LETTRE DE LOUIS A BERTIIIER
On s'imaginera que j'ai encore, que je puis avoir des prétentions et des demandes à faire et rien n'est plus contre mon cœur et ma raison. Je désire n'être point rangé parmi les ennemis du pays dans lequel je suis né et démon frère. Je n'ai rien négligé, je n'ai rien épargné pour cela. Je désire la retraite et l'obscurité : ces deux objets sont et seront le but de tous mes soins et de tous mes vœux.
« Gomment, mon Prince, en y réfléchissant, pourrais-je ne pas préférer tous les tourments et tous les maux possibles à mon retour en France ? Ecoutezmoi et jugez vous-même. Je ne dois et ne puis rentrer en France et m'y montrer qu'auprès de mon frère, avec le rang que j'ai reçu aux yeux de toute l'Europe et que je n'ai pas mérité de perdre. Cela ne pouvant être, je dois me résigner et rester dans la retraite et l'obscurité et attendre ainsi la fin de la plus fâcheuse et de la plus triste existence qui fût jamais. Je regrette mon rang, je l'avoue, mais c'est le trône inséparablement lié à la Hollande et à mes enfants. Sans cela, qu'auraient de séduisant pour moi de prétendues grandeurs dont je n'ai connu que les épines? Puis-je me montrer auprès de mon frère après qu'on m'a ôlé mon royaume comme si j'étais un traître envers mon pays, ou bien envers la France ou mon frère ? Ce serait me calomnier moi-même. Jamais je ne le ferai : tout au monde me semble préférable à cela : Quelque faible et amoureux de la vie que je sois, ce n'est pas à ce point. Je n'ai abdiqué que par force, malgré moi, à mon corps défendant. Vous savez mieux que
personne combien j'ai souffert et enduré de choses pour éviter cette dure extrémité. » Cela semble le point culminant dans cette longue lettre qu'il faudrait citer tout entière, dont au moins il convient de retenir la dernière phrase : « Victime innocente des événements, je puis encore, sans me porter au désespoir, attendre la fin de ma vie dans la paix et la retraite, si mon frère le veut, si, comme tout le monde le croit ici, il ne prend nulle [notice] de moi; si non, j'attendrai de nouveaux coups sans les braver, mais avec la résignation d'un honnête homme. »
Cela est donc son dernier mot et, muni de cette lettre et d'autres pour Madame et Pauline, Decazes n'a plus qu'à quitter Gratz. Il a échoué, mais ni l'Empereur, ni la Famille ne lui en savent mauvais gré. Juge au tribunal civil depuis quatre ans, il a été, le 9 décembre, étant encore à Gratz, nommé conseiller à la Cour impériale de Paris; presque tout de suite, membre du Conseil de la princesse Pauline, avec ce qui est le plus grand à la Cour; un an plus tard, le 3 mars 1812, à la mort de Guieu, secrétaire des commandements de Son Altesse Impériale Madame, mère de l'Empereur. Désormais, la carrière lui est ouverte : il y marchera.
Louis est resté seul : il l'a voulu ainsi : il a provoqué cet isolement, il a dit qu'il le désirait, mais, bientôt il le trouve intolérable. Il se défie de tout le monde ; il