‹ Napoléon et les femmes; l'amour (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · LA GRASSINI III · texte numérisé non relu

LA GRASSINI III

Ce n'est pourtant pas bien grave les premières galanteries du Consul. A Milan, le lendemain ou le surlendemain de son entrée triomphale, le 14 ou le 15 prairial, un concert est improvisé où on lui fait entendre les deux artistes les plus renommées d'Italie : Marchesi et la Grassini. Celle-ci a vingtsept ans (elle est née à Varèse en 1773); elle n'est déjà plus, au physique, ce qu'elle était deux années auparavant, quand, enthousiaste de Bonaparte, elle essayait vainement, en ce même Milan, d'attirer ses regards et de le prendre à Joséphine.

Le corps est déjà un peu gras et lourd ; la tête forte, aux traits accentués, aux sourcils charbonnés, aux épais cheveux noirs, s'est encore épaissie. Il reste de la beauté, à coup sûr, mais de celle qui court les rues en Italie : des yeux de feu, une peau bistrée, l'apparence d'un tempérament d'amoureuse qui paraît-il, est pour tromper les gens. Elle a eu quantité d'amants, — point par intérêt, car elle n'est nullement vénale, mais par suite de méprises où, eux comme elle, étaient de bonne foi. Il n'en est point qu'elle n'ait proclamé « un ange » le jour qu'elle l'a pris, mais ses lunes de miel n'ont jamais passé le premier quartier.

Si déjà la beauté de la Grassini est en décadence, rien n'égale lapureté et l'expression

de son chant, et son talent est dans son plein. Elle n'est pas grande musicienne et a peu raisonné les principes de son art, mais elle est l'art même. Sa voix de contralto, la plus touchante qu'on puisse entendre, égale et pure dans toute son étendue, est à soi seule une harmonie.

En l'écoutant, on n'entend pas une cantatrice, mais une muse. Nulle ne phrase comme elle, nulle n'interprète comme elle l'opéra sérieux (car pour l'opéra bouffon, elle y est mauvaise), nulle n'a l'ampleur tragique qu'elle déploie et ne fait passer dans une saile de théâtre un tel frisson. Or, dès ce moment, et comme il le fut toute sa vie, Bonaparte est infiniment sensible à la musique, surtout à la musique vocale. C'est, de tous les arts, le seul où il porte un goût particulier et personnel. Les autres, il les a protégés par politique, par la passion du grandiose et la pensée de l'immortalité : mais la musique, il en • jouit réellement et pleinement, il l'aime pour elle-même et pour les sensations qu'elle lui procure. Elle calme ses nerfs, elle berce ses rêveries, elle charme sa mélancolie, elle échauffe son cœur.

Peu importe qu'il chante faux, qu'il retienne mal les airs et qu'il ne connaisse point ses notes. Il s'émeut à la musique au point de n'être plus maître de soi, au point

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