‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 26 sur 141 · LUCIEN A CANINO · texte numérisé non relu

LUCIEN A CANINO

partir pour Erfurt ; Madame s'excuse de n'avoir pu lui parler avant son départ; elle ne croit pas d'ailleurs que la requête eût été accueillie. Elle conjure Lucien de ne pas y donner suite, s'il ne veut pas avoir sa mort à se reprocher ; elle lui conseille d'attendre des temps meilleurs et, jusque-là, de rester en Toscane. Lucien se rend d'aulant plus facilement à ces raisons qu'il n'a nulle envie de réaliser ses menaces (30 septembre). « Puisque tu es disposé à suivre mon conseil, lui écrit sa mère, je crois que le meilleur parti à prendre, est celui de te retirer à Pise, comme toi-même l'indiques... D'aller dans d'autres terres, cela ne me paraît pas bon. Bien qu'elles soient limitrophes de la Toscane, elles sont toujours dans les Etats du Pape. »

Lucien n'en vient pas moins s'installer à Canino, qui est à vingt-cinq lieues de Rome et à six de Viterbe. La maison seigneuriale, formée des restes de l'ancien château, est petite, négligée, sans aucune distribution, mais on la met en état de servir d'abri provisoire à la famille et or: loge la suite dans les maisons du bourg. Gomme étendue au moins le domaine est beau, et Lucien tout de suite se prend de passion pour le transformer. Il veut en doubler le revenu et rêve une affaire grandiose ; il remet les forges en activité; il construit des granges et des communs ; il dispose en ferme Musignano, un ancien couvent des Templiers. Dès le matin, en carmagnole v. 4

de grosse laine, en souliers ferrés, il parcourt ses terres, tirant aux oiseaux, surveillant ses ouvriers, projetant des embellissements. Le soir, il fait ses comptes et, quand il pleut, il travaille à son poème. En fouillant la terre pour la cultiver, il trouve une autre récolte : le sol recouvre au moins trois civilisations disparues, et, dès les premières recherches, des statues, des thermes, des théâtres, des villes apparaissent. Plus tard, ce sera mieux, et, par centaines, sortiront des vases étrusques, des plus rares et des plus beaux, sur qui Lucien bâtira tout un rêve d'histoire.

Il est satisfait, — du moins le dit-il. « Nous sommes ici fort tranquilles, écrit-il à sa mère. Dans ce petit village, je m'occupe de mes terres. Ma femme, dans deux mois, augmentera ma famille d'un septième enfant et j'espère que tôt ou tard, mon frère me rendra justice. » Le 3 novembre, en effet, Alexandrine accouche d'un fils qui reçoit les noms de Paul- Marie, en l'honneur du pape Paul III (Alexandre Farnèse) qu'on prétend être né, en 1468, dans ce même château de Canino. L'hiver passe ainsi. Il y a les envois des artistes, peintres, sculpteurs, graveurs, sur qui Lucien exerce tour à tour sa curiosité et ses critiques ; il y a les lectures, car pour rendre son poème plus épique encore, Lucien se nourrit du Saint-Louis du Père Lemoyne et, pour y donner la couleur locale, des « Faits et gestes de Charlemagne par Turpin, chronique ». Au printemps, qui vient tôt, il y a les joies champêtres, les goûters sur l'herbe

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