QUEL SERA LE SORT DE MURAT
le lui affirme et il n'insiste plus. Même, il fait dire au vice-roi « qu'il a peut-être raison et qu'il ne lui sait pas mauvais gré de son refus ». Il en prend pour lui plus d'estime, car il est de ceux qui pensent que renégat et traître sont synonymes.
Il échoue donc cette fois à prouver sa bienveillance ; mais il marque assez ses mobiles. En tout autre pays que l'Italie, il trouvera Eugène bien placé; il lui offre le premier trône dont il dispose; il ne manquera pas, s'il remanie l'Europe, de lui en élever un. Mais en tout cela n'y a-t-il pas de quoi réfléchir pour d'autres? Si, pour réaliser ses desseins, Napoléon n'a point été arrêté par l'affection si hautement et si publiquement témoignée, que sera-ce de Murât? Le royaume d'Italie n'apparaît plus que comme un groupement géographique occasionnel et momentané, tel que le gouvernement général des départements au delà des Alpes, le grand-duché de Toscane, le gouvernement général de Rome et celui des provinces Illyriennes. Un mot suffit pour que les statuts constitutionnels du royaume se trouvent abolis, que les barrières tombent et que l'Empire se répande sur les départements italiens, que régit déjà sa loi civile, politique et militaire. Si l'Italie entière n'est point annexée à l'Empire, c'est qu'elle sera réservée pour la part d'héritage d'un nouveau Pépin. En un cas comme l'autre, Napoléon s'arrêtera-t-il au ïronlo, laissant à Murât son indépendance et sa couronne? Sans doute, il fait belle mine
à Caroline et il la comble, mais le moment venu, ne saura-t-il alléguer les exigences de sa politique et les destinées du grand Empire ?
S'arrêtera-t-il à l'Italie ? N'a-t-il pas envahi tout à l'heure les départements hollandais et voulu contraindre Louis à abdiquer? Que fera-t-il de l'Allemagne après qu'il aura pris la Hollande, et l'Espagne même échappera-t-elle à l'Empire ? Il agite en son cerveau les nations qu'il a conquises, il regrette les trônes qu'il a donnés, il voudrait les reprendre et, pour ses fils, accumuler en avare l'infini des peuples et des territoires.
L'heure pourtant serait mal choisie pour les remaniements décisifs qui, tout préparés qu'ils sont, — au moins en ce qui touche la Hollande1 — troubleraient les fêtes du mariage, assombriraient les figures et amèneraient le dispersement de la Famille. Napoléon la veut toute groupée autour de lui afin qu'elle apporte, avec un éclat redoublé par la multitude des courtisans, une note d'intimité qui réponde à ce qu'il a ouï dire de la cour autrichienne et l'apparence d'un fourmillement dynastique qui constate la solidité de son édifice impérial. Il souhaiterait autour de lui, pour assister à cet achèvement de sa fortune, tous les rois vassaux en même temps que les rois feudataires;
1 Au chapitre XXIX, se trouvera raconté ce qui est relatif à l'annexion de la Hollande et aux négociations avec Louis : ces faits demandent à être exposés d'ensemble et, pour être compris, ils ne sauraient être morcelés.