‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 14 sur 21 · JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

Vers la fin de vendcmiaire an IV (octobre 1793), le hasard d'une sollicitation met en présence la vicomtesse de Beauharnais elle général Bonaparte. Celui-ci vient brusquement de sortir de l'ombre : son nom, inconnu hier, ce nom que sait à peine Barras, qui l'écrit Biiona-Parte, le canon qui a écrasé les sections rebelles à la Convention l'a jeté en volée à toute la

France.

Général en second de l'Armée de l'Intérieur, bientôt général en chef, il ordonne le désarmement des Parisiens : un jeune garçon se présente au quartier général pour obtenir de conserver l'épée de son père.

Bonaparte voit l'enfant, s'intéresse à lui, lui accorde sa demande. Visite de remerciement de la mère, une dame, une grande dame, une ci-devant vicomtesse, la veuve d'un président de la Constituante, d'un homme de cour, d'un général en chef de l'armée du Rhin: c'est beaucoup tout cela pour Bonaparte : le titre,

la qualité, l'éducation, le ton aisé et noble dont elle rend grâce ; pour la première fois, le provincial de vingt-six ans qui arrive des armées révolutionnaires, à qui nulle femme vraiment femme n'a fait attention, se trouve en présence d'un de ces êtres désirables, élégants et rares, qu'il n'a entrevus que de très loin et du parterre : il s'y trouve en la posture qui convient à son orgueil, celle de la protection, et ce rôle où il s'essaie pour la première fois lui plaît à miracle.

Elle, qui est aux expédients, voit tout de suite à qui elle a affaire. Créole de la Martinique, mariée à seize ans au vicomte de Beauharnais, par les soins d'une tante experte qui vit ouvertement avec le marquis de Beauharnais, père du vicomte, Joséphine Tascher de La Pagerie a eu, depuis sa venue à Paris, en 1779, une existence tourmentée ; son mari Ta trompée, abandonnée, s'est séparé d'elle quoiqu'elle n'eût aucun tort : nulle distraction de monde, car, vivant chez sa tante, dont la position était équivoque, elle n'avait point accès à la Cour oij elle n'avait pas été présentée, ni dans la société. A la séparation d'avec son mari, elle gagna plus de liberté — et l'on dit qu'elle en usa. Alors, un voyage, un long séjour à la Martinique ; puis la Révolution survenant, réconciliation avec le vicomte, devenu député aux États Généraux, président de la Constituante, général en chef de l'armée du Rhin, et, alors, un trait de temps oij elle est heureuse et tient salon, le seul temps de sa vie où elle ait encore vu du monde qui soit du monde. Puis la Terreur : Beauharnais emprisonné, guillotiné.

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Elle, en prison aussi, n'échappant que par miracle.

Quand, après le 9 Thermidor, elle sort de la prison des Carmes, qu'elle se trouve, à trente ans passés, avec deux enfants, ruinée à n'avoir pas un sou, que fait-elle ? Aidée des quelques relations de femmes qu'elle a nouées surtout en prison, car d'autres elle n'en a guère, elle se lance dans le monde. De l'argent qu'elle reçoit des Iles, des emprunts qu'elle fait de droite et de gauche, des dettes qu'elle contracte un peu partout, lui permettent de prendre une sorte de train. Elle quitte son appartement de la rue de l'Uriiversilé, loue à Louise-Julie Carreau, femme Talma, moyennant 4 000 livres par an en numéraire ou 10 000 en assignats, un petit hôtel rue Chantereine, n'' 6, et s'y installe le 10 vendémiaire an III (octobre 1794).

Mais quoi ! un an a passé, les dettes s'accumulent, rien ne vient. Sans doute, avec son admirable insouciance de créole, elle ne sait pas ou ne veut pas compter, elle espère on ne sait quel miracle qui la tirera d'affaire : un miracle pareil à celui qu'a rencontré sa tante, la Renaudin, sous les traits du marquis de Beauharnais. Tout en courant par les endroits où l'on s'amuse, en se montrant dans ce qui est le monde d'alors — ce monde de jardins de plaisir où pour vingt sols on est de bonne compagnie — elle attrape des connaissances, qui lui font restituer quelques morceaux de terre qui appartenaient à son mari, mais elle les mange à mesure. Elle ne possède rien, ni capital, ni revenu fixe : car, à son mariage, elle a eu de ses parents une dot nominale de cent mille francs dont

on devait lui payer les intérêts à cinq du cent ; mais son père est mort, sa mère est pauvre et d'ailleurs les lies sont bloquées par les Anglais. Elle a encore reçu de sa tante, M"'^ Renaudin, la nue propriété d'immeubles, — mais depuis lors ces immeubles ont été vendus, — et de créances, — mais elles ont péri. D ailleurs, on ne vit point de nues propriétés. M""^ Renaudin l'aide bien un peu ; il y aies emprunts, il y a des banquiers complaisants qui acceptent des traites sur la Martinique, qui conseillent même d aller à Hambourg où Ton reçoit plus facilement des remises. Mais le crédit s'épuise et l'âge grandit. Quelle carte lui reste-t-il à jouer?

A ce moment, pour rendre la visite qu'il a reçue de la vicomtesse de Beauharnais^ le général Bonaparte sonne à la porte cocliôre de l'hôtel de la rue Chantereine. Il ne sait point, lui, que l'hôtel appartient à la citoyenne ïalma, laquelle, au temps où elle était la ' demoiselle Julie, l'eut d'un entreteneur généreux pour ses bénéfices d'impure. Il ne voit point que, avec ses douze cents mètres de terrain (601 toises) l'hôtel, en ce quartier perdu, tout à l'extrémité de Paris, à deux pas de cette rue Saint-Lazare que des jardins bordent encore presque en toute son étendue, vaut à peine cinquante mille francs, le prix qu'il a été payé en 1781, le prix qu'il sera payé en 1796.

La porte ouverte par le concierge, car il y a un concierge, le général suit une sorte de long couloir : d'un côté, dans un pavillon, l'écurie avec deux chevaux sous poil noir qui prennent sept ans, et une

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vache rouge ; de l'autre côté, la remise, oii il n'y a qu'une méchante voiture.

Le couloir s'élargit en jardin. Voici, au centre, le pavillon d'habitation : un rez-de-chaussée de quatre fenêtres à grande hauteur, surmonté d'un attique bas. (La cuisine est en sous-sol.) Bonaparte gravit un perron de quatre marches que cernent en façon de terrasse des balustres très simples et pénètre dans une antichambre sommairement meublée d'une fontaine en cuivre rouge, d'un bas d'armoire en chêne et d'une armoire en bois de sapin.

\Sofficieiix, Gonthier, l'introduit dans un petit salon, une salle à manger, oij, près de la table ronde en acajou, il peut s'asseoir sur une des quatre chaises couvertes en crin noir, à moins qu'il ne préfère regarder aux murs quelques estampes encadrées de bois noir et doré. Cela est peu luxueux ; mais, çà et là, des tables et des servantes en bois d'acajou ou en bois jaune de la Guadeloupe, avec des dessus de marbre et des garnitures de cuivre doré, marquent une ancienne élégance, et, dans les deux grandes armoires vitrées prises dans le mur, une fontaine à thé, des vases, toute une série d'accessoires de table en plaqué anglais jouent l'argenterie. D'argenterie, au sens du mot, il n'y a dans la maison que quatorze cuillers et ijuinze fourchettes à bouche, une cuiller à soupe, six cuillers à ragoût, onze petites cuillers à café.

Mais il ne le sait point.

Joséphine, toute pomponnée par sa camériste, la

citoyenne Louise Compoint, sort de Fappartement, s'empresse à cette salle à manger pour faire accueil à ce visiteur qu'amène la fortune. Elle ne peut guère le recevoir ailleurs ; car le rez-de-chaussée ne comprend, en dehors de cette pièce, qu'un petit salon en forme de demi-rotonde, dont elle a fait un cabinet de toilette, et une chambre à coucher. Cette chambre est gentille, mais bien simple, avec son meuble de nankin bleu orné de crêtes jaunes et rouges, la couchette à deux dossiers tout unie, de jolis meubles d'acajou et de bois jaune de la Guadeloupe et, pour tout objet d'art, près d'une harpe de Renaud, un petit buste de Socrate en marbre blanc. Quant au cabinet de toilette, sauf le forte-piano de Bernard, on n'y trouve que des miroirs : miroir sur une grande table de toilette, miroir sur une commode d'acajou, sur une table de nuit, et, sur la cheminée, un trumeau de deux petites glaces. Quoi! c'est là le mobilier de cette élégante? Sans plus. Et elle mange dans des assiettes en terre, sauf les grands jours, pour lesquels elle a une douzaine d'assiettes on porcelaine blanche et bleue ; le linge de table se compose de huit nappes, dont quatre à œil de perdrix, toutes si élimées que, à l'inventaire, tout, serviettes et nappes, est prisé quatre livres. Mais Bonaparte ne le sait pas ; il ne sait pas que cette femme élégante et rare qu'il a devant lui, dont la grâce infinie lui trouble la tète, dont la toilette recherchée donne une fête à ses yeux, ne possède en sa garde-robe que quatre douzaines de chemises en partie usées, deux douzaines de mouchoirs, six jupons,

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six camisoles de nuit, six paires de poches de hazin, dix-huit fichus de linon, douze paires de bas de soie de diverses couleurs. Par contre, elle a, pour les dessus, six châles de mousseline, deux robes de petit talTetas de couleur brune et violelle, trois robes de mousseline brodée en couleur, trois robes de mousseline unie, deux robes d'organdi, trois robes de canadéri, une robe de taffetas d'été, trois de toile de Jouy, une de linon brodé en blanc. Ces dessous si vraiment pauvres et ces dessus relativement nombreux, quoique les étoffes en soient toutes légères et de vil prix, c'est Joséphine toute vive : elle a seize robes et six jupons.

Mais qu'importe ! Bonaparte ne voit que la robe, ou plutôt, il ne voit que la femme : des cheveux châtains d'une jolie qualité, peu fournis à la vérité, — mais on est alors aux perruques blondes neigées d'un œil de poudre ; — une peau assez brune, déjà éraillée sur la figure, mais que lisse, que blanchit, que rosit le fard ; des dents mauvaises, mais qu'on ne voit jamais, la bouche toute mignonne étant toujours fondue en un sourire léger, très doux, qui s'accorde avec la douceur infinie des yeux aux longues paupières, aux très longs cils, avec l'expression tendre des traits, avec un son de voix si touchant que, pour l'entendre, plus lard, dans les corridors, les domestiques s'arrêtaient. Et avec cela, un petit nez fringant léger, mobile, aux narines perpétuellement battantes, un nez un peu relevé du bout, engageant et fripon, qui provoque le désir.

La tête pourtant n'est pas à citer près de ce corps si libre et si long, que la graisse n'a point touché, qui s'achève en des pieds étroits, mignons et cambrés, des pieds gras et fondants qui appellent le baiser. Aux souliers qui les ont habillés, on les devine ces pieds, on les voit, on les tient... Au corps nulle entrave, nul corset, pas même une brassière pour soutenir la gorge, d'ailleurs bas placée et plate. Mais l'allure générale emporte tout. Cette femme met à vivre une grâce qui n'est qu'à elle : « Elle a de la grâce même en se couchant. » Et cette grâce résulte de la proportion si juste des membres souples à la taille dégagée, qu'on oublie que la stature est médiocre, tant les mouvements sont aisés et élégants. Une science longuement apprise de ce corps, une coquetterie qui a affiné tous les gestes, qui ne perd nul avantage et, constamment en défense, ne laisse rien au hasard ; cette indéfinissable nonchalance qui fait des femmes créoles les femmes par essence ; cette sensualité qui, comme un piarfum léger ensemble et capiteux, flotte autour de ces abandons lassés des formes souples et faciles, n'est-ce pas pour affoler tous les hommes, et celui-ci pour commencer, plus neuf et moins expérimenté que quiconque ? Et par cela même, la femme le séduit des la première approche, en môme temps que la dame l'éblouit et qu'elle lui impose par un air de dignité : comme il dit : « ce maintien calme et noble de l'ancienne société française ».

Elle le sent bien qu'il est pris, qu'il lui appartient,

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et quand il revient le lendemain, le surlendemain, puis tous les .jours, quand il voit autour de M""^ de Beauliarnais des hommes qui ont été de l'ancienne cour, qui sont des grands seigneurs par rapport à lui, « petit noble » (le mot est de lui), un Ségur, un Monlesquiou, un Gaulaincourt, qui la traitent en amie, en égale, un peu en camarade, il ne sent point la nuance, il ne saisit point que ces hommes, qui toujours pour lui garderont leur prestige, viennent là en garçons, n'amènent point leur femmes. Sortant des milieux tout jacobins où il a vécu, qui en Vaucluse, à Toulon, à Nice, à Paris, ont fait son avancement, il éprouve. une satisfaction influie à se trouver en telle compagnie. Toutes les apparences, et rien ici n'est qu'apparence, le luxe de la dame comme sa noblesse, sa société et la place qu'elle tient dans le monde, il les accepte pour des réalités et les voit ainsi, les sens aidant.

Quinze jours après la première visite, c'est une liaison : en écrivant, il semble qu'on n'en soit encore qu'à l'amitié, mais dans la confusion de ces temps, a^litun témoin, les nuances, les transitions n'étaient guère observées. Tout allait vite.

« Ils s'ainTcrent passionnément. » Lui, c'est tout simple. Elle, pourquoi ne pas penser qu'alors elle est sincère? C'est du fruit neuf, ce Bonaparte, un sauvage à apprivoiser, le lion du jour à promener à la chaîne. Pour la femme déjà mure qu'elle est, ce tempérament qui s'éveille, cette ardeur de passion, ces baisers comme sons iÉqiiateur jetés sur toute

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sa chair, celte furie d'un désir continuel, n'est-ce pas l'hommage qui peut le mieux la toucher, lui oruuver le mieux qu'elle est belle encore et qu'elle plaira toujours ? Mais, bon comme amant, car qu'en fera-t-elle comme mari? Or, voici qu'il offre sa main, qu'il supjilie qu'on l'accepte. Après tout, qu'a-t-elle. à y perdre ? Elle est aux abois, et c'est un coup de cartes qu'elle risque. Il est jeune, il est ambitieux, il est général en chef de l'Armée de l'Intérieur ; on se souvient, au Directoire, qu'il a fourni les plans de la dernière campagne d'Italie, et Carnot va lui faire donner le commandement en chef pour la campagne prochaine. C'est peut-être le salut. Aussi bien, à quoi s'engage-t-elle? Un mariage? Mais le. divorce en est le remède tout trouvé, car il n'est point question de prêtre ou de cérémonie religieuse. Qu'est-ce alors? Un contrat qui dure le temps qu'il plaît aux parties de l'observer, mais qui n'a de valeur ni pour la conscience de la femme, ni pour son ancien monde, en admettant que ce monde s'occupe d'elle, qui rapporte gros si l'on joue bien, car ce jeune homme peut monter haut, qui rapporte toujours une pension s'il est tué.

Néanmoins, elle a des précautions à prendre : d'abord, son âge à dissimuler, car elle ne veut, ni à ce garçon de vingt-six ans, ni à personne, avouer qu'elle a passé trente-deux ans. Alors Galmelet, son homme de confiance, subrogé-tuteur de ses entants, se transporte, assisté d'un nommé Lesourd, chez un notaire: « Ils certifient connaître parfaitement Marie-

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Josophe Tasclier, veuve du citoyen Beauharnais, savoir qu'elle est native de Tîle Martinique, dans les îles du Vent, et que dans ce moment il lui est impossible de se procurer l'acte qui prouve sa naissance, attendu l'occupation actuelle de Tîle par les Anglais. » C'est tout ; nulle autre déclaration, nulle date. Armée de cette pièce notariée, Joséphine pourra déclarer à rofficier de Tctat civil qu'elle est née le 23 juin 1767, tandis qu'elle eSt née le 23 juin 17G3. On n'y regardera point de plus près.

Pour sa fortune, elle prétend de même en laisser rilhision. Ici, c'est plus difficile, pourrait-on croire ; mais Bonaparte accepte tout ce qu'elle fait; et, alors^ à huis clos, en présence seulement de Lemarrois, aide de camp du général, est rédigé le plus étrange contrat de mariage que notaire ait jamais reçu : nulle communauté de biens, sous quelque forme et en quelque manière que ce soit; séparation de biens absolue ; toute autorisation donnée par avance à la future épouse par le futur époux ; tutelle des enfants du premier lit maintenue exclusivement à la mère ; douaire de quinze cents livres de rentes à son profit si elle devient veuve, et, en ce cas, reprise par elle de tout ce qu'elle justifiera lui appartenir.

D'apports point : tout ce que la future épouse possède appartient à la communauté qui a existé entre elle et feu M. de Beauharnais. Il n'en a pas été fait inventaire, et ce ne sera qu'après l'inventaire qu'elle décidera si elle accepte ou renonce. Inventaire fait deux ans plus tard, elle renonce, mais ces deux ans-

là ont rapporté mieux. A avouer le néant de sa fortune, Bonaparte met moins de façon : « De sa part, le futur époux déclare ne posséder aucuns immeubles, ni aucuns biens meubles mobiliers autres que sa garde-robe et ses équipages de guerre, le tout évalué par lui à et en 'a assigné la valeur nominale. » C'est bien, comme l'a dit le notaire à M°"^ de ijeauliarnais, la Cape et l'Epée. Mais le général trouve la déclaration oiseuse, et, sur le contrat, il fait purement et simplement rayer le paragraphe.

Le contrat est du 18 ventôse an IV (8 mars 1796). Le lendemain, c'est le mariage devant l'officier de Tétat civil, qui, complaisamment, donne au marié vingt-huit ans au lieu de vingt-six et à la mariée vinc't-neuf ans au lieu de trente-deux. Ce maire avait la manie d'égaliser. Barras, Lemarrois, qui n'est pas majeur, Tallien et Calmelet, l'inévitable Calmelet, sont témoins. Nulle mention de consentement des parents des deux époux : on ne les a point consultés.

Deux jours après, le général Bonaparte est seul en route pour l'Armée d'Italie. M"''' Bonaparte reste rue Ghantereine. Heureusement, on avait pris des avances sur la lune de miel.

De Paris à Nice, onze couchées, et Je chacune, presque de chaque maison de poste où il allend les relais, une lettre vole vers la rue Ghantereine, à l'adresse de la citoyenne Bonaparte, chez la citoyenne Beauharnais. Dans ces lettres, rien que de la passion : nulle ambition, tant celui qui les écrit se tient assuré de sa fortune. Nul doute de lui-même, nulle incertitude sur l'avenir : une confiance si pleine qu'il n'a même pas besoin de l'exprimer. Nulle spéculation sur le futur, nul indice de ses projets, nulle inquiétude sur les moyens : on dirait un de ces princes d'il y a deux siècles partant en poste pour commander une victoire, Rien qu'Elle et Lui, rien que de l'amour.

A Nice, dès l'arrivée, en même temps qu'il jette aux bandes dont il doit faire une armée, des mots brefs où tiennent tous leurs rêves et tous leurs appétits ; en môme temps qu'il range à l'obéissance,

d'un seul froncement de sourcils, ces généraux d'émeute qui voudraient faire marcher « le petit

b V (c'est le mot d'Augereau à Masséna) ; en

même temps qu'il multiplie les ordres pour organiser, pour équiper, pour nourrir ces soldats délabrés qu'il va, pour leur début, mener à l'assaut des Alpes, lettre sur lettre à Joséphine : « Si je sui:^ prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon cœur, ton portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur absolu et tout riant hors le temps que je me vois absent de mon amie. » Ce portrait dont la glace brisée le plongera dans un tel désespoir parce qu'il verra là un présage de mort, il ne le quitte point, il ne s'en sépare point, il le montre à tous. Il y fait sa prière de chaque soir.

C'est l'adoration d'un fidèle, l'exaltation d'un croyant. Le sauraient-ils, les soldats n'en riraient point : ils sont de son âge, ils sont de sa race ; une vision surnaturelle emplit leur tète comme la sienne. Il est le général qu'il faut à cette armée étrange. En haut, lui, avec ses vingt-six ans, sa face immobile, très mince, très pale, sous les cheveux longs que grisonne un nuage de poudre, avec ses yeux profonds dont l'éclair perce lOs êtres au profond d'eux, subjugue et « fait peur ». Plus bas, les aventuriers, celui-ci, Augereau, déserteur de toutes les armées d'Europe, un soudard lutoyeur, aux allures de spadassin ; celui-là, Masséna, contrebandier matois, }>irale à l'occasion, aussi affolé par la femme, quelle qu'elle soit, que par l'argent, d'où qu'il vienne.

Ils voudraient bien le jeter bas, ce pelit ci-devant qu'on leur impose pour chef. Mais il les fixe dans les yeux, et devant le dompteur, les fauves, en grognant, s'aplatissent. Les soldats et les officiers (en masse, car il en est en particulier qui sont des brigands tels que ce Landrieux) n'ont pas besoin d'être domptés : dès la première phrase ils sont conquis. Ils arrivent la plupart de cette armée des Pyrénées- Orientales où ils ont fait leur apprentissage d'^abnégalion, et portent chacun en l'àme un peu de l'àme de La Tour d'Auvergne. Ils ne pensent qu'à la gloire et à la patrie. On a vu, dans cette guerre, des officiers refuser l'avancement comme une insulte, des caporaux rétablir les combats, des soldats s'improviser généraux et deviner la stratégie. Un électrique courant de génie circule dans les rangs, un pareil dédain de la mort, une même gaîlé en face d'elle, un stoïcisme joyeux et, pour l'amour, en tous ces jeunes cœurs, une égale exaltation. Par cela aussi, lui, Bonaparte est digne de les commander. Vaincre, conquérir, c'est le moyen de la revoir plus tôt, de l'avoir à lui, près de lui, constamment avec lui.

Pour elle, en quinze jours de ce mois d'avril 1796, six victoires, vingt et un drapeaux pris, le Piémont contraint à capituler. « Grâces vous en soient rendues, soldats ! » Oui, grâces leur en soient rendues, car Joséphine va venir. Junot, que le Généralenvoie à Paris porter des trophées, va la ramener. — Il lui faut sa femme : « Vile ! je te préviens, si lu tardes, tu me trouveras malade. Les fatiiiues et ton

absence, c'est trop à la fois. » Ce n'est point là un mensonge pour Tatlirer : une fièvre continuelle le Ijrûle, une toux persistante l'épuisé; cette gale rentrée de Toulon portée sur l'estomac le rend étique, et puis une seule, une unique pensée : « Tu vas revenir, n'est-ce pas ? tu vas être ici à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras ! Prends des ailes ! viens, viens !»

Point d'autre femme pour lui que cette femme : à Gairo, on lui amène la maîtresse d'un officier picmontais ; elle est toute jeune, belle à miracle. En la voyant son œil s'allume, mais c'est un éclair : il retient près de lui ses officiers, il accueille la captive avec une dianité calme, il la fait conduire aux avant-postes, rendre à son amant.

De la politique peut-être, cela ; mais, à Milan, quand la Grassini s'offre tout à lui ; que, désespérée, elle jette pour l'attendrir des accents si touchants et si lyriques qu'elle convertit à la musique l'armée entière, il paie la chanteuse et il repousse l'amante. Une seule femme est pour lui toute la femme, et la volupté qu'il attend d'elle toute la volupté.

Que fait-elle donc qu'elle ne vienne pas ? G'est que, en vérité, courir les champs avec ces soldats n'a rien (]ui la séduise. Gomme il vaut bien mieux jouir à Paris du mal qu'ils se donnent, et comme c'est bon d'être enfin parvenue — et par un coup de cartes — à être comptée parmi les élégantes suprêmes, les reines du Paris nouveau ! A présent Bonaparte lui a envoyé ses procurations, et d'ailleurs qui refuserait

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crétlit à la femme du Général en chef de l'Armée d'Italie? Elle est de toutes les fêles, de toutes les parties, de toutes les réceptions au Luxembourg, qui retrouve avec Barras ses élégances princicres, où, près de M™° Tallien, la maîtresse du lieu, on lui prépare la meilleure place.

Elle est au premier rang lorsque Junot vient présenter au Directoire les vingt et un drapeaux, et elle sort au bras de Junot, prenant sa bonne part du triomphe. Et puis, les premières représentations, et, quand elle entre dans sa loge, le parterre debout, et déjà l'iicclamallon d'un peuple ; et puis, les fêtes officielles, la fête de la Reconnaissance et des Victoires qui semble lui être dédiée; et puis, Paris surtout, ou plutôt uniquement Paris, Paris qui l'a prise au point qu'elle ne saurait vivre hors de Paris et que, désormais, à travers tout, pendant les dix-huit années qui lui restent à vivre, elle portera celte unique préocupation : ne pas quitter Paris.

Lui, qui attend, qui espère, qui enrage, lui que torturent la jalousie, l'inquiétude, le désir, écrit "lettre sur lettre, expédie courrier sur courrier. Que fait-elle ? que pense-t-elle ? C'est donc qu'elle a pris un nouvel amant, « de dix-neuf ans » sans doute? « S'il était vrai... crains le poignard d'Othello... », et elle, souriant, avec son petit zézaiement créole : « Il est drulc, Donaparte ! »

Il faut bien pourtant inventer un prétexte : Joseph Bonaparte est à Paris pour presser le départ ; Junot, quelque plaisir qu'il éprouve à se faire voir en

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hussard, va rejoindre l'armée. Après Chérasco, c'a été Lodi et à présent l'armée est à Milan. C'est un palais, non plus un bivouac qui Taltend. Qu'inventer? Une maladie, cela est vieux, mais une maladie qu'occasionne un commencement de gTOssesse, cela est excellent. Et dès qu'il a celte nouvelle, Bonaparte s'affole. « J'ai tant de torts envers toi, écrit-il, que je ne sais comment les expier. Je t'accuse de rester à Paris, et tu y étais malade ! Pardon ne -moi, ma honne amie ; l'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison : je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me bornerais à te voir, à te presser sur mon cœur et à mourir ensemble... Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour dans tes bras. Infortuné, je me contenterais d'une journée ! »

Et le même soir, à Joseph : « Mon ami, je suis au désespoir. Ma femme, tout ce que j'aime dans le monde, est malade. Ma tète n'y est plus. Des pressentiments affreux agitent ma pensée. Je te conjure de me dire ce qui en est, comment elle se porte. Si, dès notre enfance, nous fûmes unis par le sang et la plus tendre amitié, je t'en prie, prodigue-lui tes soins, fais pour elle ce que je serais glorieux de faire moimême. Tu n'auras pas mon cœur, mais toi seul peux me remplacer. Tu es le seul homme sur la terre pour qui j'aie eu une vraie et constante amitié. Après elle, après ma Joséphine, tu es le seul qui m'inspire quelque intérêt. Rassure-moi. Parle-moi vrai. Tu connais mon cœur. Tu sais comme il est ardent. Tu sais

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que je n'ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j'adore. Sa maladie me met au désespoir. Tout le monde m'abandonne, personne ne m'écrit. Je suis seul, livré à mes craintes, à mes malheurs. Toi non plus, tu ne m'écris pas. Si elle se porte bien, qu'elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu'elle vienne. J'ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur. Je l'aime à la fureur et je ne puis plus rester loin d'elle. Si elle ne m'aimait plus, je n'aurais plus rien à faire sur la terre. Oh mon bon ami, je me recommande à toi. Fais en sorte que mon courrier ne reste pas six heures à Paris et qu'il revienne me rendre la vie !... »

Il n'y peut tenir ; il menace, si sa femme n'arrive . point, de donner sa démission, de tout abandonner, de revenir lui même. Joséphine comprend que c'est fini des prétextes ; que celui de la grossesse, le meilleur, celui qui touche au vif Bonaparte, s'est évanoui, — si même il y a jamais eu un semblant d'apparence ; que celui de la maladie ne peut prendre Joseph pour dupe, puisqu'elle a continué ses sorties, qu'elle ne s'est privée d'aucune fête et qu'elle en a fort bien supporté les plaisirs.

Il faut donc partir, et, désespérée, toute fondue en larmes, poussant des gémissements, après un souper d'adieu au Luxembourg, elle monte en voilure avec son chien Fortuné, Joseph, Junot, le citoyen Ilippo- ^ lyte Charles, adjoint à l'adjudant général Leclerc, et la citoyenne Louise Compoint. Celle-ci, ^officieuse, mange à la même lablc que sa maîtresse, est

en tout vêtue comme elle. Sa chambre, rue Chantereine, n'est en rien celle d'une domestique, et, avec ses rideaux et ses portières de siamoise, avec les flambeaux d'albâtre montés en cuivre doré, les amours et les jardinières de biscuit de Sèvres, avec la belle commode à la régence qui a les mains, les entrées et les sabots de cuivre et le dessus de marbre rancc, elle est plus élégante que la chambre de madame. Ce qu'est Louise Com point pour Joséphine ? — Sans doute uniquement une confidente qu'elle ménage et et à qui, malgré la brouille survenue, elle paiera pension jusqu'en 1805. Dans le voyage, qui est long, et qu'on semble prolonger à dessein, Junot prend ses mesures avec M"° Louise, et Joséphine, bien que, à en juger par la suite, elle ne trouve pas M. Charles indiiïérent, enrage, dit-on, de se voir enlever ou préférer sa favorite.

Partie tout à la fin de juin (messidor, IV), le 8 juillet (20 messidor), la voiturée n'est pas encore à Milan, mais elle y touche, et Bonaparte, obligé d'aller faire face à l'armée de Wurmser, supplie Joséphine de le joindre à Yérone : a J'ai besoin de toi, lui dit-il, car je vais être bien malade. » Elle l'attend pourtant à Milan, où il accourt : deux jours d'effusion, d'amour, de caresses passionnées. Puis, tout de suite, c'est la grande crise de Castiglione. Jamais situation plus grave, jamais périls plus extrêmes. Il ne s'agit môme pas de savoir si on évitera la défaite, mais si l'on échappera à la destruction. Et au milieu des ordres qu'il lance pour assem-

hier ses divisions, des combinaisons qu'il invente pour altcnuer le désastre; dans cet instant oij il joue ses destinées, oij sa fortune paraît hésiter; où Bonaparte, pour la première fois, semble douter de luimême, chaque jour, une lettre, une longue lollre d'amour : « Ah ! je t'en prie, laisse-moi voir quelquesuns de tes défauts ; sois moins belle, moins gracieuse, moins tondre, moins bonne surtout; surtout ne sois jamais jalouse ; ne pleure jamais : tes larmes m'ôtent la raison, biùlent mon sang... Viens me rejoindre, et, au moins, qu'avant de mourir nous puissions nous dire : Nous fûmes tant de jours heureux ! »

Et le lendemain, et le surlendemain, et tous les jours qu'il est éloigné d'elle, cette même folie de passion, des baisers pleuvant sur tous les replis de ce corps qu'il divinise !... Pour qu'elle vienne le retrouver, fut-ce une nuit, fût-ce une heure, il demande, il supplie, il ordonne. Elle, un peu plus soumise, car, ici, dans cette Italie conquise, devant cette armée fanatisée, elle sent confusément qu'il est de la race des Chefs et qu'au moins on doit paraître obéir, elle fait effort pour l'aller chercher, et c'est alors une course étrange au milieu des soldats, une course de fuyarde et de triomphatrice, où tantôt elle est accueillie en souveraine par les magistrats de l'Italie nouvelle, tantôt elle essuie le feu des batteries autrichiennes, une course dans des voitures qui versent, parmi des armées victorieuses ou débandées, et l'amour au bruit des tambours qui battent la charge,

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dans le pétillement des fusillades, à la lueur des villes bombardées

Est-elle avec Bonaparte? « il est toute la journée en adoration devant elle comme devant une divinité » ; s'éloi2:ne-t-elle? courrier sur courrier. De chacun de ces villages ignorés dont il va faire les noms immortels, des lettres, où il mêle à des déclarations de tendresse, de confiance, de reconnaissance même, des imprécations jalouses, des caresses délirantes. Vers elle, la maîtresse âgée, mondaine et experte, c'est le cri de ces sens allâmes, tout jeunes et tout neuf>;, de l'homme de vingt-six ans qui, jusque-là, a vécu chaste ; c'est la plainte ininterrompue d'un désir qu'exaspèrent la maladie, la fièvre, l'effort continu du cerveau en travail.

Malgré lui, l'expression de ce désir, il l'emprunte à ses souvenirs de la Nouvelle Héloïse, fouettant encore de la littérature de Rousseau l'emportement de sa phrase : non qu'il ne soit pas sincère et que l'amour soit chez lui prétexte à faire du style, mais il aime de cette façon, il a subi cette formule et il ne saurait — il ne saura jamais — parler d'amour dans une langue différente. En ce temps-là, il est un fils de Jean- Jacques, et, quoi qu'il en ait eu, il est demeuré de sa race, et comme tous ceux qui ont cueilli la pervenche, pour sa vie, son cœur en est resté parfumé.

Joséphine, la pervenche, ce n'est pas son affaire. Elle n'est ni de celte génération, ni de ces pays, ni de cette éducation, ni de cette naïveté. Cette perpétuelle exaltation la fatigue et l'ennuie. Certes, c'est

gentil d'être aimée ainsi ; cela a semblé intéressant et neuf, mais cela lasse, et la maladresse d'un désir qui a ces brutalités et celte inexpérience n'est point pour réveiller des sens vieillis. Sans doute, il y a des revenants bons, présents des villes et présenls des princes, olTrandes des généraux, pols-de-vin des fournisseurs ; mais, quoiqu'elle dépense infiniment d'argent, elle n'est point femme d'argent. Aussi prodigue qu'imprévoyante, toujours tentable et toujours tentée, elle reçoit par obligeance et elle donne par caprice. Elle n'a pas trop l'idée qu'elle fait mal, car elle obéit à son instinct, mais elle s'arrange tout de même pour que Bonaparte n'en sache rien. Elle lui connaît des scrupules qu'elle trouve étranges, étant donnés le milieu dans lequel elle a vécu et la société qu'elle a fréquentée; mais il faut bien l'accepter tel qu'il est. Dès les premiers jours, à propos d'une boîte de médailles que Joséphine a reçue, il a parlé sévèrement, et il a fallu rendre les médailles. Désormais, il ne saura rien, et, s'il soupçonne, d'adroits mensonges, pour qui Josépliine s'est assuré des complices, couvriront les colliers de perles, les parures de diamants, les tableaux de prix et les antiques inestimables.

Il est bien d'autres choses que Bonaparte ignore. A peine sait-il que M. Charles existe, ce M. Charles, l'adjoint de Lcclcrc, qui est venu de Paris avec Joséphine. M. Charles est resté à Milan, où il promène parles rues un coquet uniforme de chasseur à cheval, et chaque fois que le général s'absente du palais Serbelloni M. Charles y rentre. Joséphine dit bien

que M. Cdarles n'est là que pour Tamuser, la distraire, la faire rire, que c'est tout platonique de sa part : et M. Charles, c'est un petit jeune homme, tout en cliair, très râblé, d'une assurance imperturbable, d'un corps extrêmement alerte, vif et adroit, ne parlant qu'en calembours, excellant dans tous les tours de force et d'adresse, les mystifications et les charges, un drôle de ^corps, comme on dit. Il est le lien entre Joséphine, qui a toujours besoin d'argent, et les fournisseurs qui s'imaginent avoir besoin de Joséphine. Il est prodigue comme un traitant, mais gaîment, à la bonne franquette, en hussard qui ferait dus affaires. Quel contraste, et comme, pour Joséphine, l'antithèse semble préparée à dessein ! Mais voici que Bonaparte a des soupçons sur M. Charles comme il en a eu sur Murât. M. Charles, dit-on, est arrêté ; mais n'est-ce pas pour ses rapports avec les fournisseurs? En tout cas, il quitte l'armée, il retourne à Paris, oii Joséphine le fait associer à la Compagnie Bodin, lui procure une grande fortune dans les vivres.

M. Charles était une distraction à souhait : c'était quelqu'un du Paris qu'aimait Joséphine , le Paris cabotin, amuseur et bruyant, le Paris noceur. Il lui fallait un M. Charles pour soutenir l'incurable ennui quelle éprouvait : a. Je m'ennuie beaucoup, » écritelle à sa tante. Oui, tout l'ennuie, et l'amour éperdu de son jeune mari, et Milan, et Gênes, où le Sénat la reçoit en reine, et Florence où le Grand-Duc l'accueille en cousine, et Mombeîlo, où elle tient sa cour, et

LA CITOYENNE UONAPARTE iJ

Passeriano, et Venise, tout l'ennuie hormis Paris. Et pourtant, voici que Bonaparte part pour Paris, et elle ne l'accompagne pas. A elle, il a pris fantaisie (l'aller à Rome, — du moins Ta-t-elle dit, — et elle ne rentre que huit jours après son mari rue Chanterai :ic — rue de la Victoire — dans cet hutel où elle vient, par correspondance, de jeter 120 000 francs de mobilier et de décoration, cet he)tel de 52 400 francs, que Bonaparte achètera seulement dans quatre mois, le 31 mars 1798.

Ainsi, pour un caprice, pour ses aises, elle a fait bon marché de ce voyage d'apothéose à travers la Suisse et l'Italie, de ce retour dans la patrie au bras de l'homme dont le nom emplit Paris et dont elle porte le nom... Un mois après que Bonaparte a quitté Milan, elle n'est pas encore revenue : elle n'arrive que tout à la fin de décembre K

*Un chroniqueur que je ne cite que parce qu'en telle matière il faut autant que possible tout voir, aflirnie que dans la matinôe où I^)^aparte reçut à Milan le serinent des orficiers de la Garde civique, il avait dans sa chamljre -jne actrice qui avait été déjà la maîtresse d'un général piémoiUuis, e: aue te gênerai en chef de l'armée française aurait fait venir pour le distraire. Honaparte serait sorti à pied, le serment reçu, et se serait rendu chez le bijoutier Manini, passage des Figini, où il aurait acheté des bijoux pour femmes d'une valeur de 128 livres. D'autre part, on raconte que, avant la prise de Milan, il aurait eu la marquise de Bianchi, dame d'une très grande beauté, (jui était venue réclamer vingt-cinq chevaux appartenant à son mari et qu'on lui avait enlevés dans le l'armesan ; puis, une cantatrice nommée liicardi, à laquelle il aurait envoyé par DiHoc une voiture avec un attelage de six chevaux; après, une danseuse de dix-sept ans, M"» Thérèse Campini ; enfin, la fille d'un pelletier du Midi, ayant épousé un certain Gaula, patriote piémontais. Cela ferait cinq, bien comptées. 11 n'est pas une de CCS aventures qui semble authentique, pas une qui psychologiquement soit naturelle et vraie.

Bien que, alors, chez Napoléon, l'amour ne soil plus en celte furie de passion des premiers jours, sa femme est encore la seule femme qu'il aime. Il en fait profession publique : « J'aime ma femme, » dit-il à W^"" de Staél. Il ne quitte point sa femme et il ne lui déplaît point qu'on répète qu'il est extrêmement jaloux. Pourtant elle n'est plus jolie. « Elle après de quarante ans et les paraît bien. » Qu'importe ! Pour Bonaparte elle ne vieillira point, et, la folie passée, il lui reste, de son premier amour, un si chaud et si reconnaissant souvenir que, à travers toute sa vie, quoi que Joséphine lui fasse et quoi qu'il advienne, elle demeurera toujours l'adorée, la femme qui exercera sur ses sens et sur son cœur le seul immuable pouvoir.

MADAME FOURES

A Toulon, le 20 florénl an VI, du pont de VOccaji^ le vaisseau sur lequel il a embarqué sa fortune, Bonaparte regarde, si longtemps qu'il peut Tapercevoir, le mouchoir qu'agite Joséphine. Il aime encore cette femme, non plus avec l'ardeur de tempérament des premiers jours, mais avec la reconnaissance de sev^ sens satisfaits et de son cœur dorloté. Il l'aime comme l'incarnation de la grâce et de l'élégance, comme l'être féminin par essence, le premier qui se soit offert à lui, le premier qu'il ait pleinement possédé.

Avec elle il est convenu que, dès qu'il aura conquis cette Egypte — et il ne doute point de la conquête — elle viendra le rejoindre, qu'il lui enverra une frégate; qu'en attendant elle ira prendre les eaux. Mais, si Joséphine a été sincère en promettant, bientôt l'idée de partir, d'aller si loin, à travers tarit d'inconnu, la trouble et l'effraie. A Paris, elle est ressaisie par les habitudes anciennes, les sociétés, le monde, surtout ses liaisons de Milan. De son côté, Bonaparte est mis en éveil.

Dès la traversée de Toulon à Malte et à Alexandrie

'62 NAPOLl'ON ET LES FEMMES

i! s'inqiiièîe. Les vieux soupçons lui reviennent à la pensée. Il veut savoir, il interroge, on lui répond. A des reprises diverses, prenant à part ceux qu'il juge le plus ses amis, qui peuvent le moins lui refuser des vérités, il s'obstine à tout connaître de ce qu on a dit d'elle en Italie.

Ce qui s'est passé avant qu'il n'épousât Joséphine ne le regarde point, ne le touche point. Quand, de Milan, le 23 prairial an VI, il lui écrit : « Tout me plaisait, jusqu'au souvenir de tes erreurs et de la scène affligeante qui précéda de quinze jours notre mariage », il donne la clef de son propre caractère, le sa façon de comprendre l'amour. Le droit qu'il a sur le cœur, sur l'esprit, sur les sens de cette femme, ne date que du jour oii elle s'est librement obligée par un serment, où elle a accepté son amour, où elle a semblé le partager; mais, de ce jour, elle lui appartient, et si elle le trompe, c'est fini d'elle*.

Dès que les yeux de Bonaparte sont dessillés, dès que l'illusion où il a vécu s'est dissipée, l'idée du divorce se fait jour dans son esprit : il tient rompu le lien qui l'attache à sa femme. S'il eût conservé son. ignorance, sans doute il lui serait resté fidèle en Egypte comme il l'avait été en Italie, mais, désormais, à quoi bon se contraindre? à quoi bon, dans l'ennui profond abattu sur l'armée d'Egypte, négliger des distractions qui, quelques mois auparavant, eussent

' On trouvera dans Joséphine répudiée (cli. I) la preuve qui m'a clé fournie il y a peu de temps de ces confidences ou de ces délations faites à Bonaparte.

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