RUSSE, SAXONNE OU AUTRICHIENNE
repoussés sur d'indiscrètes demandes, et c'est bien pis lorsqu'il s'agit de discuter quelle princesse remplacera l'Impératrice répudiée.
Tout le monde en France s'attend au mariage russe
— sauf la faction Talleyrand qui sait à quoi s'en tenir
— mais Napoléon n'a lancé sa demande que le 22 novembre, calculant qu'elle arrivera à Pétersbourg le jour même où, à Paris, s'accomplira la cérémonie du divorce (14 décembre) et qu'il aura réponse par retour du courrier. Cela est long, plus de quarante jours, mais, toute diligence faite, il ne faut pas moins. Sans même attendre le terme nécessaire, il commence à douter. A défaut de la Russie qui s'est dérobée à Erfurt, qui, par le mariage précipité de la grande duciiesse Catherine, a marqué la mauvaise volonté au moins de l'Impératrice-mère, pourquoi ne point aller à l'Autriche qui, par toutes les voies, multiplie ses offres, qui se montre prête à conclure tout de suite, sans prendre même d'informations sur la légitimité religieuse de l'union à former? L'Empereur hésite donc et balance ; il attend fiévreusement la réponse de la Russie, mais, par une sorte de contre-assurance, il veut, dans tous les cas, tenir la certitude d'une grande alliance et il n'en est point d'autre que l'autrichienne.
Les Beauharnais, pour beaucoup de raisons, se sont jetés éperdùment de ce côté. Près de Mme de Metternich, Joséphine a fait une démarche que Napoléon a sans doute suggérée, mais qui, en tout état de cause, la classe et la compromet. Eugène et Horténse
s'y sont associés avec un empressement qui n'a point passé inaperçu. C'est assez pour que les Bonaparte prennent un parti différent, si même ils n'avaient d'autres motifs, et des plus forts.
S'ils n'ont pu s'accorder avec Joséphine, la femme la moins rancunière et la moins perfide qu'ils aient [tu rencontrer ; s'ils ont mené contre elle, depuis 1790, une guerre acharnée, sans regarder à aucun moyen, ni lui épargner aucune injure, c'est que, seule, une femme de leur pays et de leur sang trouverait grâce devant eux et les rendrait satisfaits. Ils sont demeurés Corses jusqu'au fond de l'âme, non seulement la mère et l'oncle, mais toutes les filles, et ce qu'on prend à la Famille pour le donner à une étrangère est un vol qu'on leur fait. Le seul mariage qui les pourrait contenter serait celui de Napoléon avec une de ses nièces, et il n'en est qu'une à peu près nubile, la fille aînée de Lucien. Ainsi, la brouille serait effacée, le grand homme de la famille — c'est Lucien — reviendrait en France, il recevrait une couronne digne de lui et il imprimerait aux affaires générales une direction satisfaisante.
Celle heureuse solution se trouvant écartée par les retards qu'apporte Lucien à envoyer sa fille 1 et l'Empereur étant définitivement arrêté à l'idée d'une princesse, les Bonaparte pensent avoir raison plus faci-
1 On trouvera au chapitre suivant le récit détaillé de ces retards et du séjour postérieur de Charlotte à Paris.