LUCIEN A FLORENCE
Avec les artistes bien mieux : Lucien entre en marché pour acheter et restaurer la maison de Michel- Ange; il commande à Marin son buste, les médaillons de ses enfants, un tombeau pour le petit garçon qu'il a perdu, une statue de la Mélancolie pour le cénotaphe qu'il veut ériger à sa première femme; à Miihomme, un buste de Pie VII et une statue de Psyché qui ne fut pas jugée indigne du Louvre; il se fait peindre, en grand et en petit, au moins quatre fois par Fabre; il fait reproduire par Volpini, en gravures au trait, les tableaux et les statues de sa galerie; il veut les portraits de tous les siens en camées, par Sentarelli, chacun à vingt-cinq louis de façon et cinq louis pour la pierre; il pousse sa pointe aux tableaux anciens et, non content de ceux qu'il trouve en Toscane, il en demande à Lucques : un surtout, un tableau du Frate qui était aux Dominicains, au premier autel, au temps où Cochin fit son voyage d'Italie, et « où l'on voit le Père Eternel avec ces mots Alpha et Oméga, en bas plusieurs apôtres ou saints, une sainte Lucie et une autre sainte religieuse ». Elisa, qui se pique de s'y connaître, Ta pris dans son palais, mais cela n'arrête point Lucien, qui le lui demande. « Quant au tableau de le Frate, lui répond-elle, je te dirai avec regret qu'il est impossible que je le cède jamais à personne. Le pays a une vénération pour ce tableau. C'est la chose la plus rare à Lucques. L'Empereur, à Venise, m'a dit qu'on lui en avait parlé et qu'il fallait l'envoyer à Paris et faire un change. Je m'y suis opposée par les mômes motifs. J'ai même balancé à
le faire transporter au palais. Je ne le regarde pas comme ma propriété, mais comme celle de la ville. » Il faut bien que Lucien se rende à ces raisons, si misérables qu'il les trouve; mais, en compensation, Elisa devra lui donner une ou deux soirées pour entendre le deuxième et le troisième cbant de Charlemagne. Elle s'y soumet de bonne grâce. « Je t'engage à persévérer, lui écrit-elle, se sera un monument digne de toi. Tu n'auras pas été oisif et on verra qu'au lieu de t'occuper de politique, tu ne penses qu'à la poésie. » Mais ces soirées qu'elle a promises ne se passent pas sans trouble. C'est au moment où Caroline traverse l'Italie, se rendant dans ses Etats de Naples, qu'Elisa, venant à Florence pour la rencontrer, doit les donner à Lucien. Or « Lucienne veut pas voir Caroline ». Elisa craint de se compromettre; elle redoute les rapports de sa sœur : « Quel bonheur pour elle si elle pouvait m'accuser ! » Elle ira donc, à dix heures du soir, se promener surles remparts, derrière la maison deLucien et, alors, « on verra d'entrer chez lui sans qu'on la voie. » « Tu sens bien, écrit-elle, que ce qui m'empêche de faire une démarche publique envers Alexandrine n'a d'autre motif que ma position qui ne me permet pas de donner tort à Sa Majesté ».
Ainsi sa femme est toujours au ban de la Famille ; cela peut-il se supporter? Lucien, qu'a exaspéré l'échec de ses prétentions sur Naples, se détermine (septembre) à écrire à sa mère pour la charger de présenter à l'Empereur une demande nouvelle de passeports pour les États-Unis. Mais l'Empereur va