‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 22 sur 141 · ÉTAT D'ESPRIT DE LUCIEN · texte numérisé non relu

ÉTAT D'ESPRIT DE LUCIEN

à quelqu'une de ces combinaisons, Joseph était-il certain que Lucien lui-même y consentît? Telle était sa tournure d'esprit qu'en acceptant un trône, il estimait faire une grâce à sa famille et que, le recevant de Napoléon, c'est Napoléon qu'il obligeait. Outre que Napoléon lui devait tout, puisqu'il lui devait le succès de Brumaire, il lui devait par surcroit le Consulat à vie, le Concordat et la Légion d'Honneur ; il avait encore à apprendre de lui à gouverner, car lui seul s'y entendait. Quant à la Famille, c'est lui qui la sauverait, c'est autour de lui qu'elle devait se rallier, le jour prochain où l'Empereur périrait. Ce n'était donc pas son intérêt à lui, mais à elle, qu'il menât un grand Etat. Mais il n'était pas décidé, il se réservait, il se refusait, il planait, il entendait qu'on le suppliât et que ce fût lui qui fit les conditions.

Comme conclusion à la longue audience que, à Bologne, il donne à un affîdé de Jérôme, il lui dit : « J'ai laissé un de mes courriers à Joseph ; il me l'expédiera aussitôt qu'il y aura quelque chose de décidé : cependant, de toutes les manières, je m'embarquerai toujours, parce que je prévois que l'Empereur fera beaucoup de difficultés avant de se décider à conserver l'intégrité de ce beau pays (l'Espagne). Je ne crois pas qu'il conserve intact un si beau royaume. Cela n'entre pas dans son système politique et je ne veux rien accepter que je ne voie un but et un résultat de famille qui puisse nous mettre à l'abri de tout et dans la possibilité de nous soutenir réci-

proquement s'il y avait lieu. » Et il termine : « Mon bâtiment est prêt à Livourne ; j'ai dit au roi d'Espagne que ma dernière résolution était de m'embarquer si tôt que l'embargo serait levé. »

Pour attester que ce n'est point là une menace vaine, sitôt revenu de Bologne à Florence, le 30 mai. il écrit au ministre d'Angleterre à Cagliari qu'étant sur le point de s'embarquer avec sa famille pour aller s'établir aux États-Unis, il le prie de vouloir bien lui adresser des passeports afin que la marine de Sa Majesté Britannique ne s'oppose pas à son passage à New- York. « Je prie Votre Excellence, ajoute-il, de bien vouloir remettre la réponse au porteur de la présente et d'agréer d'avance ma reconnaissance et mon désir de pouvoir la lui communiquer quelque part. »

Le ministre d'Angleterre, M. William Hill, ne manque pas cette occasion d'aggraver la désunion des Bonaparte; sans consulter son gouvernement, il expédie à Lucien les passeports demandés. Lucien d'ailleurs n'a nulle intention d'en user. 11 lui suffit d'avoir fait cette démarche, dont il ne lui déplairait pas que la nouvelle filtrât jusqu'à Bayonne; du même coup, il s'est donné la satisfaction de voir comme les Anglais le prisent et le comptent, quelles facilités il trouvera, s'il lui plaît à la fin de passer chez eux. Il est si fort convaincu d'ailleurs que le trône deNaplesvalui échoir que à Van Dedem van Gelder, ministre accrédité par Louis près de Joseph, qui, en se rendant à son poste, s'est arrêté pour le voir, il en parle « avec fran-

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