‹ Napoléon et les femmes; l'amour (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · LA GRASSINI · texte numérisé non relu

LA GRASSINI

de donner son ordre de la Couronne de Fer au sopraniste Crescentini ; c'est pourtant la mieux sentir que les gens qui croient savoir la déchiffrer.

Dans la Grassini, c'est bien moins la femme qui le séduit que la cantatrice. Elle, toute prête, attendait depuis deux ans : on peut juger si la résistance fut longue. Le lendemain du concert, elle déjeuna dans la chambre du Consul, avec Berthier en tiers, et, à ce déjeuner matinal, il fut convenu qu'elle précéderait Bonaparte à Paris et qu'on lui trouverait un engagement au Théâtre de la République et des Arts.

L'épisode, quelque peu arrangé, figura même dans le 4° Bulletin de l'Armée d'Italie, afin sans doute que Joséphine ne prît point trop d'ombrage de cette arrivée. « Le général en chef (Berthier) et le Premier Consul, y était-il dit, ont assisté à un concert qui, quoique improvisé, a été fort agréable. Le chant italien a un charme toujours nouveau.

La célèbre Billington, la Grassini et Marchesi sont al tendus à Milan. On assure qu'il vont partir pour Paris pour y donner des concerts. »

La malice est un peu grosse ; mais comme, en ce Bulletin, qui de fait ne s'adresse qu'à Joséphine, Bonaparte prend des précautions pour cacher son infidélité ! comme il dissi-

mule les dates, comme il masque, avec le nom de la Billlngton, le seul nom qui lui importe !

En ces jours, à Milan, qui précèdent et qui suivent Marengo, toutes les heures libres qu'il peut se donner, il les passe à écouter laGrassini.

Cette voix miraculeuse l'obsède ; il la tient pour un des plus étonnants trophées de sa campagne ; il veut que ce soit elle qui célèbre son triomphe et chante sa victoire. Pour la fête du 14 juillet, la fête de la Concorde, il veut que la Grassini soit rendue à Paris, qu'elle y chante avec le ténor Bianchi un duo en italien, un morceau que le ministre de l'Intérieur reçoit l'ordre de faire composer sans retard « sur la délivrance de la Cisalpine et la gloire de nos armes — un beau morceau en italien, insiste le Consul, avec une bonne musique ».

Vingt-trois jours après dans l'église des Invalides le Temple de Mars, « décoré avec une grande décence et beaucoup de pompe», la France officielle est assemblée solennellement, et, quand le Premier Consul a pris place sur l'estrade, la Grassini entonne son duo avec Bianchi, — ses duos plutôt, car il y a deux chants en italien exécutés à la file : « Qui pouvait, dit le Moniteur^ mieux célébrer Marengo que ceux dont cet événement assure le repos et le bonheur? »

Page 1