PALAIS
père de ce que nous appelons aujourd’hui la mécanique ration:
nelle, l'une des pierres angulaires de l’édifice général de la science ;
on peut encore saluer en lui le premier instauraleur de ces deux hautes diciplines mathématiques de caractère fondamental, dites aujourd’hui la fhéorie des fonctions et le calcul des variations.
Devenu, lui aussi, très grand ami de Napoléon, par le génie de qui il avait été vivement séduit, il fut fait par lui sénateur et comte de l’Empire avant de finir doucement ses jours le 10 avril! 1811, ayant toujours vécu dans sa tour d’ivoire sans jamais se mêle aux agitations de la vie publique.
En HIÈme temps que par Lagrange, l’enseignement de l'analyse fut donné à l'Ecole polytechnique, à son origine, par Fourier.
Né à Auxerre le 21 mars 1768, fils d’un simple artisan, et propre petit-neveu du Fee Pierre Fourier porté sur les autels, Joseph Fourier fit montre, pour l'étude des sciences, d’une étonnante précocité, mais à l'encontre de Lagrange, il eut une existence très mouvementée, qu'influencèrent grandement les évènements publics. Incorporé parmi les savants qui accompagnèrent le général Bonaparte, dans l'expédition d'Egypte sur laquelle nous allons avoir à revenir, Fourier en cela bien différent de Laplace, y fit montre de tels talents administratifs, qu'au retour en France, Bonaparte, lui faisant abandonner sa chaire de l'Ecole Polytechnique, le transforma en un préfet, auquel plus tard il décerna un titre de baron avec dotation. Envoyé de prime abord à Grenoble, il y resta, du 2 janvier 1802
jusqu’à la fin de l'Empire. Il y déploya, au reste, tous les mérites
que le Premier Consul avait su discerner chez lui et se signala particulièrement par ses heureuses initiatives en fait de travaux publics ; c’est à lui notamment que sont dus l'ouverture de la route de Grenoble à Turin par le mont Genèvre et le desséchgment des marais de Bourgoin.
Mais, chose bien digne d’être notée, ces occupations administratives furent loin de le faire renoncer à ses travaux scientifi-
ques; c'est, au contraire, dans cet intervalle qu'il a composé
son œuvre maîtresse, celle qui lui vaut de figurer en belle place dans le panthéon de la science, sa théorie analytique de la chaleur, premier modèle d’une application de grande envergure des mathématiques à l’étude des lois de la physique, à l’occasion de
Eee laquelle ïl à d’ailleurs créé un outil analytique, depuis lors devenu classique, et d’ailleurs très justement sous son nom, /es séries de Fourier.
L'illustre savant eut à connaître par la suite des heures terriblement difficiles. Lors du retour de l’île d’Elbe, il était encore préfet à Grenoble ; il y avait, en effet, été maintenu par le gouvernement de la Restauration, auquel, tel Laplace, il s'était laissé aller à se rallier. Ayant cru, en 1814, à la chute définitive de l'Empereur, 1l avait pensé être, sur le terrain politique, dégagé de toute obligation à son endroit, sans rien renier pour cela des sentiments qu'à titre personnel il lui avait voués depuis leur commun séjour en Égypte. Ce n’est peut-être pas très brillant, mais c’est très humain.
Or lorsqu’éclata comme un coup de tonnerre la nouvelle du débarquement au Golfe Juan, suivi de la marche foudroyante vers Paris, le pauvre Fourier se trouva pris entre les nouveaux devoirs que lui avait créés son ralliement aux Bourbons et les aspirations que réveillait en lui son ancien attachement à l'Empereur. Ne pouyant se résoudre à trahir ni ce qu'il regardait alors comme son devoir de préfet, niles sentiments intimes qui subsistaient en lui, il ne trouva pas d’autre moyen de se tirer de cette angoissante re tive que de quitter sa préfecture pour se retirer à Lyon où les princes de la famille royale étaientréunis ; à Grenoble, il laissait le commandant de la subdivision, général Marchand, se débrouiller à sa guise.
Lors de la rentrée de Napoléon à Paris, Fourier obtint sans difficulté de lui le pardon de la défaillance qui lui avait permis de conserver sa préfecture après l’abdication de 1814.
Par contre, les Bourbons lui tinrent sévèrement rigueur de son abandon de poste lors du retour de l’île d'Elbe. Privé de tout emploi après la rentrée de Louis XVIII à Paris, il dut, ROUE assurer sa subsistance, accepter un assez modeste DE qu’un de ses anciens élèves de l'Ecole Polytechnique, devenu préfet de la Seine,-le comté Chabrol de Volvic, fut heureux de pouvoir lui accorder dans ses bureaux.
Mais là où le ressentiment du gouvernement royal dépassa vraiment la mesure, ce fut lorsque, en 1816, Fourier ayant, pour ses admirables travaux de physique mathématique, élé élu membre de l’Académie des sciences, le roi refusa de ratifier cette élection. Ce ne fut que l’année suivante, alors que les passions politiques étaient déjà un peu assoupies, qu’une nouvelle élection fit entrer Fourier à l’Académie, Louis XVIII ayant cette fois
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passé outre à l'opposition des personnes de son entourage qui lui conseillaient encore de ne pas désarmer. Fourier devait, au reste, devenir en 1822 secrétaire perpétuel de l’Académie, en attendant d'accéder en 1826 à l’Académie francaise. Il est mort le 16 mai 1830, et c'est Arago qui lui a succédé comme secrétaire perpétuel.
* * * Parmi tous ces grands mathématiciens amis de Napoléon, celui dont la figure se détache avec le plus de relief, qui, d’ailleurs, pénétra le plus avant dans l'intimité du grand homme et
pour lui rester inébranlablement fidèle, ce fut Monge, Monge
dont mon camarade, confrère et ami Louis.de Launay, son principal historiographe, a résumé le portrait moral en ces quelques mots : « Intelligent, travailleur, ardent, imaginatif, bon, dévoué, avec une nuance de rudesse plébéienne ». Bourguignon comme Fourier, et comme lui fils d'un modeste artisan, Gaspard Monge est né à Beaune le 10 mai 1746. Comme Fourier encore, Monge se montra d’une exceptionnelle précocité pour l'étude des sciences. Dès l’âge de 16 ans, il était appelé par
les oratoriens, dont il avait, été l'élève, à professer la physique
à leur maison de Lyon. Nous le retrouvons un peu plus tard répétiteur du cours de mathématiques professé à l'Ecole du génie de Mézières par l’abbé Bossut qui sut discerner sa haute valeur et le désigna plus tard pour son successeur. C’est à l’occasion de cet enseignement de l'Ecole de Mézières que Monge fut conduit à la création de sa géométrie descriptive sensiblement développée par la suite dans ses leçons de l'Ecole Polytechnique, partie la plus populaire de son œuvre scientifique au reste de belle ampleur car Monge peut encore compter parmi les fondateurs de la géométrie infinitésimale. Correspondant de l’Académie des sciences dès 1772, alors qu'il n’avait encore que 26 ans, il en devint adjoint en 1780 et associé en 1785.
Membre de l'Institut dès l'origine, en 1795, il prit à la création de l'Ecole Polytechnique une part prépondérante, telle même que, dans une étude que je lui ai consacrée (1), j'ai cru pouvoir
(1) Hommes et choses de science, Âre série, p. 99. Cette étude a été repro. duite dans le supplément au Livre du centenaire de l'Ecole Polytechnique. p. 32- En un volume récemment paru (chez Royer) M. de Launay, de l’Académie des sciences, vient de publier une excellente biographie complète et détaillée de Monge,
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proposer pour lui le titre de « père des polytechniciens », proposition qui à reçu l’assentiment unanime des anciens élèves de l'Ecole.
Mais ce que nous avons à examiner surtout ici, c’est l’histoire des rapports de Monge avec Napoléon. Ces rapports se nouèrent en 1796 en Italie où, avec un groupe de savants dont faisait encore partie Berthoilet, Monge reçut la mission officielle de contribuer à faire le choix des objets artistiques et scientifiques que les traités de paix, signés par Bonaparte après ses victoires, nous permettaient de prélever sur les richesses réunies dans les collections des divers Etats italiens.
Entre le général en chef et l’éminent géomètre, ces rapports eurent tôt fait de prendre la forme d’une véritable amitié qui devait ne jamais connaître de défaillance. Comme je l’ai déjà dit, Bonaparte mit à profit cette heureuse rencontre pour se faire initier par Monge aux principes de sa géométrie descriptive On sait aussi qu'il l’associa à Bcrthier pour porter à Paris le traité de Campo-Formio. Emerveillé de la puissante et lumineuse intelligence du jeune général, Monge, après son retour en France, et d’ailleurs en cela énergiquement soutenu par Laplace et Lagrange, se mit en campagne pour que le héros des guerres d'Italie, maître incomparable en cette sorte d'énorme mécanique que constitue, à la guerre, le maniement des grandes masses humaines, fût admis à l’Institut dans la section de mécanique. L'élection eut lieu le jour de Noël 1797 ; Bonaparte — curieuse conjonction — était appelé à occuper le fauteuil laissé vacant par suite de l'exclusion de Lazare Carnot, rayé de la liste de l'Institut après le coup d'Etat de fructidor. Nous aurons, au reste, à revenir sur Carnot, lui aussi éminent mathématicien, au sujet de ses rapports avec Napoléon. De fait Bonaparte prit très au sérieux ses fonctions d’académicien ; ne manquant aucune séance de sa classe lorsque ses autres occupations lui en laissaient le loisir, il présida cette classe — celle des sciences — pendant le deuxième seméstre de lan VIII (1799). IL est assez piquant de rappeler que, lorsqu'il quitta Paris pour aller prendre le commandement de l'expédition d'Egypte, il avait revêtu le costume de membre de l'Institut, cet habit qu'avait dessiné Le peintre David et qui, par la suite, devait, pour le public, prendre le nom d’ « habit vert ».
- Cette expédition d'Egypte où se scella définitivement la réciproque et solide amitié de Bonaparte et Monge fut encore, pour le premier, l’occasion de se mettre plus étroitement en
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rapport avec nombre d'hommes de science. On sait, en effet qu’il se fit accompagner d’une commission d’études scientifiques dans laquelle, outre Monge, figuraient entre autres, Fourier, Berthollet, Dolomieu, Geoffroy Saint-Hilaire, Pierre-Simon Girard, Conté, le prodigieux inventeur,père de l’aérostation militaire, dont la fertile ingéniosité devait parer à tous les besoins matériels de l'expédition, se faisant sentir aussi bien du côté civil que du côté militaire.
Sur l'initiative de Bonaparté avaient encore été adjoints à cette commission quarante polytechniciens, frais émoulus de l'Ecole, ou même y figurant encore comme élèves. On n’ignore d’ailleurs pas que, dès l’origine, Napoléon avait tenu en particulière estime la grande École qu'il devait appeler un jour sa « poule aux œufs d’or »; c’est de là, comme on sait, qu'est venu l'emblème traditionnel de l'institution. Parmi ces polytechniciens de l'expédition d'Égypte, je me bornerai à citer:.le futur grand physicien Malus, Lancret, mgénieur des Ponts et Chaussées, mort en pleine Jeunesse après s'être révélé géomètre de premier ordre, Chabrol de Volvic, autre ingénieur des Ponts et Chaussées et Jomard, ingénieur géographe, qui devaient par la suite devenir l’un et l’autre membres de l'Institut, le premier à l’Académie des Beaux-
Arts, comme « urbaniste », pour la part qu’il a prise comme préfet de la Seine à l’embellissement de Paris, le second à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres pour ses travaux relatifs à la géographie de l’antiquité et la publication de l’admirable Description de l'Égypte couronnement de l’expédition au point de vue scientifique, dont, avec Lancret il fut le principal artisan.
Lors de la fondation par Bonaparte de l’Institut d'Égypte, en 1798, Monge en fut le premier président, Fourier le secrétaire Riel
Lorsqu’en 1799, Bonaparte rentra subrepticement en France à bord du Muiron, il emmena Monge et Berthollet dont il ne voulait pas se séparer et dit à Monge qu’il comptait sur lui pour faire sauter la frégate, si elle venait à tomber aux mains des anglais. « Le surlendemain, dit Arago, on aperçut à l'horizon une voile qu'on prit d’abord pour un bâtiment anglais; aussitôt le branle-bas de combat fut exécuté et chacun se rendit à son poste. Bientôt on reconnut que le bâtiment n’était pas ennemi. Où est Monge ? demanda le général. On le chercha pour l’avertir que tout danger avait cessé ; on trouva le savant illustre à côté de la saintebarbe, une lanterne allumée à la main ».
Par la suite, l'Empereur faisait de Monge un sénateur, le dotant