‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 125 sur 141 · LE VOYAGE DE LOUIS · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE LOUIS

parvienne à le déterminer à rentrer en France, à reprendre sa place dans la Famille et à mettre fin à un scandale dont, malgré son assurance, il ne laisse pas de voir les dangers.

En sortant de Haarlem, dans la nuit du 2 ou 3, Louis a contourné Amsterdam, ne s'arrètant que pour faire remettre à M. Cambier, vice-président de son conseil d'Etat, une longue lettre qu'il a préparée. C'est encore une sorte de confession et d'apologie, diffuse, pleine d'incidences, de répétitions et de déclamations, mais singulièrement instructive sur l'état de son esprit après ces deux journées d'agonie1.

* Il est nécessaire de fournir le texte de cette longue lettre qui seule peut faire connaître Louis :

2 juillet.

Monsieur Cambier, je mériterais mon sort si je n'étais pas extrêmement sensible à ce que je suis obligé de faire et surtout à la séparation d'avec un peuple et des personnes telles que vous. Je vous prie de faire agréer mes sentiments aux autres ministres, Je ne sais pas positivement où il me sera permis d'aller, mais je vous ferai avoir de mes nouvelles et je vous demanderai de celles de noire pays. C'est à présent qu'il m'est doux de lui donner ce nom puisque, jusqu'ici, on pouvait m'atlribuer des vues ou des intérêts particuliers. Entièrement soumis à la volonté de la Providence, qui fait et défait les rois à son gré. je n'ai qu'un regret, celui de n"avoir pu asseoir le bonheur du peuple sur des bases durables et qu'un vœu, celui du bonheur de ce bon peuple. Je suis devenu meilleur depuis que je l'ai connu et, si je l'avais connu plus lot, je l'aurais été davantage. J'avais tellement lié mon sort au sien que je n'en conçois pas mon existence dans cette séparation, d'autant plus qu'aucune consolation domestique ne me suivra. — Je me ferai des occupations et, comme j'aime le travail, je saurai interrompre mon chagrin. Ce n'est pas les grandeurs que je regrette, mais j'ai toujours détesté la vie errante et le divorce et, malheureusement, j'y serai condamné. Soyez bien persuadé, mon cher Monsieur Cambier, que je sens ma position, comme je l'ai sentie le 16 mars et si l'habi-

Passé Amsterdam, à Naarden, les postillons refusent de doubler la poste. Travers dispute avec eux, menace de les tuer s'ils ne marchent pas. Gela fait une querelle ; un juif s'approche pour s'enquérir, vient à la voiture et reconnaît le roi. A Delden, le pauvre Thiel, le barbet que le roi a recueilli et qu'il aime, saute par la portière au moment où les chevaux repartent et se fait écraser sous les roues. Pour Louis, c'est une nouvelle douleur qui vient s'ajouter à tant d'autres, une de ces douleurs qui prêtent à rire, don#t la sottise du respect humain empêche de pleurer,

tude du malheur et de la douleur a tari mes larmes, je n'en souffre pas moins, mais les regrets, les chagrins sont avec moi seul. Qu'estce qu'un homme? C'est comme si j'étais mort et la Hollande ne peut manquer d'être moins souffrante que moi. — Si cela se réalise, j'aurai des consolations dont au reste j'ai l'habitude de me passer. Mais pourquoi tous ces discours? Quand même je serais sur le trône et j'aurais été toujours heureux, pourquoi s'affliger du malheur d'un homme quand des milliers souffrent sans qu'on les plaigne? Soyez bien convaincu que les noms hollandais que j'aimais tant à répéter, me seront toujours aussi familiers. Je suis resté sur le trône sans illusions; j'en descendrai de même. J'ai fait des fautes puisque tout le monde doit en faire, mais je sens plus et mieux que personne que ce qui me manque le plus, c'est de ne pas connaître assez tôt mon devoir, d'employer trop de temps à le chercher. Adieu, Monsieur Cambier. vous avez une tâche difficile, mais il faut m'obéir pour la dernière fois. — Restez à vos places, tous, et aussi attachés au devoir, au roi mineur et à la régente que vous avez été pour moi et faites en sorte que si l'on calomnie encore ma résolution, on ne pourra qu'applaudir à la réception des troupes françaises et à votre soumission. C'est la volonté de la Providence. C'est tout. — Je vous embrasse tous et je vous assure bien que, malgré ma froideur et ma vivacité, je n'oublierai jamais la Hollande et vous tous.

Louis-Napoléon.

P.-S. — Je vous demande un grand plaisir, un dernier service, c'est de faire en sorte que j'apprenne par les journaux que tout le monde a été satisfait de la manière dont se sera passée la journée d'après demain. Je vous fais remettre cette lettre en traversant Amsterdam pour la dernière fois. Que dira M. Roëll qui est parti ?

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et dont on se console moins que de bien d'autres, car, pour l'amitié, si peu d'hommes valent un chien. Sans doute, après, s'arrête-t-il au Loo pour faire ses derniers préparatifs et prendre quelques objets1. Enfin, il atteint Osnabrùck : il y est rejoint par M. de Kulicheff, conseiller de la légation de Russie, que le prince Dolgorowkow envoie à Pétersbourg avec la nouvelle du départ du roi. « Il en profite pour informer l'empereur Alexandre des motifs de son abdication et du lieu de sa retraite. »

Quel sera-t-il et quel indique-t-il ? Il hésite encore entre les Etats-Unis, la Suisse et l'Autriche. D'ailleurs, il veut attendre des nouvelles de ce qui s'est passé à l'entrée des troupes et peut-être a-t-il encore des illusions sur la négociation qu'il a confiée à Valckenaër dont il n'a pas encore de dépêches. C'est là une station qu'il a indiquée sans doute à Ilugenpoth, car des courriers l'y attendent ou l'y retrouvent. Par un d'eux, le 6, il écrit à Van der Heym, président du Conseil2: Il s'inquiète de tout ce qui

» Dans les Considérations sur la Hollande (II, 300) Louis dit qu'il est arrivé à Osnabrùck le 3 ; dans sa lettre du 6 que je cite plus loin, il dit le 5; Siméon, ministre de la justice de Westphalie dit : dans la nuit du 5 au 6. Certains écrivains hollandais semblent parler d'un passage et peut-être d'un séjour au Loo. Je crois donc que ces deux journées où je perds Louis doivent avoir été passées au Loo .

* Voici cette lettre :

« J'ai élé bien heureux de revoir un visage hollandais, Je vous envoie la lettre qu'il m'a apportée. Qu'y répondre ? Le Conseil le pourra faire mieux que moi. Je ne sais point ce qui s'est passé mercredi, si l'on a été content de la réception et, de l'autre, j'ignore ce que pense la nation de ma résolution. Il n'y avait qu'un parti meilleur que je ne pouvais pas absolument prendre.

« On est très étonné ici que la proclamation soit si sèche. Je vous demande en grâce de faire connnaître aux légations hollandaises à

a pu se passer, de l'effet qu'ont produit ses écritures ; il tient à rester en communication avec ses

l'étranger, comme à celles qui sont à Amsterdam, mon message au Corps législatif, ma déclaration précédente au duc deReggio, la note où l'on promet que l'on n'enverra pas de troupes à Amsterdam, la seconde qui l'a suivie de si près où l'on annonce la réunion de 2d 000 Français à Utrecht et enfin celle où l'on insiste sur l'entrée à Amsterdam. Il est nécessaire d'y joindre un exposé qui fasse connaître tous mes motifs irrésistibles. Que ceux qui poun aient m'accuser d'avoir perdu trop tôt courage, se rappellent le traité du 1G mars après lequel je n'ai pas désespéré et qu'ils aient assez de bonne foi pour avouer qu'après l'occupation d'Amsterdam, il n'est plus peim s de le faire. La proclamation aurait dû être tambourinée et le message du Corps législatif publié. Sans cela, la nation m'accusera de faiblesse, ou peut-être de lâcheté, peut-être pis encore. Je sais que je n'ai plus le droit de vous parler de tout ceci, mais comme cela se rapporte à ma dernière légitime volonté, je crois pouvoir me le permettre. Je vous recommande de ne pas laisser accabler ma mémoire par la calomnie et la méchanceté. Je ne demande que la vérité. Vous la connaissez tous. Si j'avais connu un meilleur parti, je l'aurais embrassé chaudement.

« Je vous prie de charger quelqu'un de la copie de toutes les lettres que je vous ai écrites de Paris, cet hiver, afin que je puisse les avoir sûrement quand je les demanderai et m'occuper dans ma retraite de ma justification. Knvoyez-moi par une légation les copies des proclamations, abdications, messages, etc., que j'ai signés avant mon départ.

« Pour Dieu ! je vous prie de me tirer de la mortelle inquiétude sur ce qu'on dit à Paris de mon abdication. Dites-moi aussi la manière dont les troupes ont été reçues et comment se porte mon fils. Ce pauvre enfant aura été bien étonné de ma disparition. Je m'en vais, non pas comme quelqu'un qui fuit un trait, mais avec le trait dans le cœur. Il ne me quittera jamais. Quoique je ne sois plus votre roi, pourrais-je vous être étranger puisque je suis et serai toute ma vie le meilleur ami de votre pays? J'ai versé d'une manière désespérante. Pour comble de contrariété, le seul ami qui me restait, le Thiel, est mort hier sous les roues de ma voiture à Dan (?)'. Adieu, mes amitiés et 1 assurance de mon souvenir à tous ces messieurs. Surtout de vos nouvelles. Comment êtes-vous ? Donnez je vous prie de mes nouvelles à Madame de Boubers et à mon fils et faites-moi passer de ses nouvelles le plus amplement et le plus souvent possible.

1 Je pense qu'il faut dire Delten ; je ne trouve sur la roule que celte localilé dont le nom se rapproche de celui qui est figuré par Louis. Au reste celte lettre est difficile à déchiffrer.

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