MADAME DEMANDE LOLOTTE
un royaume. Je suppose qu'alors tu ferais des avances, malgré ma jeunesse. »
Ce n'est point une couronne qu'apporte le courrier, mais une lettre où Madame (6 juillet) rouvre la question, posée dans l'entrevue de Mantoue, du voyage de Charlotte à Paris, et, sans explications, donne des espérances pour son établissement. Quel est donc ce prétendant pour Lolotte ? Pas le prince des Asturies sans doute ; car, après sa révolte contre son père, son voyage à Bayonne et son départ à Valençay, il n'est plus du jeu, et pourtant, c'est un grand prince. N'estce pas le temps où les bruits de divorce ont, grâce à Fouché, pris l'aspect d'un mouvement d'opinion, et Madame, spontanément ou sur quelque avis, ne veutelle pas avoir sa petite-fille toute prête, pour offrir à Napoléon, le moment venu, le seul parti qui convienne à la Famille?
Rien ne presse ; Lucien ne se décide point à envoyer Lolotte sans avoir touché des arrhes, et, se trouvant bien à Florence où on lui a montré beaucoup d'égards et où il trouve des distractions à son goût, il s'y établit en Mécène. C'est le meilleur rôle qu'il y puisse jouer, car ceux qu'il remplissait à Rome sont distribués. La société, où Mme d'Albany donne le ton, ne se plierait point aux usages que Madame Lucien avait imposés aux Romains : ne se levant pour personne, ne reconduisant personne et ne couvrant même point sa superbe d'excuses et de prétextes tels que jadis
Mme de Montesson. Qu'aurait à faire d'elle la veuve du Prétendant, qui se laisse à l'occasion donner de la Majesté et qui se tient pour reine à Florence à défaut de l'être de Londres. Aussi, c'est un dédain de souveraine que M"10 d'Albany écrit : « La femme a de beaux restes : quoiqu'on la dise jeune encore, elle est forte, et, dans ce pays, cela n'a pas un grand mérite; on aime les femmes minces et sveltes... et puis une potée d'enfants. »
Le monde officiel, courtois et même empressé à l'arrivée, a procuré des palais de ville et offert des maisons de campagne, mais le conseiller d'Etat Dauchy, qui a la première autorité, n'est pas reçu à sa première visite, l'est seulement quelques instants à la seconde. Menou, gouverneur général, est moins bien traité encore. On se le tient pour dit, et seuls fréquentent chez Lucien quelques fonctionnaires subalternes qui font les commissions et s'efforcent en complaisances. Quant au peuple, soit esprit d'opposition, soil désir de plaire à l'homme qui demain peut lui être un maître, soit besoin instinctif de prodiguer son enthousiasme, il accueille avec des applaudissements « le général Boyer», lorsqu'il paraît pour la première fois au théâtre. Lucien n'y revient pas; car il ne veut pas donner de prétextes pour qu'on le prie d'aller ailleurs; mais il est libéral, il fait beaucoup de charités; il dote des filles pauvres rencontrées au hasard des promenades; il est sentimental et populaire; cela change de la morgue espagnole et rappelle la maison de Lorraine : aussi le peuple se plairait-il à l'avoir pour gouvernant.