NAPOLEON ET LOUIS
empereur, de l'indépendance des peuples et du droit des nationalités. Que certains Hollandais pensent alors qu'il serait préférable pour eux et même pour leur nation de subir l'annexion au Grand Empire, plutôt que de végéter ainsi entre la France et lWngleterre, l'Empereur en a la preuve. Il exagère lorsqu'il dit que ce sera avec enthousiasme, mais peu lui importe que le mouvement soit spontané : il est, et cela Jui suffit.
Napoléon part naturellement de cette idée que l'Empire qu'il a fondé n'est point pour un jour, ni pour une année, mais pour l'éternité. La persistance de ses desseins s'accroît de la confiance qu'il place en sa dynastie. Donc, qu'est-ce que Louis peut espérer, sur quoi peut-il compter pour maintenir une indépendance qui est nuisible au Grand Empire ? Comment peut-il, même à ses propres yeux, justifier son insubordination? Son sort n'est-il pas lié à celui de l'Empereur? Que parmi ses sujets il s'en trouve qui, portant plus loin leurs vues, escomptent, des 1810, la chute de Napoléon et prétendent à tout prix maintenir jusque-là sur la carte d'Europe le nom de la Néerlande, convaincus que, lors de l'écroulement, des peuples désorientés se grouperont autour de celte nationalité vivace qui aura prouvé ainsi sa persistante volonté d'être et qui reprendra naturellement alors les provinces dont elle a été amputée, cela se peut, mais comment Louis tiendrait-il ce raisonnement dont le premier terme implique la déchéance de l'Empereur et la destruction de son empire? v. 10
D'ailleurs, si même il le tenait, — et, s'il ne le tient pas dès lors, il le tiendra plus tard — la seule politique qui lui offrirait quelques chances de faire subsister le nom de son peuple, ne serait-elle pas une politique d'effacement, d'acquiescement continu, d'efforts sans cesse accrus pour contenter le maître? N'est-ce pas ainsi que la Prusse vit depuis 1807, qu'elle arrivera à vivre jusqu'en 1813 ? Point du tout : ce sont des taquineries, des contrariétés cauteleuses, des protestations sans objet sérieux, une guerre à coups d'épingles, et puis des pleurs, des adjurations, des supplications : on dirait un enfant sournois qui, contraint d'obéir, se venge, dès que le maître aie dos tourné, par toutes les petites sottises par quoi, à ses yeux, il affirme son indépendance. Pris en faute, il se jette à genoux, fond en larmes feintes et jure qu'il ne le fera plus. Le maître lui confisque son couteau ou sa toupie, son Brabant ou sa Zélande, et, en se relevant, il tire la langue, essaie de blesser ses voisins ou de faire mal à sa petite sœur. « Vous êtes incorrigible », lui a dit l'Empereur et c'est la vérité.
Les Hollandais les plus attachés à leur patrie ne se font point d'illusion. Us reconnaissent que Louis s'est très sincèrement dévoué à la Hollande, mais ils s'étonnent profondément de la manière qu'il prend de la servir et des moyens qu'il met en jeu pour la défendre; nuls ne seraient mieux appropriés pour la perdre. Encore, étant républicains d'idées et d'éducation, ne comprennent-ils pas que ce qui passionne Louis, c'est bien moins la Hollande que sa Hollande,