MARIE-LOUISL ET LA FAMILLE
pense ? Elle fait à son père l'éloge de chacun : « Sa belle-mère est une très aimable et très respectable princesse; ses belles-sœurs sont fort aimables; la vicereine est bien jolie; » mais ne sait-elle pas qu'on lit par-dessus son épaule et, en distribuant cette monnaie courante de compliments, qu'elle ne s'engage en rien? Aussibien, quoiqu'elle ignore, en princesse bien élevée, ce que tout le monde raconte en Europe, la meilleure intention qu'on puisse lui prêter est de se tenir en défiance. Il convient qu'à tout instant, elle surveille ses mots comme ses gestes, ses pas comme ses regards, et cette perpétuelle contrainte, jointe à sa timidité naturelle, la met au supplice. Ce n'est pas à dire que cette timidité aille sans hauteur et qu'à ce moment surtout où elle n'a pu encore prendre godt à nulle des choses qui plus tard lui sembleront agréables, elle ne se sente étourdie et confuse du saut prodigieux qu'elle fait dans la boue. Elle, archiduchesse d'Autriche, fille ainée de la Sacrée Majesté Impériale, princesse royale de Hongrie et de Bohême, tomber dans cette famille de bourgeois corses, y donner à chacun du « maman », du « ma sœur », du « mon frère », quelle surprise et comment s'en remettre ! L'homme, passe ! Elle s'est sacrifiée à lui pour sauver son peuple : le rôle a de la noblesse dans une jeune tète. Tenir à elle, comme elle voit qu'il y tient, prouve une sorte d'amour qui peut flatter. Physiquement d'ailleurs, il ne déplaît pas et l'empressement qu'il montre, les attentions qu'il prodigue, la pompe dont il s'entoure, le prosternement des êtres au-devant de lui, produisent, sinon
un sentiment tendre et prononce, du moins une résignation au destin; mais il ne va pas de même de la Famille. Marie-Louise ne l'a vue qu'en grand appareil et devant des centaines de spectateurs. Rien d'intime ne lui a permis de juger les caractères, d'éprouver si quelque affinité la porte vers l'un ou l'autre. C'est l'extérieur seul qu'il lui a été permis de regarder. Or, du groupement même des êtres, de leurs manières, de leurs toilettes et de leurs physionomies, nettement, et bien plus nettement qu'avec le mari, elle perçoit quel abîme s'est ouvert entre son présent et son avenir. Le mari était inattendu sans doute, mais d'abord c'est le mari, puis il a des façons qui ne sont qu'à lui de faire oublier son humilité d'origine; mais s'il a de la grandeur, les autres ont de l'emphase, s'il a du brillant, les autres ont du clinquant, s'il a de la gloire, les autres ont <lu ridicule. Les qualités qu'ont certaines de ses belles-sœurs et qui méritent d'atlacher, ne sont point de mise à la Cour, et Julie, avec son pauvre visage maladif et son corps contrefait, semble misérable, étriquée et confuse sous les manteaux royaux qui l'écrasent, sous les trésors des pierreries dont elle est surchargée. D'ailleurs, à peine parait-elle. Pour bien des raisons, dont les ordres de Joseph ne sont pas la meilleure, elle se hâte de retourner en sa maison de Morte fontaine où l'attendent ses filles, ses sœurs, ses nièces, et le peuple de ses petites cousines. Ilortense, la plus affinée, la mieux capable, par cette aisance et cette souplesse qu'elle lient de sa mère, de réconcilier la jeune impératrice avec les formes fran-