LETTRE DE DECAZES
elle ! Eh bien ! Elle ne se fera qu'une faible idée de la sensibilité qu'il a fait voir à son sujet. Je l'en ai vu malade et comme frappé de mort. Il ne me parlait pas des craintes que Votre Majesté inspirait sans avoir les yeux remplis de larmes. On me disait aussi quel tendre intérêt l'Empereur lui-même avait manifesté dans ces mêmes moments. Votre Majesté serait attendrie si je lui donnais les détails qu'on m'en a faits. Le premier besoin du cœur si aimant de Votre Majesté, c'est d'être aimé. Pourquoi s'arracherait-elle elle-même au bonheur qu'elle apprécie le plus? Votre Majesté sera chérie partout où elle habitera, mais le sera-t-elle autant qu'elle l'est en France et surtout ici où elle a fait tant de bien, à Saint-Leu où depuis six ans qu'elle y répand ses bienfaits, il n'y a plus de malheureux? Je ne me permettrai pas de chercher à pénétrer le parti que prendra Votre Majesté, mais attaché à tout ce qui lui est cher, je verrais avec effroi qu'elle songeât à passer en Corse et l'opinion publique désapprouverait ce projet, on peut facilement le prévoir, par l'impression qu'avait causée la nouvelle répandue que Votre Majesté était passée aux Etats- Unis. Je sens qu'il pourrait sembler extraordinaire que Votre Majesté revînt dans ce moment à Paris, son voyage à Tœplitz ne serait plus naturel, au lieu qu'il le serait beaucoup qu'ayant quitté sa couronne, Votre Majesté ait cru devoir s'éloigner pour ne pas être un obstacle à l'adhésion de ses sujets aux mesures de l'Empereur; qu'elle ait été prendre les eaux pendant plusieurs mois; qu'elle se rapprochât ensuite du
trône; qu'elle revînt quelques instants à ses enfants et qu'elle fût passer l'hiver dans la partie méridionale de la France qui conviendrait le mieux à sa santé. J'ose assurer Votre Majesté que ce parti est celui qui paraîtrait au public le plus simple et le plus sage. Si Votre Majesté ne revient pas en France après avoir quitté les eaux, le voyage de Tœplitz ne sera plus regardé comme un voyage des eaux, mais comme un commencement d'exil volontaire. Ce sera une sorte d'engagement que Votre Majesté aura prise envers ce même public si exigeant et si bizarre. Cependant Votre Majesté n'aura assurément pas pour cela renoncé à jamais, et à ses fils, et à sa famille, et à tous les liens à qui elle se doit. Et son retour à Paris, quand elle y reviendra plus tard, sera un objet extraordinaire qui occupera tous les esprits, comme ils étaient occupés de M. Lucien, tandis que maintenant il paraîtra une chose tellement simple que, deux ou trois fois, le bruit a couru que Votre Majesté était à Saint-Leu et, une fois entre autres, on donnait tant de détails sur deux voitures passées à Saint-Denis, sur des ordres donnés pour laisser les portes de Paris ouvertes de nuit, qu'un moment moi-même ai douté, pour ainsi dire, et que je suis passé chez M. le Cardinal pour m'en assurer. Je n'ai pu connaître quels sont les désirs de l'Empereur au sujet de Votre Majesté. On m'a même dit que S. M. I. et R. n'avait pas formellement improuvé le projet d'aller en Corse. Votre Majesté en aura sans doute reçu directement des nouvelles et je ne me permettrai pas de lui donner