LE PARDON
Ce n'est point la faute de ces hommes, il le reconnaît : c'est sa faute à lui. Il a mal gardé sa femme. Dans le harem, un homme a pu s'introduire. Il a dû être pressant : c'est la nécessité de son sexe; la femme a dû succomber : c'est la fatalité de sa nature. Si cette femme n'est plus aimée, il faut la renvoyer, la répudier; si elle l'est encore, il n'y a qu'à lui pardonner et à la reprendre. Pour des reproches, à quoi bon?
Devant le fait, Bonaparte est désarmé : il l'accepte et s'y soumet. Il prend les choses au point où elles se trouvent et les êtres dans l'état où ils sont, sans exiger des femmes une virginité ou même une pudicité qu'elles n'ont plus. Cela est moins français peut-être en sa nature îju'oriental , mais c'est ainsi. Seulement, désormais, il prendra ses précautions, et, sachant — ou plutôt croyant savoir — à quoi s'en tenir sur la morale et la vertu des femmes, il érigera comme règle fondamentale que, jamais, aucun homme, sous quelque prétexte que ce soit, ne doit rester seul avec sa femme ; que sa femme doit être gardée, surveillée le jour comme la nuit; que c'est là la condition absolue de sa sécurité maritale : et s'il n'applique point strictement cette règle à Joséphine, dont il ne compte plus guère
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avoir d'enfants, on verra comme il y tiendra avec sa seconde femme.
Joséphine triomphe, elle triomphe des Bonaparte, qui, après avoir déploré son mariage, en ont souhaité, préparé, presque achevé la rupture. Elle amène Napoléon à en triompher avec elle, car, le lendemain de cette grande scène et de cette réconciliation, lorsque Lucien, le plus ardent des avocats du divorce, est, à la première heure, mandé par son frère, c'est dans la chambre à coucher de Joséphine qu'il est reçu, et Napoléon est encore au lit.
A quoi bon parler des dettes et comment imaginer qu'ayant pardonné ce qu'il a pardonné, Bonaparte s'arrête à de î'argent? Il paie, le ,21 brumaire, les 1,195,000 francs de biens nationaux dans le département de la Dyle, qui, plus tard, serviront à la dot de Marie- Adélaïde, dite Adèle, fille naturelle de feu M. de Beauharnais, lorsque Joséphine la mariera, le 8 frimaire an XIII, à François-Michel-Augustin ' Lecomte, capitaine d'infanterie, nommé à cette occasion, receveur particulier à Sarlat. 11 paie le principal de la Malmaison, 225,000 francs, une bagatelle; il paie les 1,200,000 francs de dettes
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aux fournisseurs, mais il a soin de s'enquérir et de faire régler les factures, si bien que en déduisant les objets non fournis et en rabattant les prix surfaits, il s'en tire avec moitié : 600, coo francs tout juste.
En vérité, c'est là de quoi faire réfléchir Joséphine si elle en est capable : un mari qui paie ainsi plus de deux millions de dettes, c'est un entretenéur comme on n'en trouve guère et qui mérite qu'on lui fasse quelques sacrifices. Joséphine les fera, et sa conduite apparente jusqu'au divorce ne laissera point de prises à ses adversaires. Elle a trop peur de perdre sa position^ comme elle dit.
Quant aux Gohier, elle leur a prouvé sa reconnaissance. Le 17 brumaire au soir, elle les a invités à déjeuner pour le 18 au matin, et, Gohier n'étant point venu, elle a pressé Mme Gohier de faire accepter à son mari une place éminente dans le nouveau gouvernement. Gohier, toujours austère, refuse avec indignation ; mais, après deux ans de bouderie, quand il revient à solliciter le Premier Consul, c'est Joséphine qui obtient pour lui le commissariat général d'Amsterdam, où il se trouva si fort à son gré qu'il y passa dix années et qu'il y eût passé sa vie entière si, en 18 10, le poste n'avait été supprimé. Alors il refusa, dit-on.
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d'aller à New-York, mais il accepta une bonne retraite, qui lui fut payée durant la Restauration toute entière. Il n'en fut pas moins un républicain vertueux et qui se fit enterrer civilement.
La Grassini
La Grassini
Bonaparte a pu pardonner; il peut se contraindre à l'oubli, mais il ne peut, en l'an VIII, se retrouver tel qu'à ses premières rencontres avec Joséphine, au temps où son inexpérience amoureuse et mondaine, ses sens nouvellement éveillés, son tempérament débutant s'enivraient de la possession d'une femme et d'une dame. Avec
Mme Fourès, il a savouré cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur sans prix des dixhuit ans, et la comparaison s'impose à son souvenir. Il a pris agrément au changement et n'a plus ni l'intention ni même le pouvoir de demeurer un mari fidèle.
Ce qu'il souhaiterait que Joséphine fût désormais pour lui, ce serait moins une maîtresse qu'une amie, moins une épouse qu'une confidente . une femme de bon conseil, à laquelle, en des soirs d'expansion, il dirait quelqu'une des pensées qui l'agitent et dont il prendrait les avis sur une société qu'il n'a pas eu le temps de connaître ; une délicate et tendre garde-malade qui, s'il était arrêté par quelque indisposition, lui apporterait la douceur de soins presque maternels, l'écouterait, le plaindrait, le dorloterait, sur les genoux de laquelle il poserait sa tête endolorie pour qu'elle la caressât avec des mains légères et fluides, comme s'il était redevenu un tout petit enfant.
Et, à des nuits, elle serait encore l'épouse et même la maîtresse — car elle reste, elle restera toujours pour lui la plus désirable — mais une maîtresse avec laquelle il n'aurait point à se gêner ni à se contraindre; qui, sans ennui apparent, accepterait ses mélancolies ou subirait ses jeux; qui, sans fatigue visible, serait toujours prête aux voyages,