LA FAMILLE A TRIA NON
d'y conduire sa mélancolie, ses inquiétudes et ses désespérances. Gomme si l'Impératrice était présente, des dames du Palais ont été désignées pour faire les honneurs, la Cour est en nombre, et pourtant on n'y voit que la Famille; elle seule au premier plan s'agite pour emplir les heures vides, mais, à tout moment. l'Empereur échappe. Les remords qu'il éprouve vis-àvis de Joséphine, d'IIortense et d'Eugène se traduisent en inquiétudes, en billets, en pages, en écuyers, en chambellans dépêchés à Malmaison, et aussi en rebuffades pour qui l'entoure. Il essaie de tout sans trouver de plaisir à rien ; chasse ou promenade est impossible « parle temps le plus affreux qu'on puisse imaginer » ; sa pensée se refuse au travail, et il tue les heures en jouant aux cartes. Les Bonaparte, qui chacun ont quelque faveur à solliciter et qui se sont tlattés qu'ils l'obtiendraient sans grand'peine, en sont à se demander si, à l'époque des irrésolutions, au temps où l'Empereur s'efforçait de surmonter ses derniers scrupules, il ne leur était pas plus abordable et plus facile : les Beauharnais essuyaient alors les déplaisirs qu'amenait en tempête une mauvaise humeur dont à présent les Bonaparte, par un naturel retour, éprouvent le contre-coup.
Napoléon estime que, au sacrifice consenti par sa femme et par les enfants de celle-ci, il ne peut répondre dignement par assez de faveurs et de grâces. Moins ils en sollicitent, plus il en répand. Il crée pour Joséphine une place sans précédent dans aucune monarchie. Il l'établit, à l'Elysée, en face des Tuileries, à Mal m ai-
son en face Je Saint-Cloiul ; il lui donne un train impérial, une maison impériale, une cour impériale; il la maintient impératrice vis-à-vis de l'Impératrice future. Pour une Française, même habituée aux surprises qu'entraîne, dans la société nouvelle, l'institution du divorce, la position serait intenable avec les jalousies, les rivalités, les brigues qu'amènerait cette dualité, avec la Cour partagée en deux camps adverses et bientôt la guerre ouverte de l'un à l'autre. Pour une étrangère, de quelque pays qu'elle vienne, ce serait l'immédiate révolte et sans doute une scandaleuse rupture, mais, en ce moment, Napoléon vit de roman, non de réalités. Il est sincère en cette sorte de sentimentalisme qui lui fait concevoir comme possible, même comme facile, cette existence à trois, où il conservera les jouissances de cœur du passé, tout en pourvoyant à l'avenir de sa dynastie. Il agit de premier mouvement et lorsque, en présence de nécessités inévital les, il lui faudra revenir, il prendra des airs de dure'é qu'un peu moins de tendresse et de pitié lui eût épargnés. Avec les enfants, il se garde mieux et, s'il projette de leur faire beaucoup de bien, il s'en tient à des velléités. Eugène ne reçoit aucune garantie nouvelle pour la succession d'Italie; sa principauté de Raab reste dans les cartons comme celle d'Ecouen destinée à Hortense; tout juste y aura-t-il pour l'un un apanage de prince italien, pour l'autre un titre de princesse protectrice des Maisons-Napoléon. Il n'importe : le bruit qui s'en fait suffit à donner de l'ombrage aux Bonaparte, qui, la plupart, se voient