NEGOCIATION AVEC LOUIS
pas plus que par Bourgoing, qui a eu le grand tort de s'entremettre, de parler et d'écrire : ce n'est point ici une affaire de politique, c'estune affaire de famille, qui doit être traitée en famille, avec le moindre bruit possible et par des agents qui n'aient aucun caractère et dont les démarches ne paraissent point.
Madame et Pauline sont tout indiquées puisqu'elles sont les plus actives correspondantes de Louis. Louis vient d'écrire à sa mère le 7 août : « J'espère que mon frère permettra que je demeure avec vous et un de mes enfants le reste de mes jours... Je vous avoue que je désire tellement la retraite et l'obscurité que j'irais volontiers en Corse, avec un de mes enfants et vous, ou bien en Provence... » On peut donc compter qu'il consent à rentrer en France. A la vérité, reste à le faire venir à Paris ou autour de Paris, à quoi il se refuse, et il l'écrit à Pauline ; mais Madame ne perd pas confiance. « Je vois par votre lettre, lui écrit-elle, que vous persistez à ne pas vouloir vous arrêter à Paris. Je vous répète ce que je vous ai dit dans les précédentes, que je ne vous laisserai pas seul, mais cependant il me semble qu'après avoir pris les eaux, vous devriez faire ce que je vous ai proposé, c'est-àdire venir à Saint-Leu, soit à Pont où j'irai vous attendre et où nous pourrons arrêter ce qui convient le mieux. »
Cela est bien ; mais Louis se dérobe lorsqu'il s'agit de quelque chose de précis; les correspondances d'ailleurs sont lentes, difficiles, peu secrètes. Ne vau-
drait-il pas mieux envoyer à Tœplitz quelqu'un qui eût à la fois la confiance de Louis et celle de la famille? Mais qui ?
On pense à Lavalette, si lié avec lui que Louis continue à le tutoyer, comme au temps où ils étaient tous deux aides de camp du général Bonaparte. Lavalette fait ses commissions à Paris; il lui envoie son vin. ses journaux, ses livres ; il sert d'intermédiaire pour donner des nouvelles des princes et transmettre à la gouvernante les observations et les ordres du père. Mais c'est de là justement qne naît une terrible querelle. Par un billet, dont Lavalette a dû exiger un reçu signé et daté, Louis a enjoint à Mme de Boubers de lui rendre compte de tout ce qui arrivera à ses fils et de n'obéir qu'a lui. Mme de Boubers ne lui répond pas à son goût et c'est une grande colère : « Monsieur de Lavalette, écrit-il, la lettre que vous m'avez adressée de Mme de Boubers a été pour moi un coup de foudre. Je ne l'eusse jamais cru sans cela! — Elle a besoin d'ordres supérieurs pour me donner des nouvelles de mes enfants ! Elle se charge de m'écrire les sottises qu'on m'adresse ! C'est trop fort !!! — Je lui avais écrit une bonne réponse, mais je l'ai brûlée. Faites-moi le plaisir, puisque vous vous souvenez encore de moi, de me donner ou faire donner, de temps en temps, des nouvelles de mes enfants. J'aimerais mieux n'en jamais recevoir de ma vie si ce ne pouvait être que par le canal de cette femme ! que je croyais si bien ! en qui j'avais tant de confiance !!! » Voilà Lavalette
LOUIS ET DEGAZES 301
responsable de ce qu'a écrit Mmc de Boubers, du moins suspect : « Lavalette voudra-t-il encore m'écrire ? Je ne serai jamais changé à son égard, mais je me suis contenu et refroidi à son égard lorsqu'il m'a dit qu'il ne pouvait pas, par politique, m'écrire ni me voir souvent. » Plus de tutoiement dans le discours direct, plus aucune des formes affectueuses des lettres antérieures, mais du cérémonial et des protestations. Lavalette est « brûlé » ; il mettrait tout de suite Louis en défiance; d'ailleurs un directeur général des postes; si avant dans la confiance de l'Empereur, ancien ministre à Dresde, ne •se déplace point sans qu'on parle. Il faut quelqu'un d'obscur, dont le voyage passe inaperçu, que Louis croie tout à lui et qu'on tienne par l'ambition et l'argent.
On a Decazes : sans doute l'Empereur se méfie de lui; peu s'en est fallu qu'en 1809, pour ses correspondances, il ne lui fit faire connaissance avec Vincennes; c'est un intrigant, mais qu'on contentera avec peu. Lors du dernier séjour de Louis à Paris, Decazes a naturellement été introduit chez Madame, et, bien qu'elle se livre peu et qu'elle tienne à distance quiconque n'est pas de ses Corses, elle ne pourra résister aux savantes approches duLibournais. Decazes, ayant reçu une lettre du roi, n'a pas manqué d'en envoyer, à Aix-la-Chapelle, une copie à Madame. Madame a fait répondre dédaigneusement que, « quoiqu'elle reçoive directement des nouvelles de Sa Majesté depuis quelque temps, elle n'en a pas moins été sen-
sible à la marque d'attention » ; mais ce n'en est pas moins une ouverture de correspondance et Decazes a inscrit son nom comme celui du confident de Louis. De Madame, il colporte à Fesch la lettre qu'il a reçue, et Fesch est plus abordable; sur lui, les paroles portent mieux que les écritures sur Madame et l'on s'entend plus vite. Une lettre est combinée entre Fesch et Decazes, rédigée par l'un, corrigée par l'autre, et sans doute soumise à l'Empereur.
Quel coup de fortune de s'entremettre ainsi, de devenir d'un coup un rfomme utile, l'homme nécessaire, le trait d'union entre l'Empereur et le roi de Hollande! C'est le chemin du paradis, la grande route des places et des honneurs! Aussi, avec quel soin quelle habileté, quelle ductilité, Decazes a écrit son plaidoyer : d'abord les mortelles inquiétudes sur la santé du roi, les protestations de dévouement exclusif, d'attachement passionné, de désir d'être admis à lui tenir société. Puis: « Sire, trop de biens vous attachent encore à la vie pour que vous ne deviez pas la chérir... Il est tant de personnes à qui vous n'êtes pas seulement cher, mais utile, mais nécessaire. Jetez les yeux autour de vous. Que Votre Majesté se dise si elle voit quelqu'un réunissant plus d'affections qu'elle. Je ne lui parlerai pas de ses amis. Cependant je dois lui dire combien elle en a de vrais et de tendres. Votre Majesté les connaît... Mais la famille de Votre Majesté ? Est-il de fils ou de frère plus tendrement chéri ? Et ce bon M. le Cardinal, Votre Majesté sait tout son amour pour