LUCIEN ET LA TOSCANE
chise », lui disant « combien il le reverra avec plaisir si la chose réussit. Sa femme ne se possède pas de joie quoi qu'elle fasse tout au monde pour cacher son ambition et pour comprimer ses mouvements secrets. »
Ainsi, Lucien attend un courrier qui lui apportera une couronne et, en même temps, il demande des passeports au ministre d'Angleterre ; mais il trouve sans doute encore la situation trop simple : car, par sa femme, il fait écrire au Pape : Alexandrine annonce à Pie VII que le Sénateur est obligé de s'éloigner de Rome pour faire un long voyage. Fait-elle allusion à un projet de départ outre-mer ? Est-ce à ce moment qu'elle sollicite des lettres pour les souverains ennemis de l'Empereur? Se plaint-elle de la tyrannie qui les opprime en même temps que le successeur des Apôtres? En tout cas, le 4 juin, Pie VII répond de sa main à Alexandrine en recherchant les expressions les plus tendres d'affection paternelle, et en envoyant une bénédiction spéciale à Jeanne, sa filleule, « cette chère petite enfant, dit-il, qui porte le nom qui nous est si cher, de notre défunte mère » .
Est-ce assez de fils croisés s'entremêlant? La Toscane n'a-t-elle pas éveillé aussi bien les convoitises de Lucien que celles d'Elisa, et, dans le désordre de cette ambition tumultueuse qui aspire à tout et ne se pose sur rien, la perspective de succéder aux Médicis le laisse-t-elle indifférent? A Florence, où il s'est installé après sa course à Bologne, il est trop près de
Lucques et de Marlia pour ne pas échanger des communications avec sa sœur. L'intimité ne peut s'établir entre eux comme au début du Consulat, mais ils ont gardé de l'attrait l'un pour l'autre et bien des souvenirs les lient. Nul dans la Famille ne reste aussi certain qu'Elisa du génie de Lucien et, si les ambitions qu'elle porte depuis quatre ans se trouvent contrariées par les projets qu'elle prête à son frère, elle ne doute pas qu'un entretien cordial ne suffise à les accorder; seulement, à chaque rencontre qu'elle propose, Lucien se dérobe. Pendant qu'ils se font « des finesses », l'Empereur, par le Sénatus-consulte du 11 mai, dispose de Parme et de la Toscane, mais c'est pour lui-même : « Voilà la Toscane réunie et me voilà au milieu de la France, écrit Elisa à Lucien, le 14 juin. Ecris -moi, fais -moi part de tes arrangements. Je sais bien que tu attends le courrier de Bayonne, mais j'aurai le temps de te voir avant son retour ». Vainement lui demande-t-elle de venir à Marlia ou à Livourne, Lucien, ombrageux à son ordinaire, prétend que, parce qu'il est l'aîné, sa sœur fasse les premiers pas, qu'elle vienne le trouver à Florence ; si elle ne vient pas, c'est qu'elle le dédaigne, car lui n'est pas prince. « Tu l'es de fait comme moi, répond-elle, quoique tu ne le sois pas de nom. Si ton excuse est dans ton âge que tu trouves si fort à propos pour excuser ta paresse, je te dirai que je suis femme et que, dans tous les pays, les hommes ont fait les avances; » et elle ajoute en nouvelles : «Joseph est roi d'Espagne; ton courrier tarde bien. Je te désire