LOUIS A GRATZ
en Amérique. Ses plaintes au reste sont bruyantes et violentes : son frère ne daigne pas lui répondre; son frère a séquestré tout ce qui lui appartient ; son frère tient enfermé à Vincennes le comte de Bylandt, le seul aide de camp qui ait voulu le suivre; son frère a pris jusqu'à ses habits et ce n'est que par ruse qu'il les a recouvrés.
Tel est l'état de colère, d'indignation et d'inquiétude où il est retombé ; mais la mélancolie apporte aussi sa part de souffrances, témoin ces vers, les meilleurs qu'il ait jamais faits 1 :
Il est des peines véritables Dont rien ne peut nous consoler Il est des pleurs insupportables Qui brûlent sans pouvoir couler...
Victime de ma confiance,
Sous d'injustes nœuds gémissant,
Loin des amis de mon enfance,
Je souffre et meurs à chaque instant.
Jeté sur la rive étrangère
Par un sort que je dois haïr,
Hélas ! pour comble de misère,
Je ne dois ni ne puis mourir...
Ce monde n'est qu'une tourmente J'y vois les maux aux maux s'unir Et d'une vitesse étonnante, Le bien paraître pour s'enfuir.
' Je n'ai pu voir l'édition des Odes, Gratz 1813. Ces vers ne sont pas dans l'Essai sur la versification, Florence 1819, 4°, mais ils se trouvent dans l'édition des Poésies, Florence 1827, 8°, avec la date de 181 1 , et dansl'édition revue et corrigée, Florence, 1828, In-12 (l'exemplaire que je possède annoté par l'auteur) avec la date de 1810. Je crois à cette date.
J'ai forcé mon cœur au silence, Rien ne saurait le réveiller Et desséchés par la souffrance Mes yeux ne savent plus pleurer t
Jamais d'un triste solitaire Nul ne partagera le sort Et c'est dans un sein mercenaire Qu'un jour je dois trouver la mort Ou si quelque larme sincère Sur mon sein tombe par hasard, Les pleurs de ma sœur, de ma mère N'adouciront point mon départ.
Puisse au moins mon heure dernière M'atteindre au bord de nos marais; Puissé-je au bout de ma carrière Près d'eux trouver enfin la paix :
Pour la Hollande et pour Marie, Seront toujours mes derniers vœux, Que mes amis, que ma patrie, Selon mes désirs soient heureux.
Il n'a point écrit, ni publié ces vers pour les besoins de sa cause et, mieux encore que dans ses lettres, est-il permis d'y chercher l'expression sincère de sa pensée : c'est d'abord l'aversion pour sa femme, la désaffection pour la France, la tendresse pour sa mère et pour Pauline, la tristesse de la solitude, la passion pour la Hollande et pour cette hypothétique Marie, qui ne fut jamais, semble-t-il, qu'un être de raison, paré par son imagination de tous les dons, de toutes les vertus et de tous les charmes. Qui l'emportera, la famille et la tristesse, la Hollande et Marie ? Ces deux dernières sont bien fortes, surtout
DEGAZES A GRATZ 315
soutenues par l'orgueil, par l'obstination, et par le droit divin.
Decazes, dès son retour, a fait part à Madame des bonnes nouvelles qu'il a rapportées ; il ne faut plus qu'un effort et Ton triomphera. L'Empereur est à Fontainebleau depuis la fin de septembre. Sa mère est venue le rejoindre, et aussi Pauline. On va baptiser, avec les enfants des grands de l'Empire, le fils dernier né de Louis. N'est-ce pas l'occasion d'intercéder pour lui. Il a dit, il a écrit que, pourvu que l'Empereur le laissât vivre en particulier, il habiterait volontiers le midi de la France ou la Corse. Il Ta écrit à Madame, à Fesch, à Pauline, à Jérôme; il l'a répété tout à l'heure à Decazes, malgré la sommation transmise par Otto.
C'est là l'espoir et l'ouverture, mais il convient de se hâter, car, à l'expiration du délai qu'il a fixé, l'Empereur, sous peine de se laisser impunément braver, devra agir de façon ou d'autre. Il faut prévenir un malheur qui serait irréparable. Le 4 novembre, Madame obtient que l'Empereur ordonne à Savary de lui remettre « un passeport pour le roi Louis par lequel il pourra se rendre en quelque lieu qui lui conviendra du midi de la France ou de l'Italie ». « L'Empereur a donné sa parole qu'il laissera le roi vivre en simple particulier, loin de toutes les fonctions publiques et dans quel pays de l'Empire qu'il
voudra ». Ce sont les conditions même que Louis a posées et on ne doute pas qu'il ne les accepte.
Pour les lui porter, le négociateur est tout indiqué, c'est Decazes, qui a profité de chacune de ces circonstances pour s'avancer dansles bonnes grâces de Madame et de Pauline, mais, jusqu'ici, il n'en a rien tiré et l'occasion est trop bonne pour qu'il ne se pose pas en prétendant devant l'auteur de toutes les grâces. Simple juge au Tribunal de première instance de la Seine, le vingt et unième dans l'ordre du tableau, il annonce à Pauline qu'il a déjà « vaguement » promesse d'une place de procureur général en province, mais ne vautil pas mieux que cela? « Je tiendrai trop, lui écrit-il, à rester à Paris tant que le roi daignera y agréer mes faibles services pour ne pas désirer vivement n'en pas être éloigné. Une place de maître des requêtes, quoique peu lucrative, comblerait mon ambition et encore la place de procureur général près la cour de Paris, qui est la même place qu'on paraîtrait me destiner pour la province ». Il faut donc que la princesse en parle « avec quelque intérêt » à l'archichancelier et le « détermine à la démarche de faire connaître à l'Empereur qu'il ne le croit pas incapable de remplir une telle place » ; il faut qu'on présente à l'Empereur « cette faveur comme une chose qui serait agréable au roi qui y trouverait une preuve que l'Empereur ne dédaigne pas de récompenser le zèle et le dévouement qu'on témoigne à son frère ».
Pour attendre la réponse de la princesse, Decazes qui s'est glissé à Fontainebleau, retarde son départ
NEGOCIATION DE DEGAZES 317
que Madame voulait immédiat. Quand il a obtenu au moins des promesses, il part enfin, chargé des lettres de Madame et de Pauline et d'une lettre que le prince de Neuchâtel a écrite sous l'inspiration, sinon sous la dictée de l'Empereur. Il a son avenir en portefeuille. Il prend sa route par Vienne, avec une voiture appropriée sans doute à sa fortune présente, mais fort indigne d'un tel ambassadeur, car une des roues de devant casse dès la Ferté-sous-Jouarre et la seconde près de Rastadt; il va quand même, les roues raccommodées avec des cordes qu'il renouvelle à chaque poste; mais, à Saint-Polten, après huit jours et huit nuits sur les chemins, la berline expire. Tant bien que mal, Decazes arrive à Vienne le 24 novembre, et, le lendemain soir, il compte être à Gratz.
N'ayant pas de lettre de Louis depuis qu'il l'a quitté à Marbourg, il n'est point informé de son état d'esprit. Toutefois on lui dit à Vienne que Louis est depuis un mois à Gratz « vivant très isolé et se faisant soigner par un médecin très fameux dont on raconte des merveilles ». Mauvais signe, car, seuls, les médecins ont eu jusqu'ici le don de fixer près d'eux son instabilité et s'il croit avoir trouvé le sorcier qui doit le guérir, rien ne le décidera à le quitter.
Dès l'arrivée, Decazes constate en effet qu'on lui a changé son homme. Aux premières conversations, Louis ne parle que de la Hollande, de son royaume, de son abdication et de ses griefs. « Lorsque Decazes
lui fait voir la nécessité d'obéir, il se monte, il dit qu'il se jettera à l'eau, qu'on le réduira à l'extrémité de se détruire et mille choses semblables qui terminent toute discussion. » La délibération reprend dans de longues promenades et, en revenant, Louis jette sur le papier les arguments et les réponses. Ainsi dans cette première note \
Résumé
1° Pourquoi je ne rentre pas; 2° Pourquoi, surtout après l'avoir écrit ; 3° // perdra ce qui lui reste et fera tort à ses enfants ;
4° On le chassera par force ; 5° L'Empereur ne peut lui répondre ; 6° Sans retour, il n'y a rien à espérer ; 7° (Sic).
Decazes, qui a mis sa fortune sur cette carte du retour, s'obstine et multiplie les objections. Louis veut qu'il les résume et il répondra sur la même feuille. Decazes écrit et Louis répond :
1° Votre bonheur. — // est dans la retraite et l'obscurité;
2° Vos fils. — Je ne redoute pour eux que leurs droits ;
1 Tout ce qui est ici imprimé en italique est de la main de Louis. De même pour les pièces qui suivront.
3° Votre mère. — Elle serait plus malheureuse autrement ;
4° Votre Dynastie, l'Empereur. — Ils m'ont avili, accusé, renversé, foulé aux pieds. J'ai résisté tant que j'ai pu ;
5° La France. — J'ai fait tout ce que je devais en ne faisant pas répandre le sang de ses enfants pour ma querelle et en restant son Ami ;
6° La Hollande. — Je ne puis rien pour elle que comme Roi ;
7° Les malheurs qui en seront la suite. — Je n'ai cependant qu'un corps épuisé et flétri par le chagrin et tous les maux ;
8° L'impossibilité de rester ici et d'aller quelque part malgré l'Empereur. — // me tuera ou me souffrira quelque part ;
9° Le jugement du public et de l'histoire. — Dieu et ma conscience sont avant eux. Je crois en Dieu.
Cette discussion, par demande et réponse, semble avoir épuisé le sujet, puisque, à deux reprises, Louis a fait connaître qu'il ne se rendait pas et qu'aucun argument n'a trouvé prise sur lui. Mais, comme s'il éprouvait une sorte de plaisir à prolonger cette discussion devenue oiseuse, il exige que Decazes « lui remette sous les yeux, en forme d'observations et par chapitres, les nombreuses objections qu'il a déjà eu l'occasion de lui présenter, de vive voix ou par écrit, contre son projet funeste d'un éternel exil. Le roi s'est promis de répondre par des notes margi-
nales à tout ce qui lui eu paraîtra digne et de mettre ainsi Decazes à même de faire connaître que ce n'est pas légèrement et sans en avoir mûrement pesé et approfondi toutes les conséquences qu'il a pris une résolution si fatale. » Et, après cet exorde, Decazes commence une série de développements où il mêle, du mieux qu'il peut, la rhétorique à la politique et au sentiment; il se bat les flancs pour émouvoir en quelque point la vanité, l'ambition ou la tendresse de Louis, mais sa prose manque de conviction et de mordant ; il sait d'avance que c'est peine perdue et que ce n'est point par des écritures qu'il changera une résolution qu'il n'a pu ébranler par ses discours. Mais Louis est convaincu; il se plaît à raconter ses griefs, à raffiner sur ses sentiments, à remâcher les arguments déjà cent fois réfutés, et, comme il s'est promis d'être calme et qu'il trouve l'occasion bonne pour étaler son bagage de philosophe, il s'étend d'abord en phrases molles, mélancoliques et désespérées. Ainsi, au premier développement, Votre bonheur, il répond : « Après avoir perdu mon pays, rien ne peut me rendre quelque douceur dans la vie, car, de bonheur, je n'en eus jamais et d'autant moins que j'ai restreint mes désirs ; quant à mon nom, j'ai fait tout ce qu'il pouvait exiger de moi, peut-être plus, c?i préférant une retraite qui me laisse exposé à tous les coups de l'injustice, à une retraite entière que j'aurais pu aller chercher en Amérique et cela par la raison que mon arrivée en Amérique aurait fait plus de tort à mon nom et à mon frère, surtout s'il m'était arrivé
d'être pris, mais, cela fait, cest à attendre en paix mon dernier jour qiiil faut songer. Pourrais-je en être détourné par le désir de faire encore quelque chose pour mon nom et pour mon frère quand j ai été si cruellement traité? Je serai toujours attaché à sa dynastie et à sa gloire, mais f avoue qu'à 7nes yeux, elles ont beaucoup perdu. »
Pour le deuxième développement : Vos fils, Decazes a trouvé des arguments qui sont d'un homme d'esprit : la position des fils de Louis, a-t-il dit, a été entièrement changée par le mariage de l'Empereur et par la certitude désormais acquise qu'il aura des enfants et des héritiers. Ils sont passés au second rang ; ils ne sont plus que des neveux ; ils ne tiennent au trône impérial que par leur père ; sa fortune est la leur. De même que le trône qu'il a perdu est perdu pour eux, la dignité de prince français, s'il la perd ou l'abandonne, ils peuvent, ils doivent la perdre. Quant à leur mère, par suite du délabrement de sa santé, de la répudiation de sa mère et de la perte de tous ses titres, de la funeste désunion entre elle et le roi, de l'hostilité d'une partie de la famille, peut-elle leur être un appui? Le roi n'est descendu du trône que pour le leur conserver. Serait-il plus pénible pour lui de leur conserver un rang et un titre que les trois quarts des rois de l'Europe préféreraient sans doute à leur trône? Louis répond : « Plaise au ciel qu'ils ne soient plus utiles à leur nom et deviennent simples particuliers. S'ils n avaient eu v. 21
leur mère, f aurais emmené l'aîné avec moi. Le seul bonheur que j'aie à envier, c'est qu'ils me soient renvoyés et qu'ils partagent ma disgrâce et ma fortune. Leur droit d'hérédité est la menace de la plus grande catastrophe qui puisse arriver à la France et aux Bonaparte, par conséquent à moi et à mes enfants. Et cette considération est d'autant moins fondée à mes yeux que les enfants même de l'Empereur ne pourraient supporter leur héritage s'il n'est cimenté pur la justice. »
Au troisième développement, assez banal, sa mère, le roi répond simplement : « Je ne puis la rejoindre pour qu'elle me voie mourir ou la rendre spectatrice des plus cruels tourments. Je ne suis pas égoïste à ce point. »
Jusque-là Louis s'est contenu : il a répondu à ces arguments qu'il enjoint à Decazes de lui présenter par des conclusions qui, parfois violentes, semblent encore réfléchies. Il n'est pas entré en discussion, il "a parlé de haut, en roi; mais à partir du cinquième développement ; votre dynastie, l'Empereur, il ne laisse plus passer un paragraphe, sans l'annoter avec une colère qui bouillonne malgré ses efforts, s'échauffe à la contradiction, jusqu'à ce qu'il cesse d'être maître de soi. Decazes dit le préjudice que porte à la dynastie le spectacle d'un roi cherchant un asile chez un prince étranger? — « C'est juste, interrompt Louis, aussi ne me suis-je porté à celte extrémité
que lorsque fai été poussé à bout ; aussi, pour l'éviter, fai sacrifié mon amour-propre, ma réputation et ce que j'aimais plus que la vie, l'attachement aux Hollandais. Ce n'est pas moi qui me suis placé ainsi, c'est mon frère ; c'est lui qui est plus intéressé à fout cela que moi. » Decazes parle-t-il des devoirs envers la France? — « La France ne ma fait que du bien, répond-il; mais mon frère m en a renvoyé malgré moi. Il ma méprisé assez pour se servir de moi comme d'un instrument. Il nia voulu faire l'assassin de toute une nation, un comédien, etc.. » Decazes dit-il : « Combien les peuples de l'Autriche ne doivent-ils pas jouir de voir un frère du vainqueur qui, il y a un an, tenait dans ses mains leurs destinées, s'estimer heureux de trouver chez eux le même asile et la même protection que ces restes d'émigrés qui ont prêché dans toute l'Europe la haine de votre nom et qui n'appellent encore votre grandeur qu'usurpation et tyrannie, de voir un roi de votre sang, redevenu comme eux simple particulier, affectant lui-même de le paraître et oubliant sans cesse son rang avec eux? » Louis riposte : « J'ai fait ces raisonnements toutes les fois que fai reçu des coups de poignard et cela m est arrivé très souvent, mais il ri g avait plus moyen de souffrir encore. Il fallait cela ou se jeter à l'eau. » « Renoncer aussi légèrement à un rang et à des droits si grands et si précieux, dit Decazes, n'estce pas proclamer que vous ne les regardez pas comme étant réellement les vôtres? » — « L'Empire du monde, répond Louis, ne serait rien pour moi en
comparaison de la Hollande. Ce pays est dans mon cœur et dans mon sang. Ce ne sont pas les baïonnettes ennemies gui m en ont chassé, mais les ordres d'un frère. lima renvoyé de France quand il ne lui convenait plus que j'y restasse, il m'a chassé du trône parce que cela lui plaît et, puisque je ne veux point vendre mon pays, il ne peut plus s'attendre à trouver en moi le prince et le comédien qu'il a traité comme je l'ai été. » Enfin à cette affirmation de Decazes : « Quel est en France l'être pensant, quels que soient ses sentiments ou ses opinions, qui n'ait la conscience intime que le sort de la France est invariablement et étroitement lié à celui de l'Empereur » ? Louis répond : « Oui, mais je me regarde comme, le successeur de l'Empereur ; s'il a voulu perdre ce successeur, le vouer à l'opprobre et le jeter loin de lui, il en est bien le maître : blessé, convaincu de la déraison et de l'injustice de cette action, je me plains, mais je n' en peux mais . »
La colère croît encore devant le développement sur la France ; Louis écrit fiévreusement douze notes de réponse, dont il faut d'abord retenir cette déclaration : « Je suis né Français, je m'en fais gloire, je n'eusse pas mieux aimé que le rester toute ma vie et n'être que cela; mais, devenu roi, je suis devenu Hollandais et jamais rien ni personne ne peut me forcer de cesser à l'être, » puis celle-ci : « Dieu et les peuples donnent seuls les couronnes ; la force n'en donne que l'occasion et la facilité. »
Arrivé à la Hollande, Decazes dit maladroitement que le roi, par sa présence, pourrait être utile à ses anciens serviteurs, que, dans une infinité de circonstances, il pourrait éclairer l'Empereur sur les intérêt.-; du pays. — « G est une étrange idée, répond Louis avec amertume, de me croire capable de servir mon pays et ?nes anciens sujets autrement qu en roi. »
Où il se fâche tout à fait, c'est lorsque Decazes, devenu singulièrement pressant dans le paragraphe intitulé : Nécessité decéderaux vœux de l'Empereur et impossibilité de rester en Autriche, expose les promesses faites par lui et ses déclarations depuis le mois de juillet : « La première lettre de Votre Majesté par laquelle vous écriviez de Tœplitz que vous désiriez avoir l'agréement de l'Empereur pour résider en Provence, — {La Hollande n'était pas réunie, mes fils déshérités, interrompt-ilj — celles à Madame et à la princesse Pauline par lesquelles vous promettiez de rentrer si on vous donnait l'assurance qu'on vous laisserait tranquille, — ■ [Ceci encore, si je pouvais revenir en France simple particulier, annote Louis, je m y rendrais de suite à défaut de pouvoir rester enHollande, mais cela est impossible. On ne ma fait aucune autre proposition que d'aller en France d'où j'ai été deux fois chassé), — seront incontestablement publiées. On ne manquera pas pour prouver que vous n'avez aucun motif réel de fuir la France, de vous représenter témoignant vous-même dès les premiers instants le désir d'y rentrer ; puis, sans
nouvelles raisons, refusant ensuite de le faire, y consentant encore après la note de M. Otto, l'écrivant et le faisant dire verbalement, et en dernier résultat, finissant par ne vouloir entendre à rien et préférant ious les malheurs à cela même que vous aviez tout le premier souhaité. [Personne ne sait mieux que moi, répond Louis, ce que j" ai souhaité. Je ri ignore pas ce que les faux rapports ont débité contre moi.)
« Votre Majesté, continue Decazes, donne une explication à la première lettre, mais elle ne sera pas là pour la faire connaître, cette explication, et d'ailleurs il n'en est aucune à donner à la seconde. Votre Majesté croit avoir écrit qu'elle reviendrait « si on voulait la reconnaître simple particulier et le proclamer publiquement » mais elle m'a dit avoir conservé copie de sa lettre à Madame la princesse Pauline — (Je riai point de copie, interrompt Louis, ma lettre seule à mon oncle était sérieusement relative à mon affaire. Qu'on m'accuse et me calomnie tant qu'on voudra, mon suffrage me reste et V indulgence du Grand Juge qui voit et entend tout). Elle peut facilement en la consultant se convaincre de son erreur à cet égard. Je l'ai eue sous les yeux : je crois la voir encore et lire au verso du premier feuillet à un second alinéa, ces mots qui terminaient la phrase : « Si l'on me promet que l'on me laissera tranquille. »
« Que Votre Majesté daigne d'ailleurs se rappeler les dernières conversations qu'elle voulut 'bien avoir avec moi à Marbourg. Je n'aurais pas emporté tant d'espérances conservées jusqu'à mon retour ici si, en
DISCUSSION DE LOUIS xVVEC DEuAZES 327
effet, Votre Majesté avait mis à son retour la condition dont elle parle... » Mis au pied du mur, placé en contradiction avec ses propres écrits, Louis s'en tient à nier les paroles qui volent. « Ou je ne parle pas la même langue que vous, écrit-il, ou vous m'avez étrangement mal compris. Il me semble que vous êtes parti de Marbourg avec une réponse assez positive et assez claire et j'ai bien pu m 'apercevoir avec le plus vif chagrin que vos rapports n'ont pas été entièrement exacts d'après tout ce qu'on m'a écrit. Je vous ai dit mille rêves et désirs contradictoires qu'il faut passer à un homme dans ma position, que je n'ai hasardés qiCen vous priant de ne considérer ces bavardages que comme des épanche ment s d'un homme longtemps obligé au silence et qui a en vous toute confiance. »
Dès lors il perd tout sang-froid ; il barre violemment des phrases de Decazes, en jettant en marge « Ironie cruelle!» plus loin : « Comment pouvez-vous me parler ainsi ; il fallait laisser tenir ce langage à M. de La Bochefoucauld. Je ne vous réponds que comme à quelqu'un qui s'intéresse à moi. Sans cela, je n'ai de discussion diplomatique à avoir avec personne. Chacun est maître de son corps en dernier résultat. » Plus loin : « J'ai été roi, je le suis encore, j'ai toujours agi comme tel ;je n 'ai injurié ni offensé personne. On peut l'oublier envers moi, ce n'est pas mie raison pour que je l'oublie. » A la fin, exaspéré, il écrit fiévreusement cette note en réponse au développement que Decazes intitule du jugement de l'histoire.
« Soyez vrai, voici ce qu'on dira : // est tombé, après avoir sacrifié à qui l'a toujours maltraité comme roi sa vie, son bonheur, tous ses instants et jusqu'à sa réputation. On la dépouillé de tout. On la traité comme un ennemi. On a cherché à l'avilir, à le déshonorer ; on l'a répudié malgré lui de la famille de son frère. On a été jusqu'à tronquer des pièces officielles. Pour cela et, comme il n a point voulu mourir sur le théâtre de tous ses malheurs, parce qu'il n'a pas voulu satisfaire un triste amour-propre, on a empoisonné le peu de jours qui lui restent, on l'a persécuté, environné d'espions et de geôliers, on la étouffé sous les mauvais traitements et par une longue agonie.
« D'ailleurs je ne sais pas pourquoi je réponds.
« Qui vous a chargé de venir me presser ainsi?
« Ma mère : Je ne veux point.
« Ma sœur : Merci.
« Mon père : Il est mort. Je liai d'autres supérieurs que Dieu et mon peuple et vous liêtes point leur agent. »
Il n'y a pas à s'y tromper : Voilà tous les caractères du délire tel que les aliénistes le définissent et le constatent1. C'est ici le moment où tous les voiles
1 Qu'on lise encore cette note de Louis : « Tout le scandale possible est fait: celui qui peut arriver encore ne peut résulter que des persécutions qu'on nie fera. Je suis roi, je suis Hollandais, je suis Irère de l'Empereur. Si on ne respecte pas sous ces trois rapports mon faible reste de vie. qu'on craigne les conséquences!!! Au reste je ne suis pas aussi lâche qu'on le croit, mais je ne sais et je ne saurai jamais braver qui que ce soit. »
qui ont couvert la démence de Louis s'écartent violemment et c'est lui-même qui les déchire.
On l'a présenté jusqu'ici comme un être au cerveau sain, ayant des facultés pondérées, des intentions généreuses, un caractère droit, mais faiLle ; on l'a montré réduit au désespoir par l'ambition de son frère et, dans la résistance qu'il lui oppose, partant d'idées précises pour aboutir à des actes formulés; on l'a peint s'attachant en désespéré à une nationalité opprimée, luttant avec toutes les armes que lui suggérait son patriotisme contre l'insupportable tyrannie que Napoléon étendait sur l'Europe. Il a bénéficié de toute la haine qu'on suscitait contre l'Empereur, et ainsi a-t-on, par contraste, érigé à ce Bonaparte presque un renom d'indépendance.
C'est un malade, épuisé par le traitement intensif de trois maladies vénériennes, atteint d'une paralysie partielle des membres inférieurs consécutive à une affection delà moelle épinière; c'est un monomane, qui, par un phénomène particulier, joint des parties de délire des grandeurs au délire des persécutions, et qui porte dans ses résolutions l'instabilité qu'il met dans sa vie et dans ses habitations ; c'est un être craintif, soupçonneux, jaloux, combinant une affectivité maladive et momentanée avec une continuelle défiance, se croyant franc et sincère, l'étant peut-être à part soi dans le moment où il parle ou écrit, mais plus dissimulé qu'homme au monde par l'incohérence même de ses pensées, de ses paroles et de ses actes; c'est un maniaque, qui, lorsqu'il s'est buté à une idée, qu'elle
soit de haine ou d'amour, s'en repaît, la remâche, la dissèque, — ou plutôt c'est elle, l'idée, qui le tient, le domine, l'asservit, lui suggère ses actes, lui impose, comme la plus exigeante des maîtresses, des réticences, des mensonges et des fourberies.
Esl-il conscient qu'il trompe et qu'il mente? Qui sait le moment, où chez un tel malade, s'arrête la sincérité? Elle varie selon les heures, les minutes, au gré de la température, de l'atmosphère et du vent, sous l'action de la digestion et de la circulation. Chez Louis, les écritures n'arrêtent pas, tantôt redondantes, implorantes, suppliantes, tantôt raisonnantes, fiévreuses, encolérées, toujours délayées en phrases longues, coupées d'incidences, et où le début, contradictoire de la terminaison, montre la pensée vacillante ne pouvant se suivre jusqu'au bout. Leur place n'est pas dans les archives diplomatiques, elle est dans cette immense littérature de la folie où les exemples abondent d'un tel style. De bonne foi, il entasse les contre-vérités; de bonne foi, sur le verso du papier où il vient d'exprimer son désespoir et d'attester par serment sa fidélité et son dévouement, il trace un ordre de résistance et d'insurrection.
Napoléon, lorsqu'il l'a sous son œil, sous la puissance magnétique de son regard, le contraint et le fait obéir — comme le médecin, comme le gardien même fait obéir son malade. De loin, par écriture, il perd tout son pouvoir de suggestion et il ne comprend pas : Il a bien à des moments l'intuition que Louis est fou. « Cet homme est fou » ; « cet homme
est tout à fait fou », écrit-il; mais ce mot, dans sa bouche ou sous sa plume, n'a pas une acception précise et scientifique. Napoléon ne réalise pas que Louis est un fou. Le jour d'après, il s'attache à raisonner avec lui, à discuter, à le convaincre. — Aussi bien, des gens du monde, qui est assez fort et sûr de soi pour s'abstenir de discuter avec un tel être, pour ne pas tenter de le persuader, ne pas lui répondre, laisser s'user le délire? Qui croit à la folie tant qu'elle ne s'est pas muée en fureur, qu'elle ne s'est pas manifestée par une suite d'actes qui mettent en péril le malade lui-même et ceux qui l'entourent?
Et la folie de Louis ne va pas jusqu'à la fureur; elle ne va même pas jusqu'à celte incohérence des mots qui dénote, pour les profanes, l'aberration mentale : elle est la folie raisonnante, a des moments raisonnables, toujours traduite en une forme littéraire où les idées s'enchaînent et se déduisent avec une rigueur apparente : Le verbiage n'y est pas sensiblement pire que dans des productions de cerveaux réputés sains; la prolixité en est terrible ; mais combien sont prolixes qui ne sont pas fous?
Prise une à une et isolément, chacune de ces manifestations paraît justifiée ; certaines sont presque éloquentes, d'autres peuvent attendrir : mais, qu'on les rapproche, qu'on les compare aux actes, l'incohérence apparaît : C'est cette demi-folie qui permet au patient d'accomplir normalement la plupart des actes de sa vie; qui, sur tout ce qui ne le concerne pas directement, le laisse fournir des avis sensés et
des conseils pratiques, mais qui, sur tout ce qui tient à l'idée fixe, dévie son jugement, et qui, dans le cours de l'existence, se manifeste par une insupportable tyrannie sur tous les êtres qui l'approchent, par une duplicité involontaire, mais continuelle, par la manie du secret, la crainte, la morosité, la misanthropie, l'instabilité physique et mentale. Un rien la sépare de la folie déclarée, un rien de la conscience suffisante. C'est ce délire atténué, qui, chez un particulier, est déclaré originalité et n'a d'effet sensible que sur sa fortune et sur sa famille ; qui, chez un roi, mis en présence de difficultés de tous ordres, chargé de responsabilités s'étendant à une nation entière, obligé de prendre des résolutions d'ordre historique, étend un mystère sur toute sa conduite, parce que nul ne se rend compte qu'il est un fou et parce que l'accusation de folie paraît odieuse à prononcer et difficile à soutenir. Et, alors, ce mystère permet, selon le côté dont on l'envisage, toutes les apologies, donne aux griefs de ce roi un air de vérité, fait embrasser ses querelles et le pose en victime devant la postérité — quand il n'a été que la victime de soi-même.
Certes, devant l'altière volonté et l'àpre autocratisme de Napoléon, devant la rudesse de ses ordres, et les subterfuges que sa politique lui inspire pour contraindre son frère à ses fins, on est pris de pitié; durant la première partie du séjour que Louis fait à Paris, il a le beau rôle, parce qu'il n'agit point, qu'il oppose seulement aux exigences de l'Empereur une
obstination patiente, et lorsqu'ainsi il emporte la première manche, on est tenté d'applaudir; mais, dès qu'il sort de cette passive résistance, dès qu'il passe à l'action, tout est perdu, et ses actes comme ses écrits demeureraient incompréhensibles sans cette clef que fournit la suite de sa vie morbide. A ce moment, il n'y a plus à douter ; les traits se pressent et s'accumulent ; les déclarations relatives à l'abdication, la fuite à travers l'Allemagne, les contradictions du vouloir jusqu'à trois fois dans un même jour, la mise en suspicion et la prise en horreur des entours, c'est assez déjà : mais que, durant plusieurs jours, le cerveau ait travaillé, que l'idée fixe contredite l'ait surexcité, que l'occasion se présente ensuite d'une sorte d'examen public de la conscience mentale, voilà tous les délires internes, tous les caractères de la folie qui se développent, paraissent, sautent aux yeux : délire des grandeurs, délire des persécutions, adresse de la dialectique pour échapper à la rigueur des raisonnements adverses, incohérence des idées qui ne parviennent pas à s'enchaîner, protestations d'innocence confuse, terreur des geôliers et des espions, tout y est et si, en entretenant ses illusions par le désir d'accuser et de condanner Napoléon, on a pu jusqu'ici trouver Louis raisonnable, nul homme de bonne foi, après avoir lu cet entretien avec Decazes, ne peut nier qu'il est un fou.
Decazes est consterné d'un tel changement de résolu-
tion qui compromet sa fortune, mais, dans l'état des connaissances sur les affections nerveuses, comment penserait-il qu'une telle variation est la suite d'un état morbide; il déplore sa défaite, mais il renonce à poursuivre une lutte inutile et il se prépare à partir. Louis se vante d'avoir désarçonné l'envoyé de l'Empereur : j] dît au directeur de la police de Gratz : « A vous dire entre nous, il partira celte semaine pour Paris, d'où il est venu, de la part de mon frère, pour m'engager à rentrer dans mes (sic) Etats. Je lui fais déclarer que mon honneur ne me permet pas d'adhérer à sa demande et il n'en sera plus question. » Mais il ne veut pas que Decazes, sur qui, à présent, se sont arrêtés ses soupçons, arrange à son gré les déclarations qu'il a reçues; il ne se confie qu'à soi-même pour exprimer sa pensée, et, puisque c'est le prince de Neuchâtel qui lui a écrit au nom de la Famille, c'est au prince de Neuchâtel qu'il répond, mais de quel air doucereux d'abord, avec quelles précautions, avec quelles ruses de prisonnier qui s'évade, puis peu à peu, malgré l'effort qu'il fait sur lui-même, le ton montant jusqu'à la redoutable apologie.
« Assurez maman et ma sœur, écrit-il, que je rentrerais auprès des miens avec plaisir, comme simple particulier, si cela était possible, mais je pense, en y réfléchissant bien, comme vous et les autres, que cela m'est impossible. Vous le croyez aussi d'après ce que je m'aperçois et c'est avec raison. Je ne sais comment m'expliquer le retour et les instances de M. Decazes : ce ne peut être que par une erreur cruelle pour moi.