‹ Napoléon et les femmes, l'amourChapitre 15 sur 21 · MADAME FOL' P. ES · texte numérisé non relu

MADAME FOL' P. ES

apparu à sa conscience comme des trahisons envers une maîlresse fidèle, qui maintenant ne sont plus à ses yeux que les naturelles faiblesses d'un homme de vingt-neuf ans?

Il a la fantaisie de goûter aux femmes d'Asie, comme avaient fait quantité d'officiers : on lui en amène une demi-douzaine, mais leur tournure et leur obésité le dégoûtent. Il n'y touche point et les renvoie tout de suite. Nul, dès ce temps, plus susceptible de dégoût, plus sensible aux odeurs, ayant des nerfs' plus impressionnables et plus effarouchés.

Il rencontre mieux au Tivoli égyptien. C'est un jardin sur le modèle du 7'/i'o// de Paris, qu'a entrepris de monter un émigré, ancien garde du corps, ancien condisciple de Bonaparte à Brienne, qui a obtenu de suivre l'armée. Comme à Paris, il y a un cercle, toute espèce de jeux, de chevaux de bois, d'escarpolettes et de balançoires, puis des jongleurs, des psylles, des aimées, et l'on prend des glaces en écoutant la musique militaire. Ce serait charmant avec le personnel féminin des jardins d'amour de Paris; mais, de femmes d'Europe peu ou point, et c'est pourquoi l'armée s'ennuie et pourquoi tant d'officiers, en désespoir de cause, épousent authentiqucment des Egyptiennes.

Les seules Européennes qu'on voit et qui fréquentent au Tivoli sont arrivées avec l'armée. Or, avant le départ, les ordres les plus sévères ont été donnés pour que toutes les femmes d'officiers restent aux dépôts des demi-brigades ; celles-la seules donc sont

parvenues jusqu'au Caire qui, par un subterfuge, sous des habits d'homme, ont enfreint la consigne, échappé aux rondes, et fait la traversée en quelque cale de navire.

Ce sont des audacieuses, des guerrières, habituées aux aventures et prêtes, comme la femme du général Verdier, à tirer des coups de fusil. Entre elles, la plus jolie, une petite femme à cheveux blonds, à peau éclatante, à dents merveilleuses, très agréable en tout temps, ici adorée.

Elle se nomme Marguerite-Pauline Bellisle : apprentie chez une modiste à Carcassonne, elle s'est fait épouser par le neveu de sa patronne, un joli lieutenant du 22® Chasseurs à cheval qui s'appelle Fourès. En pleine lune de miel, ordre d'embarquer pour l'Egypte : la mariée s'est costumée en chasseur à cheval et faufilée sur le même bateau que son mari. Au Caire, elle a repris ses habits féminins, « fraie peu avec les autres officiers, et l'union de ce couple est citée comme un modèle édifiant ». A la fêle donnée le 20 frimaire an YII (l*""" décembre) sur l'Esbekieh, oii, après la revue générale des troupes, Conté lance une montgolfière qui, pense-t-on, doit prodigieusement surprendre les gens du Caire et ne leur fait même point tourner la tête, les deux tout jeunes aides de camp du Général en chef, Merlin et Eugène Beauharnais, se montrent M"'® Fourès : ils l'admirent avec une telle véhémence que Bonaparte à son tour regarde et s'informe.

Le soir même, il la retrouve au Tivoli égyptien^

MADAME FOURÊS 55

lui adresse des œillades, s'approche, lui fait des compliments, s'arrête longuement près d'elle. Puis, des officieux comme il s'en trouve s'entremettent.

Calcul ou vertu, la petite ne se rend pas tout de suile. Il faut des protestations, des déclarations, des lettres, de riches cadeaux. Enfin on s'arrange. Le 17 dccemhre, Fourès reçoit Tordre de s'emharquer — tout seul cette fois — sur le chebec le Chasseur, capitaine Laurens, avec mission d'atteindre la côte d'Italie et de porter des dépêches au Directoire : à Paris, il doit voir Lucien et Joseph Bonaparte et revenir promptement à Damiette. Il revint plus vite qu'on ne pensait.

Dès le jour du départ de Fourès, Bonaparte a invité la petite femme à dîner avec plusieurs autres dames françaises. Il l'a à côté de lui et lui fait fort galamment les honneurs. Mais tout d'un coup, simulant une maladresse, il renverse une carafe d'eau glacée et l'entraîne dans son appartement sous prétexte de réparer le désordre de sa toilette. « Les apparences étaient à peu près conservées, » dit-on. — A peu près, en effet. Seulement l'absence du Général et de M"'° Fourès se prolongea trop longtemps pour que les convives, demeurés à table, pussent conserver des doutes sur la réalité de l'accident.

Le doute fut moins permis encore lorsqu'on vit meubler en hâte une maison voisine du palais d'Elfi- Bey, habitation du Général ; M""" Fourès y était à peine installée que survint Fourès.

Le Chasseur, ayant mis à la voile le 28 décembre,

avait, dès le lendemain, été pris par le vaisseau anglais le Lion, et les Anglais, fort au courant de ce qui se passait à l'armée française, avaient eu la malice de renvoyer Fourès sur parole de ne point servir contre eux pendant la durée de la guerre.

Fourès, que Marmont avait vainement tenté de retenir à Alexandrie, arriva furieux au Caire et lit expier assez rudement à son épouse les libertés qu'elle avait prises. « Pour se soustraire à ses emportements, » j^jme Pourcs demanda le divorce, qui fut prononcé en présence d'un commissaire des guerres de l'armée. Au retour de l'expédition de Syrie, le mari fut de nouveau autorisé à repasser en France et un ordre pressant de faciliter son voyage fut adressé au commissaire de la marine.

Après son divorce, M""^ Fourès, qui avait repris son nom de Bellisle, mais qui dans l'armée, comme jadis à Carcassonne, n'était connue que sous le joli nom de Bellilote, s'afficha en favorite. Richement parée, vivant avec un luxe extrême, recevant à sa table les généraux, faisant les honneurs du palais aux quelques Françaises de Tarmée, on la voyait aux promenades, tantôt roulant en calèche avec Bonaparte, l'aide de camp de service trottant à la portière — Eugène de Beauharnais comme les autres, — tantôt caracolant en hahit de général, tricorne en tête, sur un cheval arabe dressé pour elle. « Voilà notre générale, » disaient les soldats. Les beaux parleurs l'appelaient la Clioupâtre.

Au col, elle portait, pendu aune longue chaîne, le

M ADAM h; rOUHKS 57

portrait miniature de son amant. C'était une liaison puljlifjue, et qui, d'ailleurs, n'étonnait point. En tout élat-major des armées de la République on eut trouvé, dès 92, des jeunes femmes en habits masculins faisant parfois le service d'aide de camp, comme les demoiselles de Fernig-, plus souvent faisant un autre service : comme lllyrine de Morency, Ida Saint-Elme, tant d'autres.

Un costume d'homme était de rigueur alors en toute garde-robe de femme vivant librement, et l'habitude qu'avaient les généraux d'emmener à la guerre leur maîtresse ou même leur femme, était si bien enracinée que, pendant les campagnes d'Espagne jusqu'à la fin de l'Empire, nul pour ainsi dire n'y manqua. Exemple : Masséna en 1810-1811. Eugène pourtant se fâcha un peu des promenades, mais il n'en resta pas moins comme aide de camp près de son beau-père et fut seulement dispensé des cavalcades.

Bonaparte était à ce point amoureux de Bellilote qu'il ne lui avait point caché l'intention de répudier Joséphine et qu'il lui avait parlé de l'épouser, elle, l'apprentie modiste de Garcassonne, au cas où elle lui donnerait un enfant. Mais quoi! « la pelile solle n'en savait pas avoir, » disait-il avec humeur. Et à qui rapportait le propos elle ripostait : « Ma foi! ce n'est pas de ma faute ! »

Pendant l'expédition de Syrie, elle resta au Caire, et Bonaparte lui écrivait les lettres Iqs plus tendres. Au retour, après Aboukir, quand le Général monta

à bord de la Muiron pour revenir en France, il donna l'ordre que la ci-devant, M""^ Fourès le rejoignît le plus tôt possible et par le premier navire qui serait armé. Il lui laissait miUe louis pour le voyage.

Kléber ne l'entendit point ainsi. Successeur de lionaparte dans le commandement de l'armée, il tenait sans doute la possession de Bellilote comme une des prérogatives du général en cbef, et il mit obstacle sur obstacle au départ.

Enfin, il se détermina à l'adresser à Menou, commandant à Rosette, avec ce billet d'introduction :

• Au Caire le 9 vendémiaire an VIII.

« La personne qui vous remettra cette lettre, mon cher général, est la citoyenne Forest ; elle désire passer en France, rejoindre le héros, l'amant qu'elle a perdu et attend de votre obligeante courtoisie que vous lui ferez faire ce voyage le plus tôt possible et en bonne compagnie et tout cela, elle saura mieux le solliciter que moi.

« Je vous salue bien cordialement.

« Kléber. »

Menou répondit le 18 :

« Mon clicr général, la belle est arrivée, mais je ne l'ai point vue. Je lui rendrai sans la voir tous les services qui seront en mon pouvoir pourvu qu'il n'y ait rien à démêler avec son mari. Il y a longtemps que je sais et que j'ai éprouvé (\uilne revient rien de bon

MADAME FOUIiÈS 59

à se mêler d'affaires semblables. Soyez assuré qu'en France il sera parlé de celle-ci; l'homme en queslion a beaucoup d'ennemis et il se trouvera au Corps Législatif quelqu'un qui fera sur la galante aventure un discours de deux heures au inoins. Vous voyez d'ici tout ce qu'on peut dire là-bas 1 Nous serions bien arrangés, 7ious autres pauvres diables, si nous entrions pour quelque chose dans la bataille. »

On voit que Menou paraissait assez peu se soucier de VHomme en question. Un mois plus lard, jour pour jour, il eût écrit d'une autre encre. Enfin, grâce, dit-on, à Desgeneltes, M""*" Fourès obtient de s'embarquer avec Junot et quelques savants de l'Expédition — Rigel, Lallemand et Corancez fils — sur un bateau neutre : V America. Mais malgré son pavillon, V America fut pris par les Anglais.

Voilà Bellilote captive, puis relâchée, enfin amenée en France. Elle y arrive quand tout est terminé ; la réconciliation est accomplie entre Joséphine et Bonaparte, et la journée du 18 Brumaire a fait de son amant le premier magistrat de la République, l'homme qui doit donner à tous l'exemple de la dignité dans la vie et de la rigidité dans les mœurs.

On prétend qu'alors il interdit à Bellilote de venir à Paris. Elle ne fit point faute pourtant de s'y montrer en compagnie, aux Français et dans les autres théâtres. Seulement le Consul refusa de la recevoir.

Par contre, beaucoup d'argent : il en donne chaque année et chaque fois qu'elle en demande. En 1811,

le H mars, il lui fait don encore de 60,000 francs sur la Caisse des Théâtres. Il fait acheter pour elle une maison de campagne aux environs de Paris et il s'intéresse à son mariage avec un personnage Lizarrtt et de peu de scrupules, M. Henri de Ranchoup cidevant officier d'Infanterie.

Le mariage a lieu à Bellcville en 1800 et le mari dont les aventures méritent d'être contées ^ tant elles

' M. II. Mosnier a recherché avec un soin et une compétence sinf^ulicrs l'origine de cette famille et les aventures de ce Ranchoup, épo'ux de M"»" Fourès : « Les Ranchoup, dit-il. avaient, au xvîii« siècle, une posilion des plus modestes, étaient laboureurs dans les villages de Bou'^ernes, Sciages et Ranchoup, aux environs de Craponue. Du village de Ranchoup ils prirent leur nom. En 1631, un d'eux arriva à la dii^nilé de consul de Craponne et, dès lors, ils s'allièrent aux familles bourgeoises de la ville. Au commencement du xviii* siècle im Pierre Ranchoup vint exercer au Puy la profession de chirurgien : il eut cinq fils dont un devint précepteur du comte de Mailly ; un autre fut chanoine de Chartres ; un troisième passa aux lies, se fixa à Saint-Domingue, et, de son mariage avec M"« Denain, fille d'un armateur de Bordeaux, eut un fils : Pierre-Henry, le mari futur de M'"* Fourès. »

Ce Pierre-lleniy, né au Cap-Français, vient de bonne heure en France, où ses oncles se chargent de son éducation ; mais, dès qu'il a seize ans, il leur en fait voir de toutes les couleurs. Il est reçu comme cadet au régiment d'Anjou, obtient, un an après, le grade de sons-lieulenant, et passe, en 1781, aux Indes où il se bat en brave homme et est blessé grièvement. Sa mère meurt, lui laissant une trentaine de mille francs qu'il revient manger en France. Échoué à Chartres chez son oncle, après la succession dévorée, il en repart, en 1787, pour Constantinople, obtient un emploi de major dans l'armée turque et fait les campagnes de Moldavie et de Valacliie. En 1795, il y est encore, dirigeant une école militaire et formant à l'européenne un corps de l'armée turque.

Au moment de la campagne d'Egypte, il est à Paris et olTre ses services au Directoire, qui semble l'employer à une mission en Hongrie. En 1800, à son retour de Hongrie, il rencontre M^^ Fourès, qui lépouse, séiiuite qu'elle est par la particule et le titre de chevalier que Ranchoup s'est donnés et dont elle fera plus lard bravement un litre de comtesse.

Après la chute de l'Empire, Ranchoup a encore diverses missions des Alïaires étrangères, mais bientôt on se lasse ; pour se débar-

MADAME rOUP.I'.S Cl

sont singulières, est nommé le il Brnmnire an X (19 octobre 1801) sous-commissaire des Relations commerciales à Santandcr; trois ans plus tard, il obtient d'y être mis en pied. En 1807, il est transféré à Carlhagène. M"'"" de Ranclioup proteste contre ce déplacement dans une lettre curieuse adressée à Talleyrand. « Le climat de Carthagcne, dit-elle, est encore plus mauvais que celui de Sanlander. » Elle a les plus vives craintes pour la santé de s'on mari. Sa propre santé est altérée. Ce qu^elle demande, c'est sur place le grade de consul général pour son mari ; car un déménagement leur serait très onéreux et ils ne pourraient vivre honorablement à Carlhagène réduits qu'ils sont aux appointements de la place. L'Empereur ne lui refusera pas cette grâce, la première quelle lui ait demandée de sa vie. Talleyrand faisant la sourde oreille, Bellilote s'adresse directement à l'Empereur, le suppliant de lui accorder la dernière prière qu'elle lui adressera : un consulat général, Danlzig ou Hambourg. Cette dernière requête est de Septembre 1807; ce n'est que le 27 Juin 1810 que Ranchoup obtient le Consulat de Gothembourg. Sa femme ne l'y suit pas, s'installe à Paris et

rasser de lui on lui donne on 1816 le privilège du théâtre de Nantes. 11 y fait banqueroute. Il se retourne de nouveau contre les AITaires étrangères; il accable les ministres de ses sollicitations: « Ses demandes réitérées, lit-on en marge de la dernière pétition, ressemblent à de la folie; il est inutile d'y répondre désormais. • Néanmoins, il parait obtenir, en 18.6, un traitement de disponibilité ; mois, cette année même, on le trouve à l'hôpital Saint-Louis, d'oii il pousse un cri de détresse — le dernier vraisemblablement. Celte vie qu'a menée le mari de M'"* Fourès complète l'histoire de celle-ci et y met le dernier trait.

semble se soucier fort peu de voyager en Sui^de.

Elle occupe un bel appartement rue Napoléon, lient un grand état de maison, dépense à tort et à travers, est folle de monde et de plaisir, s'empresse aux bals, aux spectacles, aux promenades à la mode, reçoit quantité de Russes, entre autres, comme de jusle, Czernicheiî, Narisbkin, DemidoCf, Tettenborn, mais ne néglige pas pour cela les Français. Elle a pour amant, en 1811, le commandant Paulin, aide de camp de Bertrand, et, presque en môme temps^ Peyrusse,le frère du caissier de la Couronne. Gela ne Fempcche pas de courir après l'Empereur, d'épier son regard et de désirer son sourire. Dans toute fête publique où elle peut espérer qu'il passera, elle se place au premier rang. Dans tous les bals masqués où il y a chance qu'il vienne, elle trouve moyen de se faire inviter. Un soir, dans un de ces bals, elle le reconnaît sous son domino gris de fer, l'aborde, l'agace, croit, à un mot qu'il lui dit ou qu'elle croit entendre, qu'elle a éveille un souvenir dans son esprit. « Décrire une jubilation comme celle où je la vis le lendemain n'est pas en mon pouvoir, » écrit Paulin. Qui sait? C'est peut-être le lendemain qu'il lui envoya les 60 000 francs.

Paulin parti pour l'illyric paré des belles épaulettes à graine d'épinard que lui a offertes Bcllilote, elle prend un autre, deux autres amants. L'un, Pieveroni Saint-Cyr qui lui sert de teinturier pour le roman qu'elle a entrepris décomposer, qui s'intitulera Lord Wentworth et dont elle envoie les épreuves à Paulin pour le distraire; Tautre le Corse Lepidi, aide de

MADAME FOURÈS 63

camp du duc de Padoue, joli comme un ange, mais assez sot. « J'aime les jolies bêtes, » dit-elle.

Mais voici que Ranclioup qui, sans y rien voir, avait laissé passer chez lui un régiment tout entier, découvre Tintrigue et exile sa vertueuse épouse à Graponne, dans la maison d'un notaire oiî il lui loue une chambre. Là, elle se fait passer pour victime de Napoléon, se donne comme une dame d lionne w de l'Impératrice et avec Tunique bonne qui l'accompagne se plaît à étonner par sa tenue la société de l'endroit. Elle s'assied devant la maison qu'elle occupe pour lire les journaux, fume à la fenêtre de sa chambre, se promène avec un grand chien à poils soyeux qu'elle emmène même à l'église. Point d'excentricité qu'elle ne se permette. Cela se termine par une bonne séparation de corps et de biens et, par suite, plus de logement, de toilettes, et plus d'argent.

Elle en trouve pourtant assez pour venir en 1813, à Vérone, rejoindre Paulin qui, un beau jour, au milieu d'une grande revue, reçoit un petit billet mystérieux annonçant son arrivée. C'est une vie d'amour tout exalté, jusqu'au moment où Paulin doit suivre son général à l'armée d'Allemagne. M"'^ de Ranclioup revient alors à Paris où, quoiqu'elle paraisse dans les meilleurs termes avec les frères Peyrusse et quelques-uns de leurs amis, on la trouve en môme temps fort répandue dans les cercles à la mode. Elle fréquente chez la baronne Girard, chez la comtesse de Sucy, chez la baronne Boyer. C'est qu'elle est en vérité très intelligente et très agréable,

et qu'elle plaît aux femnies comme aux hommes. Elle vient de publier chez Delaunay son Lord Wentworth et, du coup, la voilà passée femme de lettres.

Elle peint aussi, non sans agrément : on en peut juger par un portrait aimable où elle s'est représentée effeuillant une marguerite ; singulière idée, car, si elle cherche le passionnément^ elle a rencontré le : plus du tout. Mais pour une marguerite effeuillée, la pelouse n'en chôme pas. Elle est charmante sur ce portrait avec sa tête drôle et vivante, un peu ronde, — un peu modiste — mais très fraîche et très éclatante sous les cheveux d'un blond cendré nattés tit frisés à l'enfant ; avec ses grands yeux d'un bleu clair qui veulent être pudiques, à la façon des cruches cassées^ et auxquels des sourcils d'un noir d'ébène donnent un éclat singulier ; avec son corps délicat et appétissant, des bras d'une vraie beauté, cet ensemble aimable, frais, gentil qui rachète par l'éclat et la grâce ce qui manque en distinction.

Telle elle est, sauf que ses cheveux repoussés peuvent la couvrir tout entière, lui faire un royal manteau, lorsque l'Invasion ramène à Paris ses amis les Russes. Elle semble avoir joui fort bien encore de ces années 1814 et 181S, mais, vers 1816, la gêne arrive, puis une sorte de misère. Alors elle vend son mobilier qui est d'importance, et part pour le Brésil en compagnie d'un sieur Jean-Auguste Beilard, ancien officier de la Garde. Le bruit court à Paris que, avec sa fortune réalisée, elle se propose de nouer des relations avec Sainl-llélcne et de faire évader Napoléon.

MADAME FOUnÈS Cô

Elle n'y pense guère, ayant pris l'Empereur en horreur et affectant les opinions les plus purement blanches. Lorsque, en ses mémoires, M""^ d'Abrantès, avec quantité d'éloges, se fait l'écho du racontar, M™*" de Ranchoup proteste. Cela la pourrait metlro mal avec la police qui la surveille comme « ancienne amie de Bonaparte », et qui, en 1825, lorsqu'elle revient en compagnie de Bellard, la fait filer pas à pas.

On prétend savoir que Bellard, qui se dit colonel, est son amant depuis quinze ans ; que Pauline a une fille, d'environ vingt ans qu'elle fait appeler Mademoiselle de Longchamp, qu'elle même prend ce nom de Longchamp : qu'elle vit largement et d'ailleurs ne fréquente pas de gens suspects.

Au fait, par ses voyages, elle n'a voulu, semble-t-il, que se refaire une aisance : elle a emporté une pacotille, qu'elle échange au Brésil contre des bois de palissandre et d'acajou, revient avec ses bois, les vend, achète des meubles qu'elle retourne vendre et fait ainsi la navette jusqu'en 1837, oij elle se fixe à Paris. Elle continue à écrire, publie un nouveau roman : Une Châtelaine du XIP siècle, et, installée dans un appartement modeste de la rue de la Villel'Evêque, entourée de singes et d'oiseaux en liberté, elle mène jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans — car elle est morte seulement le 18 mars 1869 — une existence que beaucoup envieraient. Elle a gardé son intelligence intacte, elle écrit, elle peint, elle joue delà harpe, elle achète des tableaux, elle entretient

ses relations avec les femmes qu'elle a connues jadis, elle forme môme de nouvelles amitiés, — avec M''"^ Rosa Bonheur entre autres.

Soii goût d'art, on le trouvera dans les tableaux assez nombreux qu'elle a lègues au musée de Blois (elle était attirée à Blois par une amie, la baronne de WimpfTen). Beaucoup de copies, beaucoup de ces tableaux qu'on dit de Fécole de Raphaël, du Titien, de Léonard, de Boucher ; quelques toiles attribuées à Prud'hon, d'autres à Reynolds, à Terburg, à Jean Meel, à Carlo Maratti, à Jeaurat ; deux tableaux modernes, l'un de Rosa Bonheur, l'autre de Compte- Cal ix ; àQ?> Enfants Jésus, à^s Bohémiens, des Vénus, des Amours, des Psychés, des Ermites^ des Leçons de flMte — rien qui rappelle les temps de l'Egypte, et le palais d'Elfi-Bey, et l'homme qui dans cette vie" devrait tenir toute la place. M""^ de Ranchoup — la comtesse de Ranchoup, comme elle se faisait appeler — avait, avant sa mort, brûlé toutes les lettres que lui avait écrites le général Bonaparte.

Elle eût voulu, semble-t-il, anéantir jusqu'au souvenir de cet amour qui lui vaut seul un peu de" la curiosité de l'histoire, cet amour très jeune, très sensuel, qui a encore des côtés de naïveté, mais qui, surtout, dénote déjà chez Bonaparte ce désir, dès lors impérieux, d'un enfant à lui, un enfant à qui il transmettrait, avec sou nom, l'héritage de sa gloire.

vj

Josépliine dînait au Luxembourg", chez Gohier président du Directoire, lorsque tomba la nouvelle inattendue surtout pour elle, du débarquement de Bonaparte à Fréjus. En vérité, elle avait comme oublié que Bonaparte existât et semblait ne plus penser qu'il pût revenir, tant elle avait arrangé sa vie à sa guise, et tant elle se conduisait en veuve consolée.

En Egypte, le mari songeait au divorce ; mais, en France, la femme rendait la répudiation nécessaire.

Détachée de Barras, qui ne pouvait plus être un amant, dont l'influence d'ailleurs déclinait et dont les pouvoirs allaient bientôt expirer, elle s'était d'abord accrochée aux Rewbell, au point de leur jeter à la tète sa fille Ilortense pour leur fils ; puis, Rewbell tombé par le coup d'Etat de prairial an VII, éperdument, elle s'était livrée aux Gohier, mari et femme, dès l'entrée du mari au Gouvernement.

Ce bourgeois de Rennes, qui affectait les mœurs pures et l'intégrité spartiale, c'était le ministre de la Justice de la Terreur, celui qui avait inventé les formules légales dont Fouquier-Tinville requérait l'application. C'était le casuiste de la guillotine. Rien ne donne l'air d'austérité comme la chasse aux expédients juridiques : c'est l'hypocrisie nécessaire pour couvrir la prévarication. Gohier donc passait pour austère. Pour son austérité, il était entré au Directoire, et aussi il avait recruté Joséphine qui lui racontait ses passions ; et Gohier, protecteur, lui conseillait de divorcer pour épouser M. Charles. Le divorce est légal et républicain, il permet à une femme qui était la maîtresse d'un homme de devenir sa concubine.

Joséphine hésitait — presque tentée. Mais, en attendant, elle avait rompu avec ses beaux-frères, Joseph et Lucien, et ils avaient, plus encore, rompu avec elle. D'eux, elle était assurée de ne rien obtenir, pas même l'argent dont elle avait besoin et qui lui manquait tellement ! D'elle, ils n'avaient rien à attendre et si, tant que le Général avait été en France, ils l'avaient tolérée, à présent ils ne cherchaient qu'à la pousser hors de la famille oii ils ne l'avaient jamais acceptée. Elle allait donc à Gohier, qui étant du Gouvernement lui pouvait être singulièrement utile. Il est vrai que Gohier était l'ennemi des Bonaparte; mais plus il leur était hostile, mieux il convenait à Joséphine. Si le conquérant d'Egypte ne revenait point, qui sait s'il n'y avait point quelque nouvelle

LE TAUDON 69

fortune à tenter de ce cùlé; s'il revenait, M""" Gohicr don ton n'avait jamais dit tant de mal, abritée qu'elle était contre la calomnie par son obscurité, ses mœurs, ses habitudes, ses façons de petite, toute petite bourgeoise rennaise, ferait un admirable répondant, couvrirait de sa bonne renommée les fréquentations douteuses, les amitiés suspectes et les amours étalés.

Donc intimité chaque jour resserrée, et on était à dîner en famille, lorsque celte nouvelle est jetée sur la nappe : Bonaparte débarqué et en route pour Paris. Quelque diligence qu'aient faite les courriers, il les suit sans doute : ce n'est pas pour s'arrêter aux Iriomphes des villes qu'il a violé la quarantaine. Délibérer, tenir conseil, Joséphine n'en a pas le temps. D'ailleurs, un seul parti à prendre : payer d'audace. C'est ce qu'elle fait, même avec Gohier, qu'elle prétend, bon gré mal gré, mettre dans son jeu : « Président, lui dit-elle, ne craignez pas que Bonaparte vienne avec des intentions fatales à la liberté ; mais il faudra nous réunir pour empêcher que des misérables ne s en emparent î »

Gohier servira sans doute, mais c'est Bonaparte d'abord qu'il faut. Vite, Joséphine demande des chevaux de poste. Elle prétend courir à la rencontre du revenant, éviter toute explication, tomber dans ses bras, réveiller dans ses sens l'amour éteint, le reprendre en maîtresse, et, dans sa voiture rentrer à Paris, à son bras rentrer rue Chantereine, et avec lui recevoir les Bonaparte dé|)ités, qui, celte fois encore, n'oseront parler, ou qui, s'ils parlent, trou-

veront oreille close. Point d'hésitation ni de temporisation comme lorsqu'il s'agissait du départ pour ritalie, point de Louise Compoint ni de Fortuné, nul bagage, et sa chaise vole sur la route de Bourgogne.

C'est par la route du Bourbonnais qu'arrive Bonaparte, et tandis que, pressant les postillons, Joséphine dévore des yeux l'horizon, y cherchant la voiture qu'elle espère, son mari est déjà rue de la Victoire. Elle revient en hâte, mais il lui a fallu aller jusqu'à Lyon, car les deux routes, qui se séparent à Fontainebleau, ne se rejoignent que là. Trois jours ont passé pendant lesquels Bonaparte, déjà affermi dans ses idées de rupture parles histoires recueillies en Egypte, interroge ses frères, ses sœurs, sa mère. Nul doute désormais snr la conduite de Joséphine à Milan, sur sa vie pire encore durant ses dix-sept derniers mois. Il semble que par ménagement, soit pour elle, soit pour leur frère, les Bonaparte ne disent pas ce qu'ils savent : d'ailleurs, probablement, ils ne savent pas tout; mais ce qu'ils disent suffit. La décision de Napoléon est prise, elle paraît inébranlable, et toute la famille y applaudit.

En vain, des amis, auxquels il raconte ses déboires, lui remontrent que cette acclamation du peuple à son retour l'engage et l'oblige ; que la nation, qui espère de lui son salut, n'attend pas de lui un scandale ; que relever l'État est son premier devoir et qu'il peut différer pour renvoyer sa femme ; que, s'afficher en mari trompé, c'est débuter par se donner

un ritlicule, et que, en France, le ridicule tue. Mais (le tout cela Bonaparte n'a souci : « Elle partira, (Util ; que m'importe ce qu'on en dira? On en bavardera un jour ou deux, on n'en parlera plus le troisième. » Nulle considération n'est pour le toucher ou l'amollir. Nul intérêt, si grand qu'on le lui présente, n'est pour prévaloir sur sa juste indignation. Pour éviter toute rencontre oii il pourrait se laisser attendrir — car il sait le pouvoir de cette femme sur ses sens, il le craint encore sur son cœur — il fait déposer chez le concierge les effets, les bijoux, tout ce qui est à elle ; il donne rendez-vous pour le lendemain matin à ses frères afin de régler les dernières formalités, et, enfermé dans sa chambre, au premier étage, il attend.

Joséphine arrive enfln, affolée. C'est une partie suprême qu'elle va jouer, et la partie est aux trois quarts perdue. En route, pour la première fois peutêtre de sa vie, elle a réfléchi, et toute l'horreur de sa position a brusquement apparu devant ses yeux. Si elle ne parvient pas à le voir, à le conquérir, oii ira-t-elle ? que deviendra-t-elle ? Des passe-temps comme M. Charles, c'est bon un jour, un mois, un an. Mais comment a-t-elle pu être si sotte, non que de le prendre, mais que de l'afficher? Cela, et Barras, et d'autres, et la guerre déclarée aux Bonaparte, et les dettes, les dettes surtout !

C'est un tourbillon dans sa tête. Ne sachant point compter, achetant toujours, ne payant jamais, s'imaginant avoir tout soldé lorsqu'elle a donné de misé-

12 NArOLIÎON ET LES FEMMES

rables acomptes, elle traîne déjà après elle, com clic traînera pendant tout l'Empire, jusqu'à sa dernière heure, un cortège de créanciers qui lui présentent sans cesse de nouvelles occasions de dépenses, et dont, sans fin, elle grossit les mémoires, sans s'inquiéter un instant des échéances. L'échéance venue, elle pleure, elle sanglote, elle perd l'esprit, elle invente les combinaisons les plus étranges, elle se donne à Dieu ou au diable, et dès qu'elle a gagné un petit peu de temps, elle s'imagine avoir tout sauvé. Elle en est là à ce moment. A ses fournisseurs seuls, elle doit, a-t-on dit, douze cent mille francs. C'est vraisemblable : c'est là le chiffre ordinaire de ses banqueroutes. Il y a mieux qu'on ignore : elle a acheté, dans le canton de Glabbaix, département de la Dyle, pour 1 195 000 francs de biens nationaux, et clic en doit les deux tiers — l'autre tiers devant être fourni par sa tante, M"'^ Renaudin, devenue M"'® de Bcauharnais, qui n'a pas le premier sou pour les payer. Elle a acheté, le 2 floréal an YII, du citoyen Lecouteulx, la terre et le domaine de Malmaison, moyennant 225 000 francs de principal, 37 ol6 francs pour les glaces, meubles meublanis, ustensiles et provisions, et 9 111 francs de droits d'enregistrement. Là-dessus, elle a payé les 37 516 francs de mobilier avec « le prix des diamants et des bijoux lui appartenant ». Mais le reste est exigible, et qui paiera ?

Sans doute, elle peut dire que le Général, qui a visité Malmaison avant son départ pour l'Egypte, a oQert 250 000 francs de la propriété et que c'est à

peu près le prix pour lequel elle s'est engagée. Mais, après avoir vu Malmaison, Bonaparte a vu Ris, il s'est vivement attaché à l'idée d'acheter ce château, puis il s'est rabattu sur une terre en Bourgogne. D'ailleurs, il ne lui a laissé à elle aucun pouvoir pour traiter en son nom. C'est à son frère Joscpli qu'il a confié son argent; c'est par Joseph qu'il a fait payer à Joséphine sa pension annuelle de 40 000 fr. ; c'est à Joseph, seul, qu'il a communiqué ses projets; car, de lettres de lui à sa femme de ces temps d'Egypte pas une. Si Joseph a lâché lo 000 francs pour un acompte aux Lecoulteux, la quittance, en date du 17 messidor an Yll, est au nom du Général, et Joséphine doit les 15 000 francs, puisqu'elle a voulu être mariée sous le régime de la séparation de biens.

Rien ne lui appartient, pas même l'hôtel de la rue de la Victoire : il a été acheté et payé par Bonaparte. Il lui reste son écrin, cet écrin formé en Italie qu'elle se plaît à montrer et qui, dit une femme, est digne déjà de figurer dans les contes de Mille et une Niiils; il lui reste encore des tableaux, des statues et des antiquités, le butin de guerre de sa campagne. Mais qu'est cela près de ce qu'elle doit payer? Qu'estce, près de ce qui lui échappe?

Ainsi, la voilà sur le pavé, et elle n'est plus à Tàge 011 Ton rencontre des fortunes. Les années ont marqué sur la peau flétrie par le fard. La taille est restée gracieuse et souple, mais le visage se gale Créole, mariée à seize ans, nubile à douze (Tercier

dit lui avoir fait la cour vers 1776 ou 1778), elle est bien plus vieille qu'une femme du même âge en nos climats, elle est presque une vieille femme à trentesept ans. Donc, si elle échoue, nul remède; et envisageant alors, et d'un coup, toutTabîme, elle se cramponne à cet espoir suprême que Napoléon la verra et qu'il se laissera attendrir.

Elle a pénétré dans Fhôtel, mais il lui faut forcer maintenant la chambre de Bonaparte. Devant la porte, elle a frappé vainement, elle s'agenouille et l'on entend la plainte de ses sanglots. Il n'ouvre pas. Des heures, une journée entière, la scène se prolonge. Il ne répond pas. Enfin, Joséphine, épuisée, va s'abandonner, redescendre, partir; mais sa femme de chambre, Agathe Rible, la ramène devant cette porte close, court chercher les enfants, Eugène, Hortense, et, avec leur mère, agenouillés, ils supplient à leur tour. La porte s'ouvre et, sans un mot, les yeux baignés de larmes, la face convulsée par ce long et terrible combat qu'il vient de livrer à son cœur, Bonaparte apparaît tendant les bras.

C'est le pardon, non pas un pardon regretté qui plus tard reviendra sur le passé et s'en fera des armes, mais le pardon généreux et entier, l'oubli complet des fautes commises — l'abolition. Bonaparte a cette faculté surprenante de pouvoir ne pas se souvenir et, la confiance rendue, de tenir pour non avenus les fautes ou les crimes qu'il lui a plu de ne point punir, de les supprimer de son imperturbable mémoire. JXon seulement il pardonne à la iemme;

mais, vertu plus rare, il dédaig-ne les complices (ju'elle s'est donnés. « Jamais il ne priva aucun de la vie ni de la liberté. » Il ne fit rien |)Our empêcher leur fortune, et, pourtant, lorsqu'il rencontrait certain d'entre eux, il devenait subitement très pâle.

Ce n'est point la faute de ces hommes, il le reconnaît : c'est sa faute à lui. Il a mal gardé sa femme. Dans le harem, un homme a pu s'introduire. Il a dû être pressant : c'est la nécessité de son sexe ; la femme a dû succomber : c'est la fatalité de sa nature. Si cette femme n'est plus aimée, il faut la renvoyer, la répudier; si elle l'est encore, il n'y a qu'à lui pardonner et à la reprendre. Pour des reproches, à quoi bon ? Devant le fait, Bonaparte est désarmé : il l'accepte et s'y soumet. Il prend les choses au point oii elles se trouvent et les êtres dans l'état où ils sont sans exiger des femmes une virginité ou même une pudicité qu'elles n'ont plus. Gela est moins français peut-être en sa nature qu'oriental, mais c'est ainsi. Seulement, désormais, il prendra ses précautions, et, sachant — ou plutôt croyant savoir — à quoi s'en tenir sur la morale et la vertu des femmes, il érigera comme règle fondamentale que, jamais, aucun homme, sous quelque prétexte que ce soit, ne doit rester seul avec sa femme; que sa femme doit être gardée, surveillée le jour comme la nuit; que c'est là la condition absolue de sa sécurité maritale : ets'il n'applique point strictement cette règle à Joséphine, dont il ne compte plus guère avoir d'enfants, on verra comme il y tiendra avec sa seconde femme.

7fi NAPOLÉON ET LES FEMMES

Joséphine triomphe, elle triomphe des Bonaparte, qui, après avoir déploré son mariage, en ont souhaité, préparé, presque achevé la rupture. Elle amène Napoléon à en triompher avec elle, car, le lendemain de cette grande scène el de cette réconciliation, lorsque Lucien, le plus crdent des avocats du divorce, est, à la première heure, mandé par son frère, c'est dans la chambre à coucher de Joséphine qu'il est reçu, et Napoléon est encore au lit.

A quoi bon parler des dettes et comment imaginer qu'ayant pardonné ce qu'il a pardonné, Bonaparte s'arrête à de l'argent? Il paie, le 21 brumaire, les 1 19o 000 francs de biens nationaux dans le département de la Dyle, qui, plus tard, serviront à la dot de Marie -Adélaïde, dite Adèle, fille naturelle de leu M. de Beauharnais, lorsque Joséphine la mariera, le 8 frimaire an XIII, à François- Michel- Augustin Lecomte, capitaine d'infanterie, nommé, à cette occasion, receveur particulier à Sarlat. Il paie le principal de la Malmaison, 223 000 francs, une bagatelle; il paie les 1 200 000 francs de dettes aux fournisseu-^s, mais il a soin de s'enquérir et de faire régler les factures, si bien que en déduisant les objets non fournis et en rabattant les prix surfaits, il s'en tire avec moitié : 600 000 francs tout juste.

En vérité, c'est là de quoi faire réfléchir Joséphine si elle en est capable : un mari qui paie ainsi plus de deux millions de dettes, c'est un entreteneur comme on n'en trouve guère et qui mérite qu'on lui fasse quelques sacrifices. Joséphine les fera, et sa con-

duîte apparente jusqu'au divorce ne laissera point de prises à ses adversaires. Elle a trop peur de perdre sa position, comme elle dit.

Quant aux Goliier, elle leur a prouvé sa reconnaissance. Le 17 brumaire au soir, elle les a invités à déjeuner pour le 18 au malin, et, Goliier n'clant point venu, elle a pressé M'"° Gohier de faire acepter à son mari une place éminente dans le nouveau gouvernement. Goliier, toujours austère, refuse avec indignation; mais, après deux ans de bouderie, quand il revient à solliciter le Premier Consul, c'est Joséphine qui obtient pour lui le commissariat général d'Amsterdam, oii il se trouva si fort à son gré qu'il y passa dix années et qu'il y eût passé sa vie entière si, en 1820, le poste n'avait été supprimé. Alors il refusa, dit-on, d'aller à New-York, mais il accepta une bonne retraite, qui lui fut payée durant la Restauration tout entière. Il n'en fut pas moins un républicain vertueux et qui se fit enterrer civilement.

LA GRASSirJI

Bonaparte a pu pardonner; il peut se contraindre à l'oubli, mais il ne peut, en Fan VIII, se retrouver tel qu'à ses premières rencontres avec Joséphine, au temps oii son inexpérience amoureuse et mondaine, ses sens nouvellement éveillés, son tempérament débutant s'enivraient de la possession d'une femme et d'une dame. Avec M""^ Fourès, il a savouré cette fleur de jeunesse, cette fraîcheur sans prix des dixhuit ans, et la comparaison s'impose à son souvenir. Il a pris agrément au changement et n'a plus ni l'intention ni môme le pouvoir de demeurer un mari fidèle.

Ce qu'il souhaiterait que Joséphine fût désormais pour lui, ce serait moins une maîtresse qu'une amie, moins une épouse qu'une confidente : une femme de bon conseil, à laquelle, en des soirs d'expansion, il dirait quelqu'une des pensées qui l'agitent et dont il prendrait les avis sur une société qu'il n'a pas eu

le temps de connaître; une délicate et tendre gardemalade qui, s'il était arrêté par quelque indisposition, lui apporterait la douceur des soins presque maternels, l'écouterait, le plaindrait, le dorloterait, sur les genoux de laquelle il poserait sa tête endolorie pour qu'elle la caressât avec des mains légères et fluides, comme s'il était redevenu un tout petit enfant,

Et, à des nuits, elle serait encore Tépouse- et môme la maîtresse — car elle reste, elle restera toujours pour lui la plus désirable — mais une maîtresse avec laquelle il n'aurait point à se gêner ni à se contraindre ; qui, sans ennui apparent, accepterait ses mélancolies ou subirait ses jeux; qui, sans fatigue visible, serait toujours prête aux voyages, aux expéditions, aux perpétuels changements de place ; qui l'attendrait toujours et ne le ferait jamais attendre; qui, sans partager sa fiè\re d'activité, s'associerait sans rechigner à tout ce qu'il lui plairait d'entreprendre, monterait dans la voiture qu'il mènerait à quatre, jouerait aux barres, suivrait ses chasses, l'accompagnerait au théâtre, toujours un sourire aux lèvres, toujours une douceur dans la voix.

A Joséphine, enfin, il réserve, dans ses desseins politiques, un rôle à part : cette France qu'il prétend reconstituer manque, suivant lui, de deux de ses éléments primordiaux : la Noblesse et le Clergé. Il se charge de rallier celui-ci et il compte sur sa femme pour attirer celle-là. Sans se rendre compte de la hiérarchie mystérieuse à laquelle était soumise Tan-

Page 1