‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 109 sur 141 · ETAT D'ESPRIT DE NAPOLEON · texte numérisé non relu

ETAT D'ESPRIT DE NAPOLEON

Trois jours plus tard, le 8, dans une nouvelle audience où il a appelé Sérurier, il va plus loin. « Il est à peu près évident, dit-il, que la réunion sera le résultat de tout cela. Il n'est ni dans mes devoirs, ni dans mes intérêts, ni dans ma position assurément, de m'y prêter et l'on ne peut me blâmer de désirer tout autre arrangement; mais voici, Monsieur, ma résolution que je vous communique officiellement pour le cas possible et que la correspondance du duc de Reggio fait prévoir : si des 'patrouilles se présentent à mes lignes, on leur dira de s'éloigner, puisque le traité porte qu'il n'y aura jamais de garnison française dans ma capitale \ Si un corps de troupes se présente hostilement et sans que j'aie rien reçu de l'Empereur, mon frère, on fermera les portes et les barrières, mais on ne tirera pas et on se laissera forcer. Je ne puis faire qu'une résistance passive et protester contre ce qui aurait lieu en pareil cas sans un arrangement convenu avec mon frère... » Il s'étend longuement sur la confiance qu'il met en Ghampagny et il dit encore : « Je suis attaché à la Hollande comme on peut l'être à sa famille et, plus ses malheurs sont grands, plus je crois me devoir tout entier à elle. Elle n'a que moi pour intercesseur auprès de l'Empereur. Je ne déserterai pas un pareil devoir. Je désire donc rester au milieu de ce peuple ; mais, comme je vous l'ai déjà dit, je suis prêt à souscrire à toute espèce

1 Cette stipulation ne se trouve ni dans le traité patent, ni dans le protocole annexe. Louis a longtemps lutté pour l'y faire insérer «t l'on a vu qu'il ne l'avait point obtenu.

d'arrangement qui me rattacherait plus fortement à l'Empereur. Je livre les côtes du royaume à la garde de l'armée française et à ses douanes, non que ce système ne me paraisse insoutenable à la longue et qu'un tribut ne me parût préférable, mais parce que mon frère le veut ainsi. Je ne demande qu'à vivre tranquille dans ma capitale, à conserver à mon peuple ce qui me reste d'existence et à transmettre à mes enfants l'héritage qu'ils doivent aux bienfaits de l'Empereur. On ne peut pas en conscience me demander la réunion. Tout ce que je puis est de n'y apporter qu'une résistance morale et je le promets. »

Durant que Louis esquisse ainsi des idées sur qui il va bientôt essayer de greffer une négociation nouvelle, quel est l'état d'esprit de Napoléon? Le 9 juin, il a fait connaître à Sérurier qu'il n'est pas question de faire occuper Amsterdam par ses troupes ; ce n'est pas son intention ; il ne faut donc pas inquiéter les Hollandais de cela; mais, au premier préparatif qui devra être regardé comme une insulte à la France, Sérurier a ordre de demander ses passeports et de quitter la Hollande. C'est donc de ce chef une sorte de concession qu'il a l'air de faire, mais il a ajouté aussitôt dans ses instructions à Champagny : « Vous prescrirez à ce chargé d'affaires d'entretenir la querelle et d'insister sur des réparations pour laver l'outrage fait à mon ambassadeur; que, à défaut d'une satisfaction entière, le roi doit renoncer pour toujours à mon amitié et à

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ma protection ». N'est-ce pas, en ces trois mots, tout un plan d'attaque? En prescrivant à Sérurier « d'entretenir la querelle », ne prépare-t-il pas à son intervention un prétexte qui, vu les circonstances, peut paraître, au point de vue des traditions diplomatiques, moins choquant et plus admissible que le semblant de résistance passive opposé à ses volontés? Dès qu'il a fait de Louis un roi indépendant, dès qu'il a permis que, en dehors des légations de famille, Louis accréditât des ministres en Russie, en Autriche, en Danemark, en Turquie, en Prusse, en Bavière, en Wurtemberg, à Bade, près les Villes anséati<jues et qu'il reçût des envoyés de ces puissances, n'est-il pas, dans une mesure, obligé de compter avec l'opinion de l'Europe, au moins de donner à cette Europe, maladroitement introduite dans ses affaires, un autre prétexte que son bon plaisir pour annexer de vive force la Hollande entière? Encore l'annexion pure et simple, résolue en janvier, lui agrée-t-elle moins à présent, par le souci de ce qu'il fera, après l'avoir découronné, de ce frère, un des héritiers de l'Empire, le père des héritiers présomptifs. Que Louis reprenne auprès du trône sa place de prince français, il n'y a guère à y compter après ses déclarations si formelles et si souvent répétées. Alors, c'est la rupture violente, peut-être un départ clandestin, des protestations devant l'Europe, un scandale de famille étalé en public. Or, c'est le moment où la brouille est complète avec Lucien, où ses passeports lui ont été expédiés, où sa tille, Lolotte, lui a été renvoyée à Ganino : sans

doute, Napoléon ne croit pas que Lucien soit décidé à s'exiler; en tous Gas, il croit avoir pris ses précautions pour l'empêcher de partir; mais la querelle n'en fait pas moins de bruit et si, après Lucien, Louis prenait aussi le parti de la révolte ?

Sans les hésitations et les incertitudes qu'explique ce double courant d'idées, on comprendrait difficilement pourquoi Napoléon tarde tant à donner des ordres positifs à Oudinot, pourquoi il atermoie ainsi avant d'occuper Amsterdam, pourquoi il insiste comme il fait sur la réparation de l'insulte à son ambassadeur, pourquoi, tout en se réservant « d'entretenir la querelle », il présente à Louis le leurre de quelques promesses. « Il veut manger la Hollande », sans doute; mais sans casser la vaisselle; au moins, pour le faire, attend-il que Louis lui fournisse un nouveau grief qui donne un prétexte diplomatique à la mise en marche de son armée.

Le 14, Louis n'ayant plus de moyen de faire parler sûrement à Champagny, puisque son ambassadeur a été renvoyé, expédie à Paris un financier, reconnu « pour être ami et aimé des membres de la légation française à Amsterdam » et qu'il a choisi « pour cette raison pour demander au ministre des Relations extérieures s'il n'y aurait pas quelque moyen de finir à jamais les démêlés et contrariétés qui semblent s'augmenter, même depuis le traité ». Ce financier, AI. Johan Yalckenaer, a été mis en relations avec le gouverne-

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ment français par l'affaire de l'emprunt que Napoléon a autorisé la Prusse à contracter en Hollande. Il est « très fin, très instruit et très actif », mais il lui faudrait du génie pour réussir. En dehors des apologies qu'il est chargé de présenter sur les différents points en litige et où Louis ne fait que répéter les arguments anciens, il a mission de proposer que le roi de Hollande « prête à l'Empereur foi et hommage comme à son souverain » et « se soumette à lui payer un tribut annuel ». Telle est la suprême conception de Louis : il Ta esquissée dans sa conférence du 8 devant Sérurier; il y donne corps, le 14, par la mission confiée à Valckenaër. Seulement, à son estime, tribut et serment valent bien quelque chose, et il réclame en échange « le commandement en chef des troupes alliées sur son territoire, à l'instar de ses frères, les rois de Naples et d'Espagne ». Quant aux satisfactions et aux réparations qui lui ont été demandées, il n'en dit mot et ne les met pas même en question.

Bien loin de là : en même temps qu'il charge le financier Valckenaër de formuler cet anachronisme historique qui lui apparaît comme la concession par excellence, il ordonne la mise en liberté de. tous les individus arrêtés par les douaniers français pour faits de contrebande; et il interdit de livrer passage aux troupes françaises sur le pont de Haarlem, sous prétexte que Haarlem est ville de résidence. A la suite de ces deux mesures, les Français sont insultés

dans diverses villes déjà occupées, telles que Rotterdam. Il y a lieu de croire — du moins veut-on feindre de le penser — qu'une insurrection générale se prépaie, non commandée sans doute par le roi, mais assurée de son assentiment tacite. L'Empereur, à coup sur, ne la redoute pas, mais il profite de l'occasion, s'il ne la cherche point. Le 24 juin, les ordres sont donnés. « Aussitôt que le duc de Reggio aura réuni assez de troupes à Utrecht pour marcher sur Amsterdam, il écrira à Sérurier que les troupes françaises ont été insultées ; qu'on leur a fermé les portes de Haarlem ; que les ailles françaises peuvent aller dans tous les pays alliés ou amis; que, depuis quinze ans, constamment, les troupes françaises ont été dans toutes les parties de la Hollande; que le traité ne fait d'exception d'aucun point; que c'est donc un outrage gratuit que la Hollande a fait aux troupes françaises; que l'Empereur y a été très sensible et a ordonné que de nouvelles forces entrassent en Hollande; que ses instructions ne lui prescrivaient pas d'entrer à Amsterdam, vu qu'il n'avait rien à y faire, mais que le défi qui a été porté aux troupes françaises en leur fermant les portes et les intrigues anglaises tendant à armer les Hollandais contre les Français ont provoqué l'ordre qu'il a reçu de se présenter devant Amsterdam ; que c'est aux Hollandais de voir s'ils veulent nous traiter en alliés et amis ou s'ils veulent se livrer aux conseils perfides qui s'agitent auprès du roi pour perdre la Hollande ».

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