleine vigueur de sa santé et de son tempérament. 11 ne recherche point les occasions, mais il ne les fuit pas. D'ordinaire — car, sans parler de Joséphine, deux femmes au moins lui inspirèrent une passion qui le sortit entièrement de son caractère — d'ordinaire, donc, il pense médiocrement aux femmes. Aucune n'est pour le troubler dans son travail, le distraire de ses pensées, le retarder dans ses projets ou pour
modifier ses plans de vie. Mais ce qu'il trouve à sa portée, il le prend tout naturellement.
C'est là comme V en-cas de nourriture qu'on lui prépare pour la nuit. Il ne ferait point sans doute un pas pour l'obtenir, mais nul préliminaire, nul embarras, nul dérangement, et, tout de suite après, il se met au bain ou vient se rasseoir à sa table de travail. Est-ce là de l'immoralité ? Quel homme, à sa place, n'en ferait autant ? Quel souverain ne fait pis? Ce qui importe, ce n'est pas que quelques femmes voilées se rendent mystérieusement, la nuit, dans un appartement secret; c'est qu'une femme — épouse ou maîtresse — ne s'habitue point dans le cabinet de travail et dans les salons des ministres.
Sinon les meilleurs maris font les pires souverains. *
S'il ne s'agissait de Napoléon, si certaines de ces passades n'avaient été contées avec des détails inventés à plaisir, si quelques-unes des favorisées ne s'étaient faites auteurs pour battre monnaie avec leurs souvenirs ou pour se prêter un rôle qu'elles n'ont jamais joué et donner le change sur celui qui leur a été distribué à une représentation extraordinaire il n'y aurait peut-être pas lieu de s'arrêter ; mais les dépits ont été trop bruyants, les calomnies ont été trop perfides pour qu'il ne
convienne point, ici comme ailleurs de chercher la vérité.
L'une de ces femmes, la plus connue, sans doute comme écrivain, la plus comblée de faveurs par le Consul et l'Empereur, échappe encore cette fois ^ parce que les présomptions, si puissantes qu'elles soient, ne peuvent tenir lieu de preuves matérielles ; mais l'étude de caractères analogues au sien suffira sans doute pour la ranger à la place qu'elle devrait occuper.
Une autre bien moins célèbre, mais qui, pourtant, jusqu'à ces derniers temps, avait le plus servi les pamphlétaires, est une certaine Mme de Vaudey, qui, à la proclamation de l'Empire, fut nommée dame du Palais sur la recommandation très vive de M. Lecouteulx de Canteleu.
Bien née, car elle était fille d'un homme de guerre remarquable, de ce Michaud d'Arçon qui inventa les batteries insubmersibles du siège de Gibraltar, fournit les plans de la campagne de Hollande en 1793, prit Bréda sans coup férir et fut un des premiers sénateurs du Consulat; bien alliée, car son mari, M. de Barberot de Vellexon, seigneur de Vaudey, capitaine dans Royal - Bourgogne , sortait d'une famille ancienne originaire
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d'Alsace et fixée à Gray depuis le xv* siècle ; de plus, fort belle personne, pétillante d'esprit, très intrigante, chantant à merveille et écrivant mieux encore ; elle fut nommée dame du Palais en juillet 1804, dans la première promotion et, comme l'Impératrice partait pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, elle l'y accompagna.
Lorsque Napoléon, au commencement de septembre, rejoignit Joséphine à Aix pour le voyage triomphal sur le Rhin, Mme de Vaudey fut de toutes les fêtes et s'employa à distraire le maître. Au retour, elle se crut en mesure de braver l'Impératrice, dont la jalousie s'était éveillée, de s'endetter comme Joséphine elle-même et de monter sa maison sur un pied de favorite. Dans le joli petit château de la Tuilerie, près d'Auteuil, qu'habitèrent plus tard Mlle Rachel et M. Thiers, où est aujourd'hui le couvent de l'Assomption, elle réunissait quantité de gens, donnait des fêtes et menait un train de princesse.
Une première fois, après une audience qui s'était prolongée, elle remit un état de ses dettes qui furent payées ; une seconde fois, même succès ; mais à la troisième demande d'audience. Napoléon refusa tout net. « Je n'aurais, dit-il à Duroc, ni assez d'argent ni assez de bonhomie pour acheter si cher ce
qu'on trouve à si grand marché ; remerciez Mme de Vaudey de ses bontés pour moi et ne me parlez plus d'elle. »
Là-dessus, lettre pathétique de la dame, qui déclare qu'elle va s'empoisonner si ses dettes — dettes d'honneur 1 — ne sont pas payées dans les vingt-quatre heures. L'aide de camp de service court à Auteuil et la trouve disposée à toute autre chose qu'au suicide. On lui fit aussitôt demander sa démission de dame du Palais, et c'est pourquoi son nom ne figure sur aucun des almanachs impériaux.
Ce fut cette même femme qui devenue un peu folle, alla plus tard trouver M. de Polignac pour lui proposer de tuer Napoléon ; c'est elle qui, tombée à la dernière misère, presque aveugle et paralysée d'un bras, colportait certains Souvenirs du Directoire et de VEmpire qui lui servaient de prétexte pour mendier; c'est elle, enfin, qui fournit au libraire Ladvocat ces parties de Mémoires d'une dame du Palais qui servirent à grossir les livraisons des Mémoires de Constant. Au moins, celle-ci était-elle une détraquée et une indigente. D'autres n'ont point eu les mêmes excuses.
C'était Joséphine qui, sur les instances de Lecoulteux, avait introduit à la cour
Mme de Vaudey . Elle eut, du même ordre ou d'un ordre inférieur, quantité de protégées qu'accréditaient de moindres patronages et qui semblent n'avoir d'autre raison d'être à la Cour que leur facilité à se prêter aux fantaisies de Napoléon. Mais, de la part de Joséphine, il n'y a nullement dessein prémédité, et ce serait entièrement méconnaître son caractère qu'imaginer qu'elle se résignât à fournir ainsi des distractions à son mari ; elle avait, dans sa nature de créole un singulier besoin de s'entourer de complaisantes qui ne fussent ni tout à fait du monde ni tout à fait de la domesticité, qui lui plussent par leur jolie figure, l'amusassent par leurs réparties, la distrayassent par leurs talents, peuplassent enfin gentiment ce palais « triste comme la grandeur » dont elle ne sortait jamais. Elle les prenait sans grande information, attendrie à des malheurs qu'on lui contait, séduite par la sveltesse d'une tournure, le chiffonné d'un minois ou l'inattendu d'une réponse. Ces^ jeunes personnes dont quelques-unes avaient couru des aventures, et qui, toutes, aspiraient à des conquêtes, fort pauvres, élevées à n'avoir guère de scrupules, tombaient avec leurs petites robes minables au milieu de cette Cour, la plus élégante qui fut jamais. Inoccupées tout le jour, elles n'avaient, dans l'oisiveté de l'np-
partement intérieur, qu'à se laisser courtiser par ces brillants officiers dont elles pouvaient bien faire des maris, — tant d'autres, qui ne valaient pas mieux qu'elles, avaient épousé des généraux à présent maréchaux d'Empire \ Sans cesse elles voyaient entrer et sortir familièrement celui dont découlaient toutes les grâces et qui, d'un signe, élevait et renversait des fortunes. Elles se plaçaient sur son passage, ambitionnant ce signe, prêtes à tout risquer pour l'obtenir — quelques-unes ne risquaient pas grand'chosè ; — et, comme elles étaient accortes, se présentaient à souhait et s'empressaient pour plaire, comme les subalternes, toujours à l'affût, guettaient en valets si l'Empereur remarquerait l'une d'elles, les arrangements n'étaient point longs à prendre, et les choses suivaient naturellement leur cours, sans qu'il y eut d'un côté le moindre effort de séduction et de l'autre le moindre amour. Si bien caché que fut l'intrigue, Joséphine finissait par s'en apercevoir. Alors, scène de jalousie, renvoi de la jeune personne, laquelle, ayant reçu d'ordinaire une bonne dot, concluait, avec quelque seigneur de peu de scrupule, un excellent mariage et faisait souche ensuite de gens d'importance.
Ainsi en fut-il pour Félicité Longroy, fille d'un huissier du Cabinet, que Joséphine
avait appelée aux fonctions de dame d'annonce. Comme telle, elle se tenait dans un salon qui précédait les petits appartements et n'avait d'autre mission que d'ouvrir les battants de portes devant l'Empereur et devant l'Impératrice. Elle touchait pour ce faire ^,600 francs par an, et, en 1806, Joséphine lui accorda un supplément de 600 francs. Mais Félicité Longroy ne compte pas ; c'est presque une servante.
Mlle Lacoste est d'un niveau un peu plus relevé. C'est une jolie blonde, un peu maigre, mais d'une taille charmante, d'une figure spirituelle et distinguée. Elle est orpheline, sans nulle fortune, a été élevée par une tante que l'on dit intrigante et qui s'ingénie, en effet, pour la faire présenter à Joséphine. Celle-ci s'attendrit et la recueille en lui donnant le titre vague de lectrice.
Cette lectrice ne fut point fatiguée par ses lectures, car presque aussitôt qu'elle eut été nommée, la Cour partit pour Milan, où devait avoir lieu le couronnement. Mlle Lacoste suivit la Cour, sans en être, n'ayant point, comme lectrice, d'accès dans le salon de service, ne pouvant se mêler pourtant aux femmes de chambre près de qui on la logeait, isolée et perdue dans ce monde nouveau. A Stupinitz, l'Empereur la regarda ;
il la remarqua à Milan. Le traité n'exigea pas grande négociation; mais Joséphine s'aperçut qu'il était conclu. De là, terrible scène : la lectrice dut partir, et l'on fit venir de Paris sa tante pour l'y ramener. Mais, avant, l'Empereur exigea qu'elle parût une fois au cercle de l'Impératrice : scandale nouveau, car une lectrice n'était point pour sortir de l'appartement intérieur. Joséphine, pourtant, se résigna. A son retour à Paris, Napoléon s'occupa de faire marier Mlle Lacoste. Elle épousa un riche financier, fit une fort honnête mère et ne reparut jamais aux Tuileries.
Dans ce même voyage d'Italie, à Gênes, au milieu des fêtes célébrant la réunion à la France de la République ligurienne, on plaça sur le chemin de l'Empereur une dame Gazzani ou Gazzana (la désinence est fréquemment intervertie), née Bartani, fille, les uns disent d'une chanteuse, les autres d'une danseuse du Grand-Théâtre.
On l'avait d'abord fait venir à Milan, pour complimenter Joséphine, en compagnie fort mêlée, où, à côté de fort grandes dames, des Negrone, des Brignole, des Doria, des Reniedi, se trouvait cette Bianchina La Flèche destinée à un brillant avenir en Westphalie.
Carlotta Gazzani était grande, un peu trop maigrej plutôt belle que gracieuse : elle dansait mal; des extrémités médiocres, aussi ses mains étaient-elles toujours gantées ; mais le visage parfait, le type même de la beauté italienne : des lignes d'une pureté absolue, des yeux noirs très grands et très brillants, un accord complet de tous les traits que relevait un petit rire de côté montrant des dents éclatantes. Chacune des femmes qui l'ont vue s'accorde à la louer; preuve irrécusable qu'elle était très belle sans doute, mais qu'elle manquait de la qualité suprême que les femmes envient aux autres femmes. Un homme qui s'y connaissait a pu dire : « J'ai été fort lié d'amitié avec elle ; j'ai vu successivement chez elle des gens m'en paraissant fort épris; jamais je n'en ai été amoureux. » Cela dit tout. Ce fut le premier chambellan, M. Rémusat, qui se chargea de produire Mme Gazzani. « Il persuada à l'Empereur de la placer auprès de l'Impératrice en qualité de lectrice. »
C'est Mme Rémusat qui le confesse : on voit que Talleyrand n'était point seul à avoir toujours, comme disait Napoléon, des maîtresses plein ses poches.
Mme Gazzani, qu'on appelle alors Gazzani Brentano, et qui, beaucoup plus tard, prend, on ne sait comment, le titre de bâ-
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ronne de Brentano, est donc lectrice, en remplacement de Mlle Lacoste aux appointements de 500 francs par mois.
De 180$ à 1807, rien ne la met en vue :
l'Empereur est sans cesse en route : c'est Austerlitz, puis toute la campagne de Prusse et de Pologne. Au retour, à Paris d'abord, puis à Fontainebleau, elle se place en ligne. Ce n'est pas avec 6,000 francs par an qu'elle pouvait suffire à sa dépense, avancer son mari et mettre sa fille en position de faire, par la suite, un grand mariage. Elle vit l'occasion et la saisit. On la logea de façon qu'elle pût à toute heure, se rendre aux ordres de l'Empereur, et dès que l'Empereur la fit appeler, elle s'empressa; d'ailleurs, elle ne chercha pas à se poser en favorite et accepta modestement son rôle à'en-cas. L'Impératrice, dont la jalousie s'était d'abord éveillée, se rassura vite lorsqu'elle eut, par Napoléon lui-même, la confidence entière de ce qui s'était passé.
Aussi bien, Mme Gazzani gardait l'attitude la plus respectueuse et la plus soumise, se tenait à sa place et n'élevait aucune prétention. Elle eut pourtant l'entrée aux cercles et dans le salon de service ; mais, cette faveur accordée. Napoléon ne lui témoigna, en public, aucun égard particulier, laissant les dames du palais la traiter à leur guise,
faire le vide autour d'elle et déserter les coins où elle s'asseyait.
Cela dura peu : par la suite, plusieurs et non des moins hautaines, s'adoucirent au point d'admettre Mme Gazzani dans leur bande. Elle eut une sorte de salon où les plus élégants de la Cour se réunissaient plusieurs fois la semaine. On y jouait aux jeux innocents, on faisait des charades. Le prince de Saxe-Cobourg, le futur mari de la princesse Charlotte d'Angleterre, le futur roi des Belges, n'en quittait pas. Elle avait obtenu d'ailleurs quelque chose de plus solide que les honneurs de la Cour : la recette générale d'Évreux pour son mari. Après le divorce, elle fut l'y retrouver, et étant tout à portée de Navarre, où résidait Joséphine, entra dans la grande intimité de la maison. Elle y était retenue par sa liaison avec un écuyer de l'Impératrice, M. de Pourtalès, lequel subvint largement à ses dépenses jusqu'au jour où il épousa Mlle de Castellane. Depuis Fontainebleau, l'Empereur ne l'avait revue que par hasard : il ne l'avait jamais aimée, et il ne semble point qu'il ait eu jamais occasion de parler d'elle.
Mme Gazzani s'en consola. Sa fille Charlotte-Joséphine-Eugénie-Claire, qualifiée baronne de Brentano, épousa M. Alfred
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Mosselman, dont elle eut elle-même une fille mariée à M. Eugène Le Hon.
Par contre, il a souvent été parlé d'une certaine Mlle Guillebeau, qui, fille, dit on, d'un banquier qui avait fait de mauvaises affaires, fut, en 1808, appelée à doubler, comme lectrice, Mme Gazzani. Mme Guillebeau, la mère. Irlandaise de naissance, avait trois filles dont deux, déjà grandes personnes, dansaient dans les salons en jouant du tambour de basque et en prenant des attitudes. L'aînée s'introduisit chez la princesse Élisa, qui lui fit faire un bon mariage, et la cadette, qui, affirme-t-on, n'avait été cruelle ni pour Murât ni pour Junot, sut se faire prendre en gré par la reine Hortense, qui s'enticha de sa jolie figure et des agréments de sa danse.
A un bal masqué que donnait Caroline à riilysée, Hortense, qui devait mener un quadrille de vestales, imagina de costumer Mlle Guillebeau en Folie et de la mettre, tambour de basque en main, en tête de son entrée. Dès qu'elle aperçut cette Folie, Caroline, qui avait double raison d'être jalouse, se précipita : il y eut une scène fort vive entre les deux belles-sœurs, et, finalement, la Folie fut mise à la porte.
Pour lui donner revanche et se la donner
à elle-même — car cela fit un épisode de la lutte constamment ouverte entre Bonaparte et Beauharnais, — Hortense inventa de présenter Mlle Guillebeau à sa mère, qui, pour faire pièce à Caroline, se l'attacha comme lectrice. C'était fort peu de temps avant le voyage de Rayonne,
A Marrac, lorsqu'on fut installé, Mlle Guillebeau, à laquelle l'étiquette fermait dans la journée la porte du salon, et qui 'n'était introduite que quelquefois, dans la soirée, pour faire de la musique, passait tout son temps dans ce qu'on appelait sa chambre, un galetas en vérité, car ce château de Marrac était tout petit et nullement bâti pour loger une cour.
Comme elle était coquette, s'ennuyait ferme et aspirait à faire fortune, elle se trouva fort heureuse quand un domestique — le mameluck tout uniment — vint la prévenir de la visite de l'Empereur. Les choses allaient merveilleusement à son gré, lorsque Lavallette, qui, en sa qualité de directeur général des Postes, surveillait les correspondances des personnes attachées à la maison, envoya à Napoléon une lettre adressée à la demoiselle par sa mère. « On l'y stylait, on lui traçait le rôle qu'elle devait jouer, on lui recommandait de l'adresse et on insistait surtout pour qu'elle ne man-
qudt point de se ménager à propos et à tout prix des traces vivantes qui pussent prolonger sa faveur ou lui réserver de grands rapports d'intérêt. » La saleté de cette intrigue derrière laquelle Napoléon a dit plus tard avoir trouvé le prince de Bénévent, dégoûta tellement l'Emiiereur que, sur le champ, la jeune personne fut priée de monter dans une chaise de poste et, accompagnée seulement d'un valet, fut renvoyée à Paris. Ce fut alors que M. de Broglie la vit repasser aux Ormes, où il se trouvait chez son beau-père, M. d'Argenson.
A Paris, Mlle Guillebeau épousa un M. Sourdeau, lequel, par grâce de l'Empereur, fut préposé à une recette, mais il en dissipa les fonds, et la Restauration vint fort à propos pour le tirer de ce vilain pas. Mme Sourdeau, en effet, sut se ménager une entrée près du duc de Berry, « qui la trouva charmante et avec les plus beaux yeux du monde » , et fit, en récompense, nommer son mari consul de France à Tanger.
Comme on voit, dans la vie de Napoléon, ces passades ne comptent point; elles tracent à peine sur ses sens, pas du tout sur son cœur. Elles ne donnent nulle vue sur le
côté affectif de sa nature; elles renseignent seulement sur sa haine de l'intrigue, sur sa générosité, sur certaines de ses habitudes de vie.
On trouverait encore d'autres aventures de même espèce, dont l'histoire ne présenterait guère plus d'intérêt, des aventures de garnison que, comme empereur, il paie deux cents napoléons, quand un capitaine de son armée les paierait vingt francs. Il en rencontre — ou plutôt on en rencontre pour lui — à Berlin, à Madrid, à Vienne. Il n'est pas fait d'une autre chair que ses maréchaux et que ses soldats : il est homme. Mais en lui les sens ne sont point si impérieux qu'il leur doive céder toujours.
A Vienne, il remarque une jeune fille qui, de son côté, s'est monté la tête pour lui. Par son ordre, on suit cette jeune fille; on lui fait la proposition, qu'elle accepte, de venir à Schœnbrunn. Elle arrive, elle est introduite. Comme elle ne parle qu'italien ou allemand, la conversation s'engage en italien, et aux premiers mots. Napoléon découvre que cette jeune fille appartient à des parents respectables, qu'elle n'a nullement conscience de ce qu'on attend d'elle, et que, si elle éprouve pour lui une admiration passionnée, son ingénuité est entière. Il ordonne qu'on la reconduise immédiatement, il prend soin de
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son établissement, et lui donne une dot de 20,000 florins, faisant, au cours du i" septembre 1809, 17,367 francs.
Cet acte est loin d'être unique dans la vie de Napoléon : trois fois au moins il se répète, et la dernière fois, c'est à Sainte- Hélène I
Madame ***
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Madame***
Les fantaisies purement physiques amusent les entr'actes et occupent la scène, mais il y a chez Napoléon d'autres facultés qui exigent satisfaction. L'homme ne serait point tel qu'il est s'il se trouvait content de ces amours de passage que quiconque aurait en les payant. Il y a chez lui des côtés de mélancolie insoupçonnés, des goûts d'isolefment
à deux au milieu de la foule, un besoin d'amour sentimental qui se fait jour à mesure qu'il avance en âge, que les occasions de sensualité se multiplient autour de lui et que, en même temps, par l'ascension continue de sa fortune, il se trouve plus élevé et davantage perdu au-dessus des autres êtres.
Cela est encore fugitif, à peine esquissé à la fin du Consulat ; mais, depuis lors, cela se répète et s'accentue, cela se précise et s'affirme; ce n'est plus cette explosion de jeunesse et de tempérament qu'il a éprouvée lorsqu'il a connu Joséphine ; c'est, à côté de l'amour physique, un sentiment dont la répétition, à intervalles divers, montre chez Napoléon un être dont la nature inquiète, sans cesse altérée d'inconnu, poursuit aussi bien un rêve de bonheur qu'elle poursuit un rêve d'ambition.
Lorsque chez lui ce sentiment est encore confus, la possession, qu'il a ardemment convoitée, qu'il a convoitée d'autant plus vivement que les obstacles étaient plus grands et qu'il a convoitée surtout à cause de ces obstacles mêmes, a pour conséquence presque immédiate de supprimer le désir, parce qu'il trouve la réalité inférieure au rêve de ses sens ; mais ceux-ci s'épurent et se spiritualisent à leur tour; la possession physique cesse d'être l'objet unique, et l'on
MADAME *** l6<)
se trouve alors en présence d'un Napoléon nouveau, tout différent de celui qui satisfait des besoins matériels avec les visiteuses de l'appartement secret, un Napoléon délicatement tendre et qui rencontre, pour exprimer ses idées, un langage qu'on croirait presque d'un héros de VAstrée.
Sans doute, c'est là une attitude qu'on ne lui connaît point et pour la lui attribuer en • certitude de cause il faut au moins posséder une suite d'indications certaines, précises et authentiques. Mais, dès qu'on en a de telles sur une époque à la vérité plus tardive de sa vie, on est amené, sur les périodes antérieures, à procéder par induction en rapprochant certains indices qui, jusqu'ici, pouvaient paraître indifférents, et l'on est presque assuré de ne point faire fausse route.
Toutefois, nulle preuve directe, et, pour ne point s'égarer, des difficultés sans nombre. Ces femmes auxquelles Napoléon s'adresse ne sont plus, comme les autres, empressées à conter leurs triomphes : elles ont soin, pour la plupart, d'en détruire jusqu'au moindre vestige. Elles ont un mari à ménager, une réputation à maintenir. Elles laissent des descendants qui, soigneusement, retiennent leur secret. Même les indiscrets qui parlent d'elles ne le font qu'en dégui-
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sant le nom qu'elles ont porté, et l'on serait mal venu, fût-ce après un siècle écoulé, à soulever le voile, très léger, qui le couvre. Ce voile, d'ailleurs, est-on toujours certain qu'il dissimule toujours la même femme?
qu'il n'y a derrière lui qu'une femme et non plusieurs ?
Certes la plupart des traits de la figure et les traits de l'âme sont identiques; il est des faits caractéristiques auxquels on ne peut se tromper, surtout lorsque, soi-même, on a gardé de l'enfance l'impression très vivante et très nette d'un certain visage ; mais ce ne sont plus ici des documents, et ce n'est qu'avec une extrême précaution qu'il convient de s'avancer au risque même de rester obscur et de laisser bien des points dans l'ombre.
11 y avait à la Cour consulaire une jeune femme de vingt ans, mariée à un homme de trente ans plus vieux qu'elle.
Ce mari fort respectable, grand travailleur, ayant laissé la meilleure réputation partout où il avait passé, était un de ces admirables serviteurs de l'État dont l'ancien régime faisait des premiers commis et le nouveau des directeurs généraux. En une matière spéciale, mais qui importait fort aux finances de la nation, il était passé maître; il avait
lui-même organisé radministratioii qu'il dirigeait et qui fonctionne, aujourd'hui encore, d'après les traditions et les lois qu'il lui a données.
La femme était charmante, toute grâce, toute douceur, avec un joli visage, de très belles dents, d'admirables cheveux blonds, un nez aquilin un peu long, mais busqué et plein de caractère, une main à remarquer, un très petit pied; peu de régularité dans les traits, mais infiniment de charme dans le sourire et un accord complet de la physionomie rendue très particulière par le regard prolongé de grands yeux d'un bleu foncé, à double paupière.
Ces yeux, il est vrai, exprimaient toutes les impressions qu'il plaisait à leur maîtresse de leur donner, et par là même manquaient de franchise, mais il fallait être femme et jalouse pour le surprendre. Elle dansait à merveille, chantait en artiste, avait un talent véritable sur la harpe, savait lire et écouter, et ne découvrait pas trop alors l'esprit remarquable qu'elle développa par la suite. Il ne lui manquait ni la volonté, qu'elle avait des plus fermes, ni le sens de la vie, ni l'ambition, ni le dédain des moyens ; mais elle parait cette sécheresse réelle d'une élégance générale qui seyait à sa beauté, et, quoique bourgeoise d'origine, s'entendait
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mieux que bien des grandes dames aux politesses nobles, aux toilettes raffinées, aux façons solennelles qui étaient de mise en une Cour. « Elle avait, de naissance, l'instinct délicat de la vie et des manières du monde, cet art, a-t-on dit, qui se devine et qui ne s'enseigne pas » ; mais elle y portait, faut-il ajouter, un air assez hautain et dédaigneux, à croire qu'elle-même aurait eu pour ancêtres non de petites gens, bourgeois de province fort humbles, mais des ducs et pairs.
A quel moment Bonaparte devint-il amoureux de cette jeune femme? Selon quelques indices, on penserait que ce fut en brumaire an XII (novembre 1803); mais la rapidité avec laquelle furent menés les préliminaires avec la femme que Joséphine alla surprendre dans l'appartement de l'Orangerie, à Saint-CIoud, semble devoir faire écarter cette hypothèse, quelque vraisemblance que lui prêterait l'événement d'une naissance qui se place exactement neuf mois plus tard (le 5 août 1804).
Il est vrai que l'enfant qui naquit alors n'avait ni dans la figure ni dans l'esprit rien qui le signalât ; mais des traits aussi caractéristiques que ceux des Bonaparte peuvent sauter une génération pour éclore chez quel-
que descendant en leur fleur de beauté souveraine et révélatrice. C'est ce qui arriva, sans doute : ce qui, eu inspirant à Napoléon des doutes de sa paternité, affermit la confiance du mari et assura la sécurité de la femme ; ce qui, une génération plus tard, dévoila un secret jusque-là à peu près bien gardé.
Cette dame de Saint-Cloud est-elle l'inconnue qui fréquentait, à la fin du Consulat, une petite maison de l'allée des Veuves où Napoléon se rendait mystérieusement de son côté? Est-elle la même femme que Napoléon allait, seul, sous un travestissement, retrouver dans sa demeure au milieu de Paris? On s'y perd. L'aventure de Saint- Cloud semble une de ces fantaisies banales qui n'ont point de lendemain ou qui n'en ont guère ; les excursions nocturnes, quel qu'en soit le but, témoignent au contraire, chez Napoléon, si casanier d'habitude, un entraînement irrésistible et dont on noterait bien rarement le renouvellement dans sa vie.
Il y a là des incertitudes que, pour le momentj on ne saurait éclaircir, et que les mémorialistes ou leurs éditeurs ont eu soin jusqu'ici de rendre plus grandes par égard pour la femme dont il s'agit et pour ses descendants. Il est pourtant un moment où tous les témoignages s'accordent, se complè-
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tent et se corroborent; où, à défaut de preuves matérielles, on possède au moins les présomptions les plus fortes qu'on approche de la vérité.
L'Empereur est allé à Fontainebleau, audevant du Pape, qui vient de Rome pour le sacrer. Il y amené sa Cour. On ne tarde pas à constater que son air est plus serein, son abord plus facile. Après que le Pape est retiré dans ses appartements, il demeure chez l'Impératrice et cause de préférence avec les femmes qui s'y trouvent. Joséphine commence à s'inquiéter : sa jalousie s'éveille; ces façons ne lui semblent point naturelles, et elle s'imagine qu'il y a quelque intrigue sous jeu. Mais qui soupçonner? qui accuser? Elle s'en prend à Mme Ney, laquelle, très vivement, se défend près d'Hortense, sa compagne de la pension Campan, et prouve que l'Empereur ne s'occupe nullement d'elle, mais d'une dame du palais qu'Eugène de Beauharnais trouve fort à son goût et que, par suite, Joséphine traite des mieux. Eugène n'est qu'un paravent : si la dame répond à ses oeillades et semble prendre plaisir à sa conversation, elle est, de fait, uniquement liée avec les Murât, avec Caroline plutôt, car, en pareilles intrigues, Murât, ne compte point, et Caroline, qui n'aime guère sa belle-sœur et qui est toujours prête à lui
jouer des tours, mène cette affaire comme elle eu mènera bien d'autres.
On revient à Paris : rien n'est conclu encore. Napoléon, décidément amoureux, ne quitte qu'à regret l'appartement de l'Impératrice lorsqu'une certaine dame est de service. Il rejoint Joséphine au spectacle si une certaine dame l'accompagne. Il imagine des parties en petite loge, — lui qui, d'ordinaire, n'admet point que sa femme aille au théâtre autrement qu'en apparat, — pourvu qu'une certaine dame soit de la compagnie.
Joséphine, énervée de plus en plus, veut tenter des explications, qui sont mal reçues et, quoique, en public, Napoléon soit plus gai, plus affable et plus ouvert qu'il n'a jamais été, dans le particulier, quand une certaine dame n'est pas présente, il a de l'humeur et se retrouve agacé et irritable.
« Ce sont tous les jours des scènes de la part de Bonaparte, écrit Joséphine, et sans jamais y donner lieu, ce n'est pas vivre. »
A la table de jeu, — car à cette époque, le soir, il s'est pris à jouer aux cartes, ou plutôt à faire semblant d'y jouer, — il appelle régulièrement sa sœur Giroline et deux dames du palais, dont l'une est toujours la dame qu'il préfère. Tenant négligemment les cartes, seulement pour se donner une contenance, il se plaît à analyser longuement les
impressions les plus ténues d'un amour idéal et platonique, ou bien, sans nommer personne et parlant à la cantonade, il se livre à de véhémentes tirades contre la jalousie et les femmes jalouses.
Joséphine à l'autre bout du salon, jouant tristement au whist avec quelques dignitaires, jette de temps en temps un regard vers la table des favorisés et prête l'oreille aux propos que cette voix sonore et pleine porte jusqu'aux extrémités de la salle, dans le grand silence respectueux, à la muette attention des courtisans spectraux.
A une fête que le Ministre de la Guerre offre aux Souverains à l'occasion du Couronnement, les femmes, comme d'usage, sont seules assises au souper. A la table d'honneur, l'Impératrice, avec quelques-unes de ses dames et des femmes de Grands officiers de la Couronne et de l'Empire. Napoléon a refusé de prendre place; il fait son tour, il parle à chacune des femmes; il est galant, il est empressé : il sert Joséphine, prend une assiette des mains d'un page pour la lui présenter. « Il veut être aimable uniquement pour une femme et ne veut pas qu'on le remarque. Cela seul est une preuve d'amour. »
Après qu'il a bien manœuvré en long et en large et qu'il a dit un mot à toutes les
femmes pour se donner le droit de parler à une seule, il arrive près de la dame et, embarrassé, commence par s'adresser à sa voisine. Il s'appuie entre les deux chaises, engage une conversation, y mêle la personne à qui il rend ses soins, prévient ses désirs, atteint sur la table un ravier qu'elle souhaite. Ce sont des olives. « Vous avez tort, dit-il, de manger des olives le soir :
cela vous fera mal, » et, s'adressant à la voisine : « Et vous, dit-il, vous ne mangez pas d'olives? Vous faites bien, et doublement bien de ne pas imiter madame, car en tout elle est inimitable. »
Rien de ce iiïanège n'a échappé à Joséphine, qui, par surcroît, en plein hiver, s'est vue obligée de partir à Malmaison sur une fantaisie subitement exprimée par l'Empereur. Cela a dérangé tous ses projets, et, de plus, comme on n'a point eu le temps de chauffer les poêles, on a passé la première nuit dans une véritable glacière; mais peu importait le froid à Napoléon, qui, par les corridors carrelés, a fait une excursion dont il se félicite, quoique, sans qu'il s'en doute, Joséphine, après une longue attente derrière une porte vitrée, en ait surpris le secret et ne puisse garder aucun doute sur l'objet de cette visite nocturne.
I^ Cour retourne donc à Malmaison après
174 VAPOLLON i:r i.ks femmes
cette fête du ministre, et le lendemain, sous un prétexte, 1" Impératrice fait venir la dame qui n'a point mangé d'olives. Après une sorte de conversation oiseuse, elle lui demande ce que l'Empereur lui a dit. Puis :
« Que disait-il à votre voisine? » L'autre, répondant qu'il lui conseillait de ne pas manger d'olives le soir : « Eh! reprend-elle, puisqu'il lui donnait des conseils, il devait lui dire qu'il est ridicule de faire la Roxelane avec un si long nez. » Puis, elle ouvre un livre qui est sur la cheminée ; c'est le nouveau roman de Mme de Genlis, la Dticbesse de la Vallière : « Voilà un livre, dit-elle, qui tourne les têtes de toutes les jeunes femmes qui ont des cheveux blonds et qui sont maigres. »
Il y a bien un peu de vrai, car, dans toutes les chambres des dames, à Malmaison, on trouvait la Duchesse de la Vallière. Il s'en fit un prodigieux débit : dix éditions ne suffirent point à en épuiser le succès, et, sans doute, les aspirantes La Vallière n'y nuisirent point.
L'Empereur pourtant n'avait nulle intention d'installer une favorite. « Je ne veux nullement à ma Cour, disait-il. de l'empire des femmes. Elles ont fait tort à Henri IV et à Louis XIV ; mon métier à moi est bien plus sérieux que celui de ces princes, et les
Français sont devenus trop sérieux pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses en titre. » Sa vraie maîtresse, comme il disait, c'était le pouvoir. « J'ai trop fait pour sa conquête, ajouta-t-il, pour me la laisser ravir ou souffrir même qu'on la convoite. » Or, il sentait qu'on lui gagnait à la main. Sans doute, la dame très intelligente, très adroitement conseillée, ne demandait rien pour elle-même. Elle n'aurait pu recevoir certains avantages qui eussent paru suspects et eussent éveillé les soupçons d'un mari qui n'était rien moins qu'un complaisant. Tout au plus avait-elle pu se faire nommer à une place de dame du palais, bien que sa jeunesse, sa position et sa naissance ne la désignassent point, que rien dans son passé ne se rattachât au passé des Bonaparte et ne servît à justifier sa présence : cela avait déjà fait parler et surtout sourire; mais, moins, pour elle-même, elle pouvait être vénale et ambitieuse, (car elle ne reçut rien, pas même des diamants), plus, sans doute, elle pouvait mettre en avant de prétentions pour d'autres, ses protecteurs d'hier, ses protégés d'aujourd'hui.
Murât, déjà maréchal d'Empire, fut promu à la dignité de prince grand-amiral, ce qui le classa après Cambacérès et Lebrun parmi
les Altesses Sérénissimes. Mais en même temps, et de lui-même, lEmpereur nomma Eugène de Beauharnais prince archichancelicr d'État et le mit sur le même rang que Murât. C'était la balance rétablie entre les Bonaparte et les Beauharnais, et même penchée en faveur des Beauharnais.
Comme, ici, l'on sent qu'il cède à des pressions étrangères, à des nécessités de famille, à des sollicitations intéressées; et comme, là, c'est bien de lui-même, et du meilleur de lui, que jaillissent ces paroles : « Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du haut rang où Nous sommes placé. Notre coeur a eu besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la constante amitié de cet enfant de Notre adoption... Notre bénédiction paternelle accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de la postérité. » Et Eugène n'a rien sollicité; il n'a point dit qu'il fût peu satisfait des honneurs de grand-officier de l'Empire, de la charge de colonel général des chasseurs qui lui a été antérieurement conférée, puisqu'il est en route pour Milan, à la tête de la cavalerie de la Garde — un beau commandement en vérité, et il faut une étrange folie de Mme Rémusat pour pré-
senter comme une disgrâce la plus éminente faveur que l'Empereur pût accorder à un général de vingt-trois ans.
Rien ne pouvait mieux marquer que Napoléon se rapprochait de Joséphine, qu'il n'entendait point se laisser conduire, et que l'amour qu'il avait ressenti et dont on avait tant espéré était déjà presque passé. La satiété vint vite, en eô'et; surtout lorsque la contrainte n'exista plus. C'était à Malmaison, au cœur de l'hiver, que l'intrigue s'était nouée : ce fut à Malmaison, avant le printemps, qu'elle se dénoua.
Dans un voyage de quinze jours que la Cour y fit alors. Napoléon, en pleine liberté d'allure, put se promener avec la dame, l'entretenir et ne se priva point de l'aller retrouver; Joséphine, enfermée dans sa chambre, passait les journées à pleurer et maigrissait à vue d'œil. Un matin, l'Empereur vient chez elle, reprend en lui parlant son ton d'autrefois, lui avoue qu'il a été très amoureux et qu'il ne l'est plus, et finit par lui demander de l'aider à rompre. Elle s'y emploie en effet, fait appeler la dame, qui, parfaitement maîtresse d'elle-même, ne montre aucune émotion et oppose au discours de l'Impératrice une dénégation muette et superbe et l'impassibilité d'un visage de marbre.
Elle demeura toujours tendrement attachée à l'Empereur, bien que celui-ci, après Austerlitz, n'eut point repris sa chaîne, et que, si quelquefois il eut des retours, ils furent si fugitifs que les observateurs les plus attentifs purent à peine les noter. Il la tint d'ailleurs en grande considération, lui accordant toutes les grâces qui pouvaient être compatibles avec le rang qu'occupait son mari et la désignant des premières pour les honneurs et les faveurs de cour.
Elle fut de celles qui, aux mauvais jours, se montrèrent entre les fidèles. Elle para de sa beauté les fêtes des Cent-Jours, et lorsque, le 26 juin 181 5, le vaincu de Waterloo allait s'éloigner pour jamais de la patrie, ce fut elle qui, une des dernières, vint à Malmaison, dans ce château qui avait vu naître et mourir cette histoire d'amour, porter à l'Empereur découronné le tribut suprême de son respectueux attachement et de son dévouement inaltérable.
Stéphanie de Beauharnais
Stéphanie de Beauharnois
Dès avant Austerlitz, Napoléon a résolu d'établir entre sa maison et les maisons souveraines d'Allemagne un réseau d'alliances familiales qui doublent et resserrent les alliances politiques. Il croit fermement que son système ne sera établi en Europe que lorsque le sang des Napolconides sera intimement mêlé au sang des vieilles dynasties.
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Ne se tenant pas lui-même pour mariable, il mobilise autour de lui tout ce qui est nubile, filles et garçons, afin de nouer les seuls liens auxquels il attache une valeur, parce qu'ils lui paraissent au-dessus des hasards de la fortune politique, et que, suivant lui, ils obligent les princes et les engagent en leur chair.
C'est d'abord, au retour de la campagne, le mariage d'Eugène de Beauhamais avec la princesse Auguste de Bavière. Elle était fiancée au prince de Bade, mais il n'importe. Donnant de sa main un mari à la princesse Auguste, Napoléon saura bien trouver une femme pour le prince de Bade.
Pour celui-ci, c'est encore une Beauhamais qu'il choisit : Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauhamais, fille de Claude de Beauhamais, comte des Roches-Baritaud et de sa première femme, Adrienne de Lezay Mamésia, cousine tout juste au sixième degré d'Hortense et d'Eugène. Elle est née à Paris b 26 août 1789, est restée orpheline dès l'âge de quatre ans, et, après avwr traversé le couvent de Panthémont, a été recueillie par une amie de sa mère, une certaine lady de Bath, qui, après la fermeture des couvents, a confié sa pupille à deux anciennes religieuses de Panthémont, Mmes de Trélissac et de Sabatier, qui l'ont emmenée dans
leur pays, d'abord à Castelsarrazin, puis à Périgueux et peut-être à Montauban. Sa grand'mère paternelle, Fanny de Beauharnais, s'occupe de Cubières, de petits vers et de galanterie. Son père est émigré. Son grand-père, le marquis de Marnésia, voyage en Pensylvanie. Sans Lady de Bath, l'enfant serait à la charité publique. Un jour en Tan XIII, Joséphine parle devant son mari de cette petite cousine. Bonaparte, si susceptible sur ce qui est famille, s'indigne que sa femme laisse quelqu'un de son nom à la charge d'une étrangère, d'une Anglaise! Il expédie un courrier avec ordre de ramener l'enfant. Les religieuses résistent, mais un nouveau courrier apporte au préfet, M. Bailly, l'injonction de s'emparer de Stéphanie au nom de la loi. Il faut obéir; ce n'est pas sans pleurs et sans effroi. Aussitôt arrivée, l'enfant est placée chez Mme Campan.
Joséphine et Hortense s'occupent d'elle à l'occasion; mais elle n'est de rien, et semble destinée à un mariage tel que celui qu'on a ménagé à sa' cousine Emilie de Beauharnais, Mme Lavallette.
Eugène marié, il faut pourvoir le prince de Bade : Napoléon songe d'abord à une autre pupille de Joséphine, sa nièce, Stéphanie Tascher, puis se rabat à Stéphanie de Beauharnais. Le mariage, définitivement
arrêté par lui à son passage à Carlsruhe le 20 janvier 1806, est confirmé par un traité signé à Paris le 17 février.
Stéphanie avait alors dix-sept ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaîté, même un peu d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli teint, des yeux bleus animés et des cheveux d'un beau blond. Amenée de sa pension aux Tuileries, installée dans un appartement voisin de celui de l'Impératrice, elle fut tout de suite la joie et la gaîté du palais. Vive, piquante, plaisante, amusant de ses enfances les mornes salons, n'ayant devant l'Empereur nulle timidité et forçant plutôt les espiègleries en sa présence, elle le change, elle le distrait, elle l'amuse, elle lui plaît; elle n'est pas longue à s'en apercevoir et en prend d'autant plus d'aplomb. C'est comme un intermède, non pas d'amour, mais de coquetterie de la part de Stéphanie et de flirt de la part de Napoléon. Peut-être souhaiterait-il aller plus loin, mais la petite personne ne veut que s'amuser, tirer le meilleur parti de sa position et ne se soucie point de se compromettre. Elle sent fort bien que ce ne peut être Mlle de Beauharnais qu'épousera le prince de Bade, mais une Napoléonide : seulement à quel titre, de quelle façon, avec quels honneurs
entrera-t-elle dans la famille ? Tout cela dépend de l'Empereur et uniquement de lui, et, par suite il s'agit de savoir jusqu'où pourra bien le mener le petit désir qu'elle lui a inspiré.
La lutte, pour Stéphanie, n'est point avec Joséphine, qui, si sa jalousie commence à s'éveiller, se tient contente encore d'avoir fourni cette princesse, mais avec les sœurs de Napoléon, qui n'ont nul désir de céder leur rang. Elles le défendent, surtout Caroline Murât, avec une extrême âpreté et ne ménagent point la petite; mais celle-ci riposte en riant à belles dents, et moins les idées plaisantes qu'elle trouve que les dents qu'elle montre lui assurent l'avantage.
Caroline exaspérée, en arrive aux insolences. Un soir qu'on attend l'Empereur, Stéphanie s'est assise sur un pliant : la princesse Caroline lui fait donner l'ordre de se lever, attendu qu'on ne doit pas s'asseoir devant les Princesses Sœurs de Sa Majesté.
Stéphanie se lève mais elle ne rit plus ; elle pleure à chaudes larmes. Juste l'Empereur entre et remarquant ses pleurs qui, peutêtre, lui vont aussi bien que son rire, il s'informe. « Ce n'est que cela? dit-il :
eh bien I assieds-toi sur mes genoux, tu ne généras personne. » Si l'anecdote n'est point authentique, ce qui lui donne au moins
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l'air d'être telL*, c'est, le lendemain de l'arrivée du prince de Bade, cette note au registre du Grand-Maître des cérémonies :
« Notre intenlion étant qiie la princesse Stéphanie- Napoléon, Notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang, dans tous les cercles, fêtes et à table, elle se placera à Nos côtés, et, dans le cas où. Nous ne Nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite de V Impératrice . » Donc, c'est le pas sur Julie, qui va être reine, sur Hortense,sur toutes les sœurs et belles-sœurs de l'Empereur, même sur la princesse Auguste, femme dufils adoptif. Et le lendemain, message au Sénat annonçant à la fois l'adoption de la princesse Stéphanie-Napoléon et son mariage; ordre aux grands corps de l'État d'envoyer des députations, et, dans la députation du Sénat, figure, comme sénateur, Claude de Beauharnais, le père même de la Princesse.
Cet ancien émigré, sénateur dès l'an XII (25,000 francs de traitement), va être récompensé d'avoir eu cette aimable fille par le don de la Sénatorerie d'Amiens (25 ,000 francs de revenu), en attendant 25,882 francs de dotation en 1807, sans parler, en 1810, de la charge de Chevalier d'honneur de Marie- Louise (30,000 francs par an) et de 200,000 francs de don manuel le 22 septembre 1807.
Mais qu'est-ce que cela près de ce que l'Empereur fait pour Stéphanie? Lui-même s'inquiète des robes qu'il lui donne et du trousseau qu'il lui commande, de la robe longue en tulle brodé or et pierres qui coûte 2,400 francs, des douze robes que fournit Lenormand à 1,900, 1,800 et 1,200 francs; il fait prendre chez Leroy pour 45,178 fr. 96 de modes et d'affiquets; chez Roux-Montagnat, pour 2,574 francs de fleurs artificielles. Il donne une dot de quinze cent mille francs; il donne une admirable parure de diamants, des bijoux en quantité et, pour argent de poche, il fait remettre à la demoiselle mille louis de sa petite cassette.
Au mariage civil, au mariage religieux surtout, toute la pompe imaginable, toutes les ressources des cortèges impériaux, tout le déroulement des splendeurs souveraines.
Napoléon ne pourrait rien feire de plus pour une fille à lui. Et la fête n'est point contenue dans le palais : elle déborde dans la ville, illuminée par le feu d'artifice tiré sur la place de la Concorde. Mais, les dernières fusées éteintes, les dernières notes du concert envolées, le cercle congédié, lorsque l'Empereur et l'Impératrice ont reconduit, selon l'usage, les deux époux, impossible de décider Stéphanie à recevoir son mari
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dans son appartement. Elle crie, elle pleure, elle exige qu'on laisse coucher dans sa chambre son amie de pension, Mlle Nelly Bourjolly. On part pour Malmaison : même musique. Quelqu'un dit au prince de Bade que cette répugnance de la princesse tient à la façon dont il se coiffe, qu'elle a horreur des coiffures à queue. Il se fait aussitôt couper les cheveux à la Titus, mais, dès qu'il apparaît, Stéphanie éclate de rire et lui déclare qu'elle le trouve encore plus laid. Chaque soir, le prince vient, prie, supplie, n'obtient rien, et finit, de lassitude, par s'endormir sur un fauteuil. Au matin, il va se plaindre à l'Impératrice, et Napoléon en souriant surveille ce manège, qui est la fable du Château. Que l'Empereur y prenne quelque plaisir et qu'il n'en veuille point à Stéphanie, il en donne une bonne preuve :
c'est la grande fête qu'il ordonne aux Tuileries en l'honneur du mariage : le premier grand bal, où non seulement toute la Cour, mais toute la Ville est invitée — deux mille cinq cents personnes. On n'a rien vu de pareil aux deux quadrilles que conduisent la princesse Louis et la princesse Caroline, l'un dans la galerie de Diane, l'autre dans la salle des Maréchaux; rien de pareil aux buffets avec les cent grosses pièces, les soixante entrées, les soixante plats de rôts,
les deux cents entremets, où l'on boit mille bouteilles de vin de Beaune, cent de Champagne, cent de Bordeaux, cent de vin de dessert. Mais au retour Stéphanie n'est pas plus tendre.
11 faut que la politique s'en mêle pour que Napoléon se décide à intervenir; les coquetteries de Mlle de Beauharnais l'ont amusé, il en a taquiné sa femme et s'est même laissé aller plus loin qu'il n'eût voulu, en accordant à la jeune fille un rang disproportionné, en entourant son mariage de cet éclat inattendu. Mais il voit que le prince de Bade s'inquiète, et, au moment où la guerre devient imminente avec la Prusse, il convient de ménager tous ces princes allemands qui peuvent être des auxiliaires ou tout au moins des renseigneurs. D'ailleurs, à quoi le mènerait cette amourette, qui n'est ni de sa dignité, ni de son âge, ni de son tempérament? De même qu'il n'a point eu la pensée de faire épouser ses restes au prince de Bade et que sûrement il a respecté Stéphanie avant qu'elle fût mariée, il ne saurait s'affubler pour maîtresse de cette princesse héréditaire qui déjà porte beau, superbement enorgueillie qu'elle est par l'adoption. Elle devient gênante à Paris, elle peut être utile à Carlsruhe, ne serait-ce que pour balancer
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rinâuence de la margrave Louis et de toute cette petite cour hostile à la France.
Napoléon prend à peine le temps d'éclaircir certaine histoire de lettres interceptées qui montrent assez quels mauvais procédés attendent sa fille adoptive, et avant même d'avoir obtenu satisfaction, il presse le départ. Stéphanie s'en va désespérée» bien qu'elle emmène avec elle trois de ses amies de pension, Mlle de Mackau, Mlle Bourjolly et Mlle Gruau. A peine arrivée dans les états de son beau-père, elle écrit à l'Empereur : « Sire, tous les jours, quand je suis rendue à moi-même, je pense à vous, à l'Impératrice, à tout ce que j'ai de plus cher. Je me transporte en France, je me crois près de vous et je trouve du plaisir encore à m'occuper de mon chagrin. »
Napoléon répond avec certaine sévérité, sur le ton du conseil, sans nulle formule paternelle, sans nulle expression d'affection tendre : « Carlsruhe est un beau séjour...
Soyez agréable à l'Electeur, il est votre père... Aimez votre mari, qui le mérite par tout l'attachement qu'il vous porte. » Lorsqu'elle lui a répondu de façon à le contenter, qu'elle se plait à Carlsruhe, il s'adoucit, l'appelle sa fille, mais revient aux règles de conduite, y insiste encore. Il ne se rend tout à fait aimable que lorsque le Prince
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héréditaire lui a demandé à faire avec lui la campagne qui va s'ouvrir et du même coup lui a annoncé la grossesse de Stéphanie. « Je n'apprends que de bonnes nouvelles de vous, écrit-il. Continuez donc à être sage et bonne pour tout le monde. » Et il lui envoie deux beaux chevaux de ses écuries, il l'autorise à venir à Mayence rejoindre l'Impératrice et Hortense pendant que son mari suivra l'armée. Désormais, dans les lettres qu'il écrit à Joséphine, Napoléon manque rarement de donner un souvenir à Stéphanie; mais c'est en passant, parce qu'il sait qu'elle est là, sans nulle intention de coquetterie.
En 1807, Stéphanie est invitée ainsi que son mari aux fêtes données à l'occasion du mariage de Jérôme avec Catherine de Wurtemberg et elle s'empresse de venir à Paris.
Mais, si elle a conservé quelque prétention sur le cœur de Napoléon, si elle a gardé quelque illusion sur cette adoption qui date à peine d'une année, sur le rang exceptionnel qui lui a été solennellement attribué, quelle déception! A présent la place qui lui est assignée est la dernière du côté des princesses; c'est à peine, et comme par grâce, qu'elle figure dans la Famille Impériale.
Elle n'est plus qu'une princesse de la Confédération germanique, et, comme telle, s'il
se trouvait là des reines allemandes, celles-ci prendraient le pas. C'est par faveur qu'on lui donne un pliant, tandis que les princesses de la Famille ont des chaises.
D'abord, elle ne semble pas s'apercevoir de sa déchéance et elle prend plaisir à se laisser courtiser par Jérôme, le nouveau roi de Westphalie; mais sa tante lui fait des observations, la situation lui apparaît telle qu'elle est ; elle se rend compte qu'elle ne peut aflPermir sa position qu'en s'attachant à son mari, et elle le rend si amoureux qu'il en devient insupportable de jalousie.
Au moins, contre tous ses parents coalisés, la défendra-t-il en 1814, lorsque, l'Empereur tombé, on voudra exiger qu'il la répudie, qu'il fasse sortir de la maison de Zashringen cet importun témoin des serments abolis, dont la seule présence rappelle des bienfaits dont il plaît d'oublier l'auteur? Mais n'est-ce pas aussi pour cela que, à trente-deux ans, cet homme, de la santé la plus vigoureuse, tombe brusquement malade, traîne une année, finit par mourir dans d'étranges souflfrances, en 1818?
Et Stéphanie n'a pu, dans tous ses enfants, conserver un fils ! Quand elle perd le second ou qu'elle le croit mort, elle jette vers l'Empereur ce cri désespéré : « J'étais trop heureuse de pouvoir dire à Votre
.Majesté que j'avais un fils, lui demander de l'aimer, de le protéger; un fils me faisait oublier bien des chagrins et était bien nécessaire à ma position dont les devoirs sont quelquefois difficiles... J'ai dû renoncer à toutes mes espérances ! . . . » C'est chez elle un deuil profond, devant cette fatalité qui s'acharne à ses fils, qui ne lui laisse que des filles, qui enlève à sa race, frappée à cause d'elle d'une stérilité politique, l'hérédité du trône.
Or, dix ans après la mort du Grand-Duc, le 26 mai 1828, entre quatre et cinq heures du soir, sur le marché au suif de Nuremberg, un bourgeois rencontre un jeune homme de seize à dix-sept ans qui récite une ou deux phrases de bas-allemand : les pieds de ce jeune garçon n'ont jamais marché, ses yeux n'ont jamais vu la lumière du soleil, son estomac ne peut supporter aucune nourriture animale : c'est un être dont les organes n'ont pu être ainsi atrophiés que si, dès sa prime enfance, il a été séquestré dans l'obscurité. Stéphanie, la première, calcule, raisonne, rapproche les dates : elle arrive à être convaincue que le mystérieux inconnu de Nuremberg, celui auquel on a donné le nom de Gaspard Hauser, est son fils — son fils auquel on a substitué un enfant mort, et qui, victime delà haine de la margrave Louis
et de l'ambition de la comtesse de Hochberg, a, seize années durant, expié dans la nuit le crime d'avoir pour mère une Napoléonide.
Mais que peut Stéphanie ?
Ses ennemies ont triomphé : l'une règne ; l'autre, promue, elle et ses descendants, à d'inattendus honneurs, voit sa race bâtarde, à peine morganatique, destinée au trône grand-ducal. Stéphanie ne peut que craindre pour Gaspard Hauser, que le pleurer lorsque, après trois guet-apens manques, il est enfin assassiné. Est-ce là une de ces illusions dont le cœur d'une mère se plaît à se bercer, ou une de ces intuitions révélatrices qui, mieux que tous les ressorts de police et de justice, font brusquement la lumière sur quelque grand crime ? Quoiqu'il en soit, jusqu'à sa dernière heure (elle mourut le 29 janvier 1860) aux quelques Français qu'elle recevait familièrement dans le palais délabré de Manheim, elle attesta que son fils n'était pas mort en 1812, mais qu*il lui avait été enlevé; elle désigna les auteurs et les complices du crime, elle raconta ses suppositions et ses rêves.
Quelques écrivains allemands ont voulu démontrer que cette mère se trompait : tant mieux pour la famille régnante de Bade !
Eléonore