‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 13 sur 21 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

Jeudi, 22 novembre i787, à Pans, Hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honorê.

Je sortais des Italiens et me promenais à grands pas sur les allées du Palais-Royal. Mon âme, agitée par les sentiments vigoureux qui la caractérisent, me faisait supporter le froid avec indifférence ; mais, rimagination refroidie, je sentis les ardeurs de la saison et gagnai les galeries. Tétais sur le seuil de ces portes de fer quand 7nes regards errèrent sur une personne du sexe. V heure, sa taille, sa grande jeunesse ne me firent pas douter quelle ne fût une fille. Je la regardais. Elle s'arrêta, non pas avec cet air grenadier, 7nais un air convenant parfaitement à

rallure de sa personne. Ce rapport me frappa. Sa timidité ni encouragea et je lui parlai... Je lui par ^ tai, moi qui, pénétré plus que personne de l'odieux de son état, me crois toujours souillé par un seul regard !.. . Mais son teint pâle, son physique faible, soji organe doux ne me firent pas un moment en suspens. Ou cest, me dis-je, une personne qui me sera utile à l'observation que je veux faire , ou elle nest quune bûche.

€ Vous aurez bien froid, lui dis-je : comment pouvez-vousvous résoudre à passer dans les allées ?

— Ah ! monsieur, lespoir m'anime. Il faut terminer ma soirée. »

L'indifférence avec laquelle elle prononça ces mots, le systématique de cette réponse me gagna, et je passai avec elle.

« Vous avez lair dune constitution bien faible, je suis étonné que vous ne soyez pas fatiguée du métier.

— Ah î dame, monsieur, il faut bien faire quelque chose.

— Cela peut être, mais n'y a-t-il pas de métier plus propice à votre santé ?

— Non, monsieur : il faut vivre. »

Je fus enclianté. Je vis quelle me répondait, au moins, succès qui n'avait pas couronné toutes les tentatives que j'avais faites.

« // faut que vous soyez de quelques pays septentrionaux, car vous bravez le froid.

— Je suis de Non! es cji Bretagne.

— Je connais ce pays-là... Il faut, Mact (sic) que vous me fassiez le plaisir de me raconter l histoire de la perte de votre P

— C'est un officier qui ine fa pi^is.

— E?i êtes-vous fâchée ?

— Oh! oui, je vous en réponds. [Sa voix prenait une saveur, une onction que je n'avais pas encore remarquées.) Je vous en réponds : ma sœur est bien établie actuellement ; pourquoi V eus- je pas été ?

— Comment étes-vous venue à Paris ?

— L'officier qui in avilit, que je déteste, m'aban^ donna. Il fallut fuir V indignation d'une mère. Un second se présenta, me conduisit ci Paris, m'abandonna, et un troisième, avec lequel je viens de vivre trois ans, lui a succédé. Quoique Français, les affaires iont appelé à Londres, et il y est. Allons chez vous.

— Mais quy ferons-nous ?

— Allons, nous nous chaufferons et vous assouvirez * votre plaisir. »

J^étais bien loin de devenir scrupideux. Je Pavais agacée pour qu'elle ne se sauvât pas quand elle serait pressée par le raisonnement 'que je lui préparais en contrefaisant une honnêteté que je voulais lui prouver ne pas avoir...

Le jour qu'il écrit ce récit, Donaparlc a dix-huit ans et trois mois, étant né le 15 août 1769. L'on a le droit de croire que c'est là la première

* Exercerez rayé.

lemme à laquelle il se soit adressé, et, en repassant très rapidement l'histoire de son enfance, on trouvera sans doute que les motifs de conviction sont suffisants. Lui-même en a inscrit les dates frappantes, et, de ces dates, celles qu'on a pu vérifier se sost trouvées d'une exactitude absolue.

Il est parti d'Ajaccio pour la France le 15 décembre 1778, à l'aire de neuf ans et demi. Les souvenirs féminins qu'il a emportés de son île sont ceux de sa nourrice, Camilla Carbone, veuve Ilari ; de ses vieilles bonnes et d'une petite compagne d'école, la Giacominetta, dont il parlera souvent à Sainte- Hélène. Il a plus tard comblé de biens sa nourrice, la fille de cette nourrice, M"^^ Tavera, et sa petitefille, M""® Poli, à laquelle il avait lui-même donné au baptême le nom de Faustine. S'il n'a pu rien faire pour son frère de lait,'Ignatio Ilari, c'est que celui-ci avait, très jeune, embrassé le parti anglais et était entré dans la marine de guerre britannique.

Des deux bonnes qui l'ont élevé, l'une, Saveria, est restée jusqu'à son dernier jour auprès de M™° Bonaparte ; l'autre, Mammuccia Caterina, était morte bien avant l'Empire, ainsi que cette Giacominetta, pour laquelle Napoléon enfant avait essuyé tant de nasardes.

Au collège d'Autun, où il séjourne du l®"" janvier au 12 mai 1779; au collège de Brienne, oii il demeure de mai 1779 au 14 octobre 178i ; à l'Ecole militaire de Paris, oii il passe une année, du 22 octobre 1784 au 30 octobre 1785, nulle femme. En

admettant, comme le dit M""" d'Abrantès, que, contrairement aux règlements très slricls de l'Ecole militaire, Bonaparte, sous prétexte d'une entorse, ait passé huit jours dans l'appartement de M. Permon, au n° 5 de la place Conti, il venait d'avoir seize ans.

Une aventure antérieure à celle du 22 novem« bre 1787 ne pourrait donc se placer qu'entre sa sortie de l'Ecole militaire et son retour à Paris; mais, si Bonaparte est parti pour Valence le 30 octobre 1785, il est parti de Valence, en semestre, pour la Corse, le 16 septembre 1786, après un séjour de moins d'une année ; il n'est revenu de Corse que le 12 septembre 1787, et c'est alors qu'il a fait son voyage à Paris.

Ce n'est pas en Corse qu'il s'est émancipé. Ce n'a pas été davantage à Valence, durant les dix mois qu'il y a passés en ce premier séjour, Il s'y est montré très timide, un peu mélancolique, fort occupé de lectures et d'écritures, désireux de se faire bien venir pourtant, de se faire agréer par la société. Par M^"" de Tardivon, abbé de Saint-RufT, auquel il a été recommandé par les Marbeuf, et qui, général de sa congrégation, crosse et mitre, donnait le ton à Valence, il a été introduit dans les meilleures maisons de la ville, chez M""^ Grégoire du Colombier, chez M"'^ Lauberie de Saint-Germain et chez M""^ de Laurencin.

Ce sont des dames qui, les deux dernières surtout, ont le meilleur ton de la province et qui, appartenant à la petite noblesse ou à la bourgeoisie vivant

noblement, ont des préjugés sur les mœurs des ofliciers qu'elles admettent à fréquenter chez elles et ne laisseraient point leurs filles en intimité avec des jeunes gens dont la conduite serait suspecte.

Avec Caroline du Colombier, à laquelle sa mère laisse plus de liberté, Bonaparte a peut-être quelque vague idée de mariage, quoiqu'il ait dix-sept ans à peine et qu'elle soit bien plus âgée. Mais, s'il eût du goût pour elle, si elle en montra pour lui, la cour qu'il lui fit fut de tous points chaste et réservée, un peu enfantine, tout à la Rousseau, — le Rousseau de M^'® Galley. Lorsqu'il cueillait des cerises avec M'^° du Colombier, Bonaparte ne pensait-il pas aussi : « Que mes lèvres ne sont-elles des cerises! Comme je les lui jetterais ainsi de bon cœur ! » Elle ne tarda pas à épouser M. Garempel de Bressieux, ancien officier, qui l'emmena habiter un château près de Lyon. Près de vingt ans après, à la fin de Fan XII, Napoléon, qui n'iavait point revu sa caeilleuse de cerises, reçut au camp de Boulogne une lettre où elle lui recommandait son frère. Il répondit courrier par courrier et, avec l'assurance qu'il saisirait la première occasion d'être utile à M. du Colombier, il disait à M™® Caroline de Bressieux : « Le souvenir de madame votre mère et le vôtre m'ont toujours intéressé. Je vois par votre lettre que vous demeurez près de Lyon; j'ai donc des reproches à vous faire de ne pas y être venue pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un grand plaisir à vous voir. »

L'avis ne fut point perdu, et lorsque l'Empereur,

LA JEUNESSE t

allant au sacre de Milan, passa à Lyon le 22 germinal an XIII (12 avril 1806), elle fut des premières à se présenter : elle était bien changée, bien vieillie, plus du tout jolie, la Caroline d'antan. N'importe, tout ce qu'elle demanda, elleTobtint : des radiations, sur la liste des émigrés, une place pour son mari, une lieutenance pour son frère. En janvier 1806, pour le nouvel an, elle se rappelle au souvenir de l'Empereur, lui demandant des nouvelles de sa santé. Napoléon répond lui-même presque aussitôt. En 1808, il la nomme Dame pour accompagner Madame Mère, charge M. de Bressieux de présider le collège électoral de l'Isère, le fait, en 1810, baron de l'Empire.

Telle est la mémoire reconnaissante qu'il a gardée à ceux qui ont été bons à ses jeunes années, qu'il n'en est point dont il n'ait fait la fortune, comme il n'en est aucun qu'il ne se soit plu à mentionner pendant sa captivité. Les femmes reçoivent une part plus grande encore, s'il se peut, de cette gratitude, et, même lorsqu'il aurait quelque motif de leur tenir rancune, il suffit qu'elles aient montré à son égard quelque douceur pour qu'il oublie tout le reste. Ainsi, M"*' de Lauberie de Sainl-Germain, qu'il a pu rêver d'épouser, lui a préféré son cousin, M. Bachasson de Montalivet, comme elle de Valence, et lui aussi en rapports avec Bonaparte; Napoléon n'en garde aucun déplaisir : on sait la fortune qu'il fait à M. de Montalivet, successivement préfet de la Manche et de Seine-et-Oise, directeur général des Ponts et chaussées, ministre de

l'Intérieur, comte de l'Empire avec 80 000 francs de dotation. Pour M""^ de Montalivet, dont, a-t-il dit lui-même, « il avait jadis aimé les vertus et admiré la beauté, x> il la nomma, en 1806, Dame du Palais lie l'Impératrice. Mais elle lui posa ses conditions : € Votre Majesté, lui dit-elle, connaît mes convictions sur la mission de la femme en ce monde. La faveur enviée par tous qu'Elle a la bonté de me destiner deviendrait un malheur pour moi si je devais renoncer à soigner mon mari quand il a la goutte, et à nourrir mes enfants quand la Providence m'en accorde. » L'Empereur avait d'abord froncé le sourcil, mais bientôt, s'inclinant d'un air gracieux : : « Ah ! vous me faites des conditions, madame Montalivet, je n'y suis pas accoutumé. N'importe, je m'y soumets. Soyez donc Dame du Palais. Tout sera arrangé pour que vous restiez épouse et mère comme vous l'entendez. D M""^ de Montalivet ne fît pour ainsi dire jamais aucun service, mais cela n'empêcha point Napoléon d'avoir pour elle de particulières attentions. Il aimait celte famille : « Elle est d'une rigoureuse probité, disait-il, et composée d'individus d'affection ; je crois beaucoup à leur attachement. »

Yoilà les souvenirs que Napoléon a emportés de Valence et qui tenaient à son cœur. Ils sont de ceux que ces jeunes filles pouvaient être fîôres d'avoir lais- Bées. Nulle autre fréquentation qu'on connaisse ; nulle rencontre qu'il ait inscrite en ses notes secrètes, oii il apparaît tel qu'un Ilippolyte, bien autrement amoureux de la gloire que des femmes. Témoin cette

phrase qu'il écrit alors : « Si /avais à co^nparer les siècles de Sparte et de Rome avec nos temps modernes, je dirais : Ici régnai amour et ici l'amour de la Patrie, Par les effets opposés que produisent ces passions, on sera autorisé sans doute à les ciboire incompatibles. Ce quii y a de sûr au moins c'est gu un peuple livré à la galanterie a même perdu le degré d'énergie nécessaire pour concevoir quun patriote puisse exister. C'est le point où nous sommes parvenus au jour d' hui. » Presque avec cerlilude on peut conclure que celte fille du Palais-Royal est la première qu'il ait connue. L'aventure, pour vulgaire qu'elle est, n'en est pas moins révélatrice de son caractère. 11 y a là sa misogynie, son esprit critique, ses brusques affirmations, celte méthode d'interrogation à laquelle il ne renoncera jamais, sa mémoire aussi, car de cette fille il a reproduit d'une façon frappante les phrases, les mots, jusqu'aux exclamations, ces Dame ! qui sentent leur terroir breton.

La revit-il jamais, c'est douteux. Dans ses papiers, on trouve bien, de ce séjour à Paris, une dissertation adressée à une demoiselle sur le patriotisme, mais en vérité ce n'est point là pâture habituelle pour les coureuses des Galeries. Après ce séjour à Paris, d'octobre à décembre 1787, voici de nouveau Bonaparte reparti pour la Corse, où il arrive le l*""" janvier 1788. 11 y passe un semestre et rejoint son régiment à Auxonne le l'"'" juin. Là, nul amour dont il y ait trace. Par contre, à Seurre, où il est envoyé en détachement au commencement de 1789, on lui attribue des relations avec une dame L...z, née N...s, femme du

10 NAPOLEON ET LES FEiMMES

receveur du grenier à sel * ; avec une fermière, M""° G...t, chez laquelle il allait boire du laitage, et enfin avec « la demoiselle de la maison où il logeait». C'est beaucoup pour un laps de vingt-cinq jours, pendant lesquels ses cahiers témoignent d'un travail acharné. Néanmoins, lorsque, quatorze années plus tard, le 16 germinal an XIII (6 avril 1803), Napoléon passa à Seurre, allant à Milan, on affirme que M. de Thiard, alors son chambellan, lui présenta la deinoiselle et qu'il lui accorda une bourse dans une école du gouvernement pour son fils d'une douzaine d'années L'âge qu'on donne à cet enfant exclut l'idée que Napoléon pût penser qu'il en fût le père. Si l'Empereur avait eu le moindre doute à ce sujet, il eût donné mieux et sans qu'on lui demandât rien.

En Corse, où il est toute l'année 1790, à Auxonne, puis à Valence, et de nouveau en Corse, à Paris, au milieu de 1792, rien ; rien encore pendant la première campagne dans le Midi contre les fédéralistes, rien à Toulon.

Il faut délibérément sauter quatre années. Le lieutenant, est devenu général de brigade : Bonaparte commande l'artillerie de l'Armée d'Italie. Près de cette armée, la Convention a envoyé en mission le citoyen Louis Turreau, dit Turreau de Lignières, un de ses membres influents, lequel, accompagné de la jeune femme qu'il vient d'épouser, Félicité Gauthier, la fille

* Je pense bien que c'est la même personne qui est désignée comme femme du président du grenier à sel, sous le nom de M^M'rifur dans un article de \d. Revue CZewe du 23 iuin 1894 intitulera Wareoi de Bonaparte.

d'un chirurgieii de Versailles, arrive à Gairo en Piémont, où se trouve" Bonaparte, tout à fait à la iin •le Tan II, vraisemblablement la 5* sans-culottide, le 21 septembre 1794. Bonaparte plaît fort au représentant, plaît davantage à la femme. Elle vaut qu'on la regarde. '( Une physionomie et une voix agréables, des cheveux blonds, de l'esprit, du patriotisme, de la philosophie, » en voilà plus qu'il ne faut pour qu'elle plaise de son côté. Ce n'est point une liaison, car ]y£mo Xurreau est des plus volages, mais c'est plus qu'une passade, et le souvenir que gardent des talents du jeune officier la femme et le mari est tel, que, au Treize vendémiaire, lorsque la Convention est en péril, c'est Turreau, au moins autant que Barras, qui propose de confier à Bonaparte le commandement des troupes et qui se fait son garant, en môme temps que les députes corses.

Bonaparte se souvient du service. Général en chef de l'Armée d'Italie, il emmène Turreau, non réélu, comme garde-magasin. Mais Turreau se fait encore suivre de sa femme, laquelle, à défaut de généraux, prend ce qu'elle trouve. De là de continuelles scènes, et Turreau, prétend-on, en meurt de chagrin*. La femme retourne à Versailles, où, sous TEmpire, elle vivait fort misérablement, ayant tenté toutes les voies pour se faire recommander et n'ayant trouvé nul protecteur. A une chasse, Napoléon vint à prononcer son nom devant Berthier, qui la connaissait d'enfance,

* J'ai trouvé de piquants et curieux détails sur le séjour de M" Turreau à Venise en thermidor an V, dans le journal inédit de Saint- Cyr-Nugues.

étant de Versailles comme elle, qui l'avait éconduite jusque-là, et qui dès lors s'empressa de Fintroduire. « L'Empereur fit pour elle tout ce qu'elle demanda. Il réalisa tous ses rêves et même au delà. » Ses rêves, ce furent 6 000 francs de pension accordes le 14 septembre 1810 \

Ainsi, les amours de jeunesse de Napoléon se réduisent à des flirts sans conséquence ou à de banales aventures ^ Sauf M™° Turreau, qui se jette à sa tête et peut sembler une bonne fortune, les autres femmes ne pensent guère à ce petit officier tout maigre, tout pâle, mal vêtu et qui n'a nul soin de son ajustement. Lui-même n'y songe point, tout occupé qu'il est de s'avancer. A sa chasteté une autre et bonne raison, il est pauvre, et c'est pourquoi, comme font les pauvres, pour avoir une femme à lui, il aspire à se marier.

* Depuis la dernière édition de ce livre, M. F. Bouvier a publié dans Souvenirs et Mémoires une étude curieuse et documentée sur Louise-Félicité-Marie-Charlolte Gauthier. Turreau, comme on peut le voir dans le livre du comte Vigier {Davout, maréchal cVEmpire, Duc cVAuerslsedt, Prince d'Eckmilhl), était divorcé de la mère de Davout, lorsqu'il épousa M"» Gauthier.

* 11 est impossible d'accorder la moindre créance au roman contenu dans la brochure intitulée : Quarante Lettres inédites de Napoléon, recueillies par L*** F"*. Paris, 18i2o, in-S». De même ne saurait-on attacher une importance quelconque à la légende recueillie parla Revue du Nord et d'après laquelle Napoléon aurait fait à Douai de nombreuses passions: le fait même de la résidence de Napoléon à Douai est beaucoup plus que contestable, comme je crois l'avoir démontré aux paragraphes 9 bis et 11 des Notes sur la jeunesse de Napoléon dans Napoléon inconnu.

11 y a bien encore une légende qui a fourni quantité de scènes de comédie, de couplets de facture et même un poème en quatre chants : Les premières amours de Napoléon, par Jean-Jacques Faucillon (Paris, 4822, in-S») : à Brienne, Napoléon aurait été amoureux i\\\\\ii jeune lille appelée Laurence, qu'il aurait voulu épouser. Il avait dix ans quand il entra à Brienne, quinze quand il en sortit 1

A Marseille, Bonaparte s'est pris, chez sa bellesœur M""® Joseph, à jouer « à la petite femme » avec une jolie jeune fille de seize ans, sa sœur, Désirée - Eugénie Glary. La petite a pris le jeu au sérieux ; bien vite, ses enfances ont disparu, et c'a été un amour en coup de foudre qui s'est déclaré. « Oh ! mon ami, écrit-elle à Napoléon, prends soin de tes jours pour conserver ceux de ton Eugénie, qui ne saurait vivre sans toi. Tiens-moi aussi bien le serment que tu m'as fait, comme je tiendrai celui que je t'ai fait. »

Ces lettres vraiment tendres, et d'une tendresse non apprise, ces lettres d'Eugénie — car, à la mode du temps, la jeune fille qu'on nommait Désirée dans sa famille avait voulu comme se rebaptiser pour son amant, porter pour lui seul un nom qui n'eût point été prononcé par d'autres lèvres, — on les a retrouvées en brouillons, soixante-cinq ans plus tard, dans les papiers de celle qui les avait écrites et conservées

comme des reliques. Elles sont bien de celte époque, où dans un besoin de vivre et d'aimer, après ces jours où la mort était Tunique spectacle et Tunique pensée, tout ce qui était femme se jetait à Tamour comme à une religion — la seule en effet qui subsistât sur les ruines de la société civilisée.

La connaissance datait de janvier et février 179o. L'engagement, s'il en fut pris un formel, eut lieu le 21 avril, jour oii Bonaparte passa à Marseille, se rendant à Paris. Joseph et sa femme, Julie Glary, y prêtèrent les mains : ils avaient formé de leur côté le projet de cette union, et, dans la famille Clary, il n'y avait nulle opposition à redouter. Le père, auquel on a prêté cette « qu'il avait déjà assez d'un Bonaparte dans sa famille », était mort le 20 janvier 1794 (l" pluviôse an II). Désirée, qui n'avait point alors treize ou quatorze ans comme elle Ta dit, écrit et fait imprimer officiellement plus tard, mais seize à dixsept, étant née le 9 novembre 1777, ne dépendait donc que de sa mère et de son frère ; on peut même penser que, avec la tète qu'elle avait, elle ne dépendait que d'elle-même.

L'âge qu'elle avait ne pouvait donner lieu à objection : il était rare alors qu'une jeune fille se mariât plus tard qu'à dix-huit ans, et le rapporteur du premier Code civil venait de faire fixer à treize ans VàgQ du mariage pour la femme. Quant à la lortune, si Julie s'était contentée de Taîné, qui n'avait nulle position, Désirée pouvait bien prendre le cadet, qui du moins était général de brigade.

Bonaparte, arrivé à Paris en mai, y est en pleine disgrâce, fort désargenté, et se raccroche uniquement à ce mariage. S'il le manque, il ne lui reste qu'à aller prendre du service en Turquie, à se mettre comme d'autres aux spéculations sur les biens nalionaux. Même, lorsque, par degrés, sa situation s'améliore un peu, qu'il est employé par le Comité de Salut public aux plans de campagne, il sent combien cette place, qu'un hasard lui a procurée, est précaire et instable. Désirée peut seule l'en tirer, et il pousse son frère pour obtenir une réponse. A chaque lettre qu'il écrit à Joseph, ce sont des souvenirs pour elle. Elle, de son côté, est aussi en correspondance avec lui, elle lui demande son portrait : il le fait faire, le lui envoie. Est-elle avec sa sœur et son beau-frère à Gênes et ne donne-t-elle plus de ses nouvelles? « Il faut, écrit-il, pour arriver à Gênes qu'on passe le fleuve Léthé. » Elle est la silencieuse, à laquelle il reproche sans cesse de ne point écrire. Brusquement, il veut une réponse définitive : il faut que Joseph parle au frère d'Eugénie, c Fais-moi parvenir le résultat, et tout est dit. p

Le lendemain, sans attendre que sa lettre ait pu parvenir à Joseph : « Il faut, dit-il que l'affaire finisse ou se rompe. J'attends la réponse avec impatience. » Puis un mois se passe, et, sauf des mots de souvenir, plus rien. C'est que, entre lui et cette enfant, la petite tille de Marseille, point jolie peut-être, mais charmante avec ses sourcils charbonnés, ses yeux doux, son nez qui se relève, sa bouche aux coins montants, 80n air très chaste, réservé et pourtant très tendre,

Paris, ce grand Paris inconnu oii Bonaparte vient d'aborder avec ses boites éculées, son uniforme râpé et sa suite de deux aides de camp faméliques, a interposé ses femmes, les êtres faits d'élégance, de grâce et de supercherie, les êtres dont le fard avive les yeux d'un éclat magique, dont les toilettes dessinent les formes pleines en soulignant tout ce qui est à désirer, en dissimulant, en agrémentant plutôt tout ce qui serait à cacher ; les êtres de gaîlé et de plaisir, que la vie mondaine a affinés et qui, comme des fruits mûris en serre, arrivés à leur maturité pleine et opulente, parés à souhait par le marchand, semblent, avec leur coloris faux, leur duvet suspect et que nul soleil n'a effleuré, bien autrement appétissants que les fruits premiers, un peu verts, des jeunes sauvageons, où le soleil a mis sa flamme, la bise ses gerçures, et qui, francs et quelque peu âpres, laissent à la bouche la sensation fraîche et puissante des prémices sylvaines.

a Ici seulement, écrit Bonaparte, de tous les lieux de la terre, les femmes méritent de tenir le gouvernail... Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû et quel est son empire. » Et quelques jours plus tard : « Les femmes, qui sont ici les plus belles du monde, deviennent la grande afiaire. »

Certes elles sont les plus belles du monde — et bien plus belles ! — les femmes de trente à trentecinq ans, de quarante même, expertes en l'art de se faire aimer bien plus qu'en l'art d'aimer, et lui, n'ayant que sa main à ofl'rir, il l'oAre à M"'*^ Permon, il l'offre,

dit-on, à M"'' de la Bouchardie plus tard M""® de Lcsparda, en attendant que Vendémiaire survienne et qu'il se fasse prendre au mot par M""° de Beauharnais.

Le silence alors pour Désirée, un plein et absolu silence, et d'elle une plainte s'élève, si douce, si tendre qu'elle sonne aux oreilles comme une harpe qu'on brise : « Vous m'avez rendue malheureuse pour toute ma vie, et j'ai encore la faiblesse de vous tout pardonner. Vous êtes donc marié î II n'est plus permis à la pauvre Eugénie de vous aimer, de penser à vous... A présent, la seule consolation qui me reste est de vous savoir persuadé de ma constance, après quoi je ne désire que la mort.

« La vie est un supplice affreux pour moi depuis que je ne puis plus vous la consacrer... Vous marié! Je ne puis m'accoutumer à cette idée, elle me tue, je n'y puis survivre. Je vous ferai voir que je suis plus fidèle à mes engagements, et, malgré que vous ayez rompu les liens qui nous unissaient, jamais je ne m'engagerai avec un autre, jamais je ne me marierai... Je vous souhaite toutes sortes de bonheurs et de prospérités dans votre mariage; je désire que la femme que vous avez choisie vous rende aussi heureux que je me l'étais proposé et que vous méritez ; mais, au milieu de votre bonheur, n'oubhez pas Eugénie et plaignez son sort. »

Ce fut pour Bonaparte, qui n'était point capable d'oublier, comme un remords , le souvenir de cet amour qu'il avait inspiré plus sans doute qu'il ne

l'avait ressenti, où, d'un enfantillage, il s'était insensiblement laissé conduire à un projet d'ambition, et où enfin, sans y penser, il avait brisé ce cœur de jeune fille. Il semble que toute sa vie il ait pensé à racheter, à se faire pardonner cet abandon. Dès 1797, à Milan, il songe à bien marier Désirée, qui, à ce moment (novembre), est à Rome avec sa sœur et son beaufrère, Joseph, ambassadeur près de Pie VL II donne une lettre très chaude de recommandation au général Duphot, « un très brave homme, un officier distingué. Une alliance avec lui serait avantageuse ». Duphot arrive, ne déplaît pas, les accordailles vont être conclues ; mais voici la terrible scène du 28 décembre, et la robe de Désirée est couverte du sang de son fiancé.

Enfin, après plusieurs mariages refusés, pendant que Bonaparte est en Egypte, Désirée consent à épouser le général Bernadotte, un beau parti sans doute, mais le plus insupportable des Jacobins pionnants et maîtres d'école, un Béarnais qui n'a du Gascon ni la vive allure ni Faimable repartie, mais dont la finesse calculatrice cache toujours un double jeu, qui tient M""' de Staël pour la première entre les femmes parce qu'elle en est la plus pédante, et occupe sa lune de miel à faire des dictées à sa jeune femme. Du Caire, où il apprend ce mariage qui n'est point pour lui plaire — car Bernadotte a été et est pour lui un ennemi — Bonaparte souhaite bonheur à Désirée : « Elle le mérllc. »

Quand il revient d'Egypte, une des premières fa-

PROJETS DE MARIAGE i9

veurs qu'on lui demande, c'est Désirée qui la sollicite. Elle désire qu'il serve de parrain au fils qu'elle vient de mettre au monde. Un fils ! ce fils qui manquera à ses destinées, qui déjà y manque tellement, Désirée, comme par une vengeance contre celle qu'elle appelle la Vieille, contre Joséphine qu'elle hait, s'en pare devant lui, et lui, faisant contre fortune hon jeu, accepte le parrainage et, tout hanté qu'il est par les chants ossianesques, donne à l'enfant le prénom d'Oscar. Peu de chose cela. Mais il fera mieux.

« Si Bernadotte a été maréchal de France, prince de Pontecorvo çt roi, c'est son mariage qui en est la cause, a dit Napoléon... Ses écarts pendant l'Empire lui ont toujours été pardonnes à cause de ce mariage. »

Et quels écarts ! Dès les premiers jours, le 18 Brumaire, Bernadotte prononce son opposition. Il n'en est pas moins appelé le lendemain à siéger au Conseil d'Etat, puis nommé général en chef de l'Armée, de rOuest. Là, non seulement il fait de l'opposition, mais ouvertement il conspire contre le Premier Consul, il prétend soulever son armée. — On sait à présent les détails. — Quelle punition ? Aucune. Bonaparte seulement, pour l'éloigner, veut l'envoyer ministre plénipotentiaire aux Etats-Unis. Bernadotte ne refuse pas de partir, mais joue une comédie qui réussit au mieux et s'arrange pour que les frégates qui lui sont destinées ne soient jamais prêtes.

L'an d'après, c'est l'affaire de Morcau, et, si Bernadotte échappe encore, c'est que Honaparte le veut

bien, c'est qu'il pense toujours à Eugénie, qu'il a charge d'elle. Il fait mieux. Il a racheté à Moreau tous ses biens, sa terre de Grosbois, son hôtel de la rue d'Anjou. Cet hôtel, qu'il a payé 400.000 francs, il le donne à Bernadotte.

Vient l'Empire : pour Eugénie, il fait Bernadotte maréchal d'Empire, grand-aigle et chef de la huitième cohorte de la Légion d'honneur, président du collège électoral de Vaucluse, chevalier de l'Aigle noir ; pour elle, il lui donne un revenu de 300.000 francs et 200.000 francs d'argent comptant, et la principauté souveraine de Pontecorvo ; pour elle, il pardonne après Auërstaedt, il pardonne après Wagram, il pardonne après Walcheren ; il pardonne après deux fautes militaires, qui sans doute n'étaient point que des fautes, après une conspiration flagrante où Bernadotte, Fouché, Talleyrand mettent en jeu, avec les royalistes, les mêmes ressorts auxquels on devra, en 1814, le retour de Louis le Désiré.

Et, à travers lui, pour elle, des attentions, des amabilités qui surprendraient si, toujours, cette pensée de se faire pardonner n'était en son esprit. Quand Bernadotte est blessé au combat de Spanden, et que, deux jours après. Napoléon lui écrit, c'est pour lui dire « qu'il voit avec plaisir que M™^ Bernadotte se trouve en celle circonstance auprès de lui » ; c'est pour ajouter : « Dites, je vous prie, mille choses aimables à M""" la maréchale, et faites-lui un petit reproche. Elle aurait bien pu m'écrire un mot pour me donner des nouvelles de ce qui se passe à Paris,

mais je me réserve de m'en ex[tliquer avec elle la première fois que je la verrai. »

Point d'attention qu'il n'ait : c'est à elle que, après Erfurth, il réserve une des trois magnifiques pelisses que l'empereur de Russie vient de lui offrir. A toute occasion, bien qu'elle ne paraisse guère à la Cour, car elle déteste Joséphine et les Beauharnais et ne s'en cache pas, c'est de sa part des présents précieux : vases de Sèvres ou tapisseries des Gobelins. N'est-ce pas à elle enfin qu'il pense lorsque — après Walcheren ! — il songe à envoyer Bernadotte à Rome comme gouverneur général — par suite grand dignitaire de l'Empire — pour tenir au Quirinal la cour de l'Empereur, avec une liste civile de trois millions, l'égalant ainsi à Borghèse, qui est à Turin, à Elisa, qui est à Florence, presque à Eugène qui est à Milan?

Quand Bernadotte, au refus d'Eugène, qui ne veut pas apostasier, est, grâce à la neutralité, au moins bienveillante, de Napoléon, élu prince héréditaire de Suède, si, à ce moment, la politique de l'Empereur paraît à quelques-uns obscure et voilée, c'est qu'ils ne savent pas tenir compte de son cœur : a II est séduit par la gloire de voir une femme, à laquelle il s'intéresse, reine et son filleul, prince royal. » On le voit régler minutieusement les détails de présentation de Désirée lorsqu'elle prend congé comme princesse de Suède, et, faveur sans précédent, l'inviter le dimanche au dîner de famille ; on le voit gratifier Bernadotte d'un million sur la caisse de service, lui racheter les dotations dont lui-même l'a comblé, négo-

n NAPOLÉON ET LES FEMMES

cier avec lui la reprise de Pontecorvo, donner un litre et une dotation au frère de Bernadotte.

Certes, il a le droit d'écrire à Eugénie : « Vous devez être persuadée depuis longtemps de l'intérêt que je porte à votre famille. »

Quatre mois plus tard, Bernadotte s'est mis d'accord avec la Russie contre Napoléon ; moins d'un ' an après, tout indique entre la France et la Suède la rupture prochaine. Désirée, qui n'a consenti qu'à grand'peine à un court voyage à Stockholm, car, disait-elle, « je pensais que la Suède c'était, comme Ponlecorvo, un endroit dont nous allions prendre le titre », Désirée se hâte de revenir à son hôtel de la rue d'Anjou.

Alors, avec d'infinies précautions, Napoléon écrit à son ministre des Relations extérieures de faire toucher légèrement au ministre de Suède qu'il voit avec peine que la Princesse royale vienne en France sans en avoir obtenu la permission ; que c'est hors d'usage, et qu'il regrette qu'elle quitte son mari dans des circonstances aussi importantes. Désirée n'en a cure, elle ne s'en installe pas moins. En novembre, quand la guerre va éclater, l'Empereur écrit de nouveau ; il envoie Cambacérès chez la reine d'Espagne (Julie Clary) dire qu'il désire que la Princesse quitte Paris et retourne en Suède, qu'il n'est pas convenable qu'elle se trouve ici en ce moment.

Point d'affaires, Désirée reste. Elle continue à commander des robes chez Leroy, à recevoir ses amis, à tenir son salon. Elle va aux eaux avec sa

sœur, revient à Auteuil, rentre à Paris comme si rien ne se passait. Elle trouve même fort extraordinaire que les Français qu'elle reçoit se permettent de blâmer le ci-devant maréchal d'Empire devenu généralissime des armées combinées du nord de l'Allemagne. Il est vrai que, si Ton en croit des gens bien informés, en même temps qu'elle fait passer à Bernadotte les suprêmes adjurations de Napoléon, elle sert plusieurs fois d'intermédiaire entre son mari, Fouché et Talleyrand.

S'il était démontré que Désirée a profité de la faiblesse que lui marquait l'Empereur pour être consciemment le lien d'une intrigue entre conspirateurs qui se connaissaient de vieille date, que devrait-on penser d'elle ? Mieux vaut croire qu'elle ne resta à Paris que par passion pour Paris, afin de ne point quitter sa sœur, ses nièces, son monde, ses habitudes.

Elle y était en 1814 et eut part, comme d'autres, aux visites d'Alexandre de Russie ; elle y était en 1815, pendant les Gent-Jours, et, le 17 juin, la veille de Waterloo, elle commandait, chez Leroy, une amazone de nankin et un peignoir en percale garni de valenciennes.

A présent, c'était Eugénie qui avait oublié... *.

(1) Une communication de M. Félix Vérany, l'auteur de l'intéressante brochure : La Famille Clary et Oscar II, Marseille, 1893, in-12, m'a permis de rectifier la date de naissance de Désirée et m'a fourni quelques indications précieuses.

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