XX INTRODUCTION
vînt traverser ces éléments encore disjoints, provoquer leur mélange intime, illuminer brutalement mon esprit. J'ai vu le 4 Septembre. La honte, la formidable honte de cette révolte en présence de l'ennemi, ces cris de : Vive la paix ! jetés aux soldats rendant leurs armes, l'horreur de l'étranger, le dégoût des bravades imbéciles, la haine des avocats orléanistes ouvrant à une populace de souteneurs, d'escarpes et de prostituées les portes de ce palais où ils avaient prêté serment d'être fidèles à l'Empereur, j'en ai subi tout le martyre, — et, par cet admirable soleil d'automne, ces bandes riofoleuses et dansantes emplissant la rue de la Paix, insultant au passage la Colonne, s'engouffrant dans la rue de Rivoli, noircissant de leur flot montant la place de la Concorde, je les vois, je les entends, et j'aurais voulu avoir donné ma vie pour que cela ne fût pas en France au lendemain de Sedan.
Et, ce qu'on entendait, la phrase par laquelle certains voulaient justifier ce guet-apens de quelques Parisiens contre la Patrie, c'était la même que répétaient, en 1814, les bons amis des Alliés : « La Prusse ne fait point la guerre à la France, mais à l'Empereur ! » Alors, j'ai senti, j'ai compris que ce jour-là, comme jadis, ceux-ci comme ceux-là, étaient, conscients ou non, les complices de l'envahisseur; que, l'Empereur renversé, c'était la Patrie livrée ; que ce serait demain comme c'avait été hier, et que, bien plus encore contre l'Europe monarchique que pour nous-mêmes, les Napoléons et la Nation étaient insé-
INTRODUCTION xxi
parables, parce que ceux-là seuls faisaient que celleci fût redoutable.
En même temps, tout un tumulte de sensations anciennes et de la prime enfance me remontait au cœur. C'était, de temps très lointains et presque oubliés, comme si je les avais traversés dans une vie antérieure, la religion qu'on m'avait apprise au berceau qui réclamait son fidèle. Des êtres très bons, très vieux, qui aimaient les fleurs et les enfants, qui étaient doux et tendres à ma timidité craintive, me prenaient sur leurs genoux, et, de leur voix brisée, qui, après quarante années, sonne encore à mes oreilles, ils me disaient quelque chose qui était comme un conte des fées, mais combien plus merveilleux et plus rare ! — Car ils en avaient été, ce qu'ils racontaient ils l'avaient vu, et, si je doutais, de leurs mains gourdes oii des doigts manquaient, ils prenaient mes petites mains et me faisaient toucher les trous qu'avaient faits les balles, les lances et les sabres. A cet évangile nouveau, l'évangile de Celui qui n'est plus, comme l'Autre, le Fils de l'Homme, mais qui est l'Homme même, ils apportaient en preuves, ces témoins, les plaies de tout leur corps. Et ils étaient joyeux d'avoir fait au moins à leur dieu, à défaut de leur vie pleine, le sacrifice d'une part d'eux-mêmes. Et mon inépuisable curiosité, qui ne parvenait point à lasser leur inépuisable bonté — la bonté infinie des forts, — les questionnait sans fin, sans relâche, sur Celui dont la face marmoréenne, étrange et superbe, planait sur ce salon comme la divinité du lieu.