CONTRADICTIONS DE LOUIS
Allemagne; j'attends la réponse de l'Empereur » ; à Decazes, il dit : « je désirerais, aussitôt que l'Empereur, mon frère, me permettra d'habiter quelque part, que vous puissiez me faire passer mes livres et me conseiller de ce que je dois faire de Saint-Leu. Pourrais-je le vendre ? A qui ? Combien ? Comment ? Voilà ce dont je vous prie de vous informer et de me faire sa\oir. »
Ainsi, c'est tantôt Saint-Leu, tantôt le midi de la France, tantôt l'Allemagne qu'il prétend habiter, et, en même temps qu'il demande à Jérôme s'il ne peut se retirer à Saint-Leu, il charge Decazes d'y trouver un acquéreur. Sur quoi il ne varie point avec ces trois correspondants, c'est sur le nom qu'il a pris de M. de Saint-Leu ; « c'est, dit-il, le seul nom et titre que je porte », mais, douze jours après, il écrira dans la forme royale, la plus officielle, à son ancien ministre Van der Heim pour régulariser le congé de Bloys van Treslong qui l'a accompagné.
11 n'est pas au bout de ses contradictions : le 20 juillet, il écrit à Fesch : « Vous êtes à présent le seul de la Famille auprès de l'Empereur. Dites-moi, je vous prie, s'il me permettra enfin de vivre tranquille et obscur; c'est là tout mon désir. Après les malheurs que j'ai éprouvés, je ne peux plus rien être et, si l'Empereur le veut, je vous prierai de me vendre vos biens en Corse et j'irai m'y établir, mais, comme je suis résigné à tout plutôt qu'à être quelque chose après n'avoir pu rester sur la terre de Hollande, je crains qu'il n'y consente pas ; si je pou-
vais obtenir de m'y retirer avec le plus jeune de mes enfants, je me trouverais bien heureux parce que je serais à jamais tranquille. »
Donc, c'est la Corse à présent, mais cette tranquillité qu'il veut y chercher, comment s'en flatte-t-il, hanté qu'il est à toute heure par le spectre de la Hollande ; « nuit et jour, dit-il, je ne pense à rien d'autre », et, dans de longues lettres qu'il écrit à ses anciens ministres, il revient sur tous ses griefs, il justifie son abdication, il établit en sept paragraphes, l'acte d'accusation de son frère ; il supplie qu'on lui envoie des nouvelles, qu'on lui dise ce que le public pense de lui, et puis des plaintes sans fin : on retient ses valets de chambre, on a gardé ses effets; on ne lui rend pas ses papiers ; tout le monde l'abandonne ; Bloys veut le quitter et tout au plus attendra-t-il l'arrivée de Bylandt qui doit le remplacer ; mais permettra-t-on à Bylandt de venir? Et son thème est toujours, qu'il s'adresse à Cambier ou à Van der Ileim, son inébranlable fidélité à la Hollande dont il est et reste le roi. A preuve, la protestation qu'il rédige contre le décret de réunion et qu'il se réserve de déposer entre les mains de tous les souverains qui l'ont reconnu1. « J'y suis forcé, écrit-il, pour l'intérêt de mon pays, pour ma justification et au nom
1 II la remet lui-même à l'Empereur d'Autriche le 20 juillet 1811 et il la fait parvenir à l'Empereur de Hussie par le colonel de Thuyl dans le courant de l'été de 1S12.
du jeune roi mineur en ce moment, mais qui doit parvenir à sa majorité sans perdre les droits que Dieu et la nation lui ont donnés à la couronne. » Il déclare donc, devant Dieu et les souverains indépendants auxquels il s'adresse, 1° que le traité imposé du 16 mars 1810, qui adonné l'occasion de séparer de la Hollande les provinces de Zélande et de Brabant, a été accepté par force et ratifié conditionnellement par lui à Paris où il était retenu contre son gré ; qu'en outre, il n'a jamais été ratifié par l'Empereur. « En conséquence, dit-il, je déclare, en mon nom, en celui de la nation et de mon fils, le traité imposé le 16 mars 1810 par l'Empereur comme nul et non avenu.
« 2° Je déclare que mon abdication n'a eu lieu qu'à la dernière extrémité, forcé par l'Empereur, mon frère, à ce seul parti qui me restait de conserver les droits de la Hollande et de mes enfants et qu'elle n'a eu lieu et ne peut avoir eu lieu qu'en faveur de ceux-ci ;
« 3° En mon nom, au nom du roi mineur et de la nation hollandaise, je déclare la prétendue réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de l'Empereur, mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des hommes dont elle blesse tous les droits, se réservant la nation et le roi mineur de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances leur permettront. » Et il écrit, date, signe de sa propre main et scelle du sceau de l'Etat qu'il a emporté à Tœplitz.
La pièce reste secrète pour le moment, mais ne suffit-il pas qu'elle ait été rédigée, et en ce style de roi légitime, pour attester quelles sont les intentions et les idées de Louis alors qu'il parle de se retirer en Corse, à Saint-Leu, ou dans le midi de la France.
Une autre préoccupation vient se greffer sur celle de sa justification : la crainte, semble-t-il, de manquer d'argent : il écrit lettres sur lettres, à l'archi-trésorier, à son ancien intendant général, à des banquiers d'Amsterdam, pour réunir l'argent qu'il a laissé dans ses palais, celui qu'il a confié à des banques, réclamer ses propriétés « qui n'ont pas été réunies à la couronne par l'acte d'achat». Ses diamants lui ont été renvoyés : il propose à Jérôme de les lui acheter pour cinq cent mille francs. Veut-il former un établissement ou prétend-il avec tout cet argent, provoquer des séditions et soudoyer des partisans?
En tout cas, l'Empereur, averti par Lebrun, coupe court à la correspondance. Il ne veut aucun rapport entre Louis et la Hollande : plus de lettres ; celles qu'il écrit seront interceptées comme celles qu'on pourrait lui écrire. Nul Hollandais ne doit aller le retrouver: ordre à Bylandtde ne pas bouger de Hollande. Les papiers du roi sont à Paris comme ses secrétaires et on ne les lui rendra point. Sa garderobe qu'il réclame va aussi être transportée à Paris: qu'il vienne l'y chercher. Si l'Empereur veut négocier avec son frère, ce ne peut être par les Hollandais,