‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 31 sur 141 · LE VOYAGE DE LOLOTTE DECIDE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE LOLOTTE DECIDE

voyage de ses belles-filles. Mais qu'on ne croie pas au moins qu'elle y ait contribué. « Vous connaissez Lucien, écrit- elle à Elisa. La conduite qu'il doit tenir n'est jamais influencée par personne. Ce qui regarde ses enfants l'intéresse trop vivement pour qu'il ne se conforme pas à tout ce qui peut leur être avantageux. Quant à moi, je trouve le bonheur et la considération dans l'obscurité où je compte toujours vivre ainsi que mes propres enfants ; je fais toutefois une différence entre eux et Charlotte et Christine. Lucien sait depuis longtemps que je suis toujours prête à sacrifier le bonheur que j'ai à leur servir de mère au désir de leur prospérité future. »

Il semble donc que sur ce point du moins Ton soit d'accord, mais, par les retards que Lucien a portés au départ de sa fille , et par l'empressement que l'Autriche a mis à s'offrir, le projet de mariage, où la Famille avait placé ses espérances, devient irréalisable. La question du voyage de Lolotte passe donc au second plan et la plus grave, celle de l'arrangement, revient au premier : soit que, dans la Famille, on se fasse des illusions sur la fermeté des résolutions de l'Empereur, soit qu'on s'imagine que Lucien, s'il se compromet, ne pourra plus se dédire, comme sur un mot d'ordre, on tente de tous côtés l'assaut. « J'ai parlé à l'Empereur, écrit Pauline à Lucien le 2 janvier 1810 ; maman s'est chargée de te rendre compte de ce qu'il a dit... Il paraît désirer savoir ce que tu veux, afin de terminer et de te voir réuni à nous : ce serait pour nous un grand bonheur ». Madame écrit

en effet, mais c'est sans rien préciser, sans entrer dans aucun détail au sujet d'Alexandrine et des enfants, en affirmant seulement que l'Empereur désire l'arrangement et fera tout pour le rendre possible. Lucien, convaincu qu'il a triomphe et que Napoléon reconnaît son mariage, répond par des démarches positives : il écrit à Madame pour attester le désir qu'il a de servir l'Empereur; il écrit à l'Empereur même pour lui demander l'autorisation de venir à Paris sous prétexte d'y conduire sa fille ; enfin, pour régler les détails de sa venue, il adresse ses instructions à Campi qu'il accrédite comme ambassadeur.

Le 3 février, l'Empereur fait appeler Campi. « Lucien désire venir à Paris, lui dit-il. S'il est décidé à s'arranger, je le verrai avec plaisir. S'il entend me contrarier, qu'il ne vienne pas ». Il prend connaissance de la lettre que Campi a reçue de Lucien. « Entendez-vous bien cela? dit-il, je ne vois pas en lui aucune disposition à s'arranger. » Campi allègue la lettre écrite à Madame. « Il m'en écrit aussi une remplie de phrases, dit l'Empereur. Il n'est plus temps de faire des phrases. Je ne veux pas reconnaître une femme qui s'est introduite dans ma famille malgré moi. Lucien m'a toujours trompé. Il avait promis à Joseph, et vous le savez, de ne jamais prendre pour femme Mme Jouberthou. . . J'ai des reproches à me faire, celui d'avoir reconnu son premier mariage et de n'avoir pas fait arrêter Mm" Jouberthou. Mais Christine avait de bonnes qualités,

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les temps étaient différents ; aujourd'hui, empereur des Français, dictant la loi à des rois, céderai-je à cette femme"? Je n'ai jamais reçu d'elle un acte de soumission — Elle n'a pas osé écrire à Votre Majesté, interrompt Campi. — Je connais sa conduite, continue-l-il. Ma politique ne peut pas changer. Si elle aime Lucien, si elle aime ses enfants, elle engagera elle-même Lucien à faire divorce. — Le roi Jérôme et Madame mère m'avaient dit que Votre Majesté n'exigeait plus le divorce, dit Campi. — Je veux bien, répond l'Empereur, mais qu'arriverait-il : Je n'ai pas reconnu, je ne dois pas reconnaître ce mariage. Je ne pourrai donc rien faire pour les enfants. S'il y a divorce, les enfants sont reconnus. Il n'y en a qu'un qui soit le fruit d'un adultère. — Le premier mari était mort quatorze mois avant la naissance de l'enfant, fait observer Campi. — C'est une chose à vérifier, dit l'Empereur. Il est né avant le mariage; cela est contraire à nos mœurs. Au reste, ajoute-t-il, je ne veux plus que Lucien ait aucun prétexte. Je me chargerai aussi de celui-là. Je ferai pour tous les enfants de Lucien des sénatus-consulte particuliers. M'enlendez-vous? Ne suis-je pas le maître d'appeler à mon héritage qui bon me semble? Je n'étais qu'un simple particulier, je me suis fait un empire, je veux le conserver. Mes démarches sont le résultat de mes calculs. Les oppositions de ma famille ne me feront pas changer mon système. Voyez, je vous parle de sang-froid et à cœur ouvert. Si Lucien ne s'arrange pas dans cette circonstance, il n'en trouvera plus. —

Votre Majesté, dit Campi, devrait permettre à M. Lucien de venir à Paris pour lui faire connaître directement sa volonté. — Non ! répond l'Empereur. Je me rappelle l'entrevue de Mantoue. Il osa me dire alors qu'il n'aimait pas les Français ; ce propos m'indigna. Il pouvait le tenir avec Joseph, entre eux, mais non à l'empereur des Français. Celui qui n'aime pas les Français est mon ennemi : il peut aller rejoindre les Anglais. — Votre Majesté n'a pas de meilleur ami que Lucien, dit Campi. — Il est mon ami! Qu'il m'aide donc à gouverner le vaisseau! s'écrie l'Empereur. Il est mon ami ! Qu'a-t-il fait jusqu'à ce jour? L'ai-je vu à Eylau, à Austerlitz? J'étais sur le champ de bataille; sa famille était exposée à tous les périls et Lucien allait coucher avec sa femme ! N'était-ce pas à lui à gouverner en mon absence? Mobliger à confier les rênes du gouvernement à Cambacérès, à donner des royaumes à des étrangers ! — Si Votre Majesté ne veut pas que M. Lucien vienne à Paris, insinue Campi, elle pourrait lui écrire et je porterai ses ordres. Je crains que M. Lucien n'attribue à mon zèle pour lui les paroles que je viens d'entendre. — Je ne puis pas écrire, déclare l'Empereur. Lucien vous croira, vous êtes ami de Lucien ; vous n'avez aucun intérêt à lui cacher la vérité. Dites-lui que, lorsqu'il s'agit des intérêts du monde, on doit renoncer aux affections de famille. Ce sont des sacrifices nécessaires. Voyez l'Impératrice : depuis longtemps, je vivais avec elle; j'étais habitué; je l'aimais; à mon âge déjà, je ne devais plus penser à une autre femme.

Ma position m'a prescrit de me séparer d'elle ; je l'ai fait. Lucien est la cause de ce divorce. Son entêtement m'a fait penser à l'avenir : j'ai conçu l'espoir de laisser des héritiers qui ne troublent pas mon héritage. Je n'ai consulté que le bonheur de mon peuple. L'Impératrice a été la victime de ma politique. Comme telle j'en aurai soin. Je n'abandonne jamais les victimes de ma politique. Voyez la première femme de Jérôme : Elle a été trompée, elle me Ta écrit ; je lui donne vingt mille écus et je lui ferai oublier son malheur. Si Lucien divorce, je ne vois plus dans sa femme qu'une victime de mon système et je ne pense plus qu'à lui faire du bien. Je ne vous dis pas tout ce que je ferai. Préfère-t-elle s'en aller en Amérique? Je lui donnerai les moyens de s'y rendre et d'y vivre honorablement. Veut-elle rester à Rome ? J'y consens. Je lui accorderai tout ce qui pourra rendre son existence heureuse. Lucien dit qu'elle est bonne mère : je le saurai bientôt.

« Que Lucien réfléchisse bien : A-t-il l'intention de quitter sa femme ? Qu'il vienne avec tous ses enfants ; j'oublie ses torts, et je le place à son rang. Préfèret-il sa femme au bonheur de ses enfants, à la paix de la Famille, aux grands projets que j'ai conçus? Il n'est plus mon frère, je ne veux plus entendre parler de lui; qu'il s'en aille en Amérique. Je lui ferai préparer un vaisseau à Naples ; il ne sera plus question de lui. Autrement, qu'il s'attende à être arrêté avec sa femme et ses enfants et à mourir dans une prison. Quand j'aurai pris une mesure de rigueur,

il n'v aura plus de remède. On dira que c'est un acte de despotisme, de tyrannie; on dira ce qu'on voudra. L'Europe applaudira; je n'aurai pas de reproche à me faire. J'ai sur ma famille droit de vie et de mort. J'exercerai ce droit quand ma politique l'exigera. Lucien, Louis, Fesch, maman ne me changeront pas. Je n'ai pour amis que ceux qui ne s'opposent point à mon svstème. Qui sont ceux qui se disent les amis de Lucien? Tous mes ennemis, les partisans des Bourbons! Le faubourg Saint-Germain fait son éloge, quelle honte ! Lucien se dit mon frère et il est loué par mes plus grands ennemis ! »

Gampi laisse passer l'orage et, seulement alors, dit que les ennemis de l'Empereur sont ceux de M. Lucien et de toute sa famille. « Je sais bien que ce n'est pas sa faute, reprend l'Empereur, mais il n'est pas moins vrai que, par sa conduite, il a donné lieu à tout ce que disent mes ennemis. S'il avait envie de s'arranger, il se conduirait autrement. Que pensait-il en me marquant le désir de venir à Paris ? — Il voulait, répond Campi, offrir ses services à Votre Majesté et mettre sous votre protection sa femme et ses enfants. — Non! dit l'Empereur; s'il n'a pas l'intention de quitter sa femme, il est inutile qu'il vienne à Paris. A quoi cela servirait-il? Il s'irriterait ; il ferait des phrases ; il parlerait d'affections de famille et tiendrait quelque propos comme à Mantoue. Je serais obligé de le faire arrêter. Je ne veux pas ce scandale. Si Lucien persiste dans son aveuglement, je m'en consolerai. Dans une famille, il y a toujours une

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mauvaise tête. Nous sommes huit ; il y en aura un do moins. Quand je serai obligé de le sacrifier, je le ferai sans la moindre difficulté. On dit que, depuis qu'il est retiré, il s'est livré à l'étude; il doit donc connaître l'histoire de ceux qui, comme moi, ont fondé des empires. Lucien veut vivre en philosophe et il n'a pas d'argent. Il n'aura pas un sol de moi tant qu'il ne sera pas mon frère; je ne dois pas me trahir moi-même. » « Je vous ai dit de grandes vérités, » dit l'Empereur comme conclusion, car, dès lors, il ne fait que répéter les anciens arguments et, selon son habitude, revenir en d'autres termes sur les idées qu'il a exposées; il parle de la négociation qu'il a jadis confiée à Talleyrand, de celle toute récente dont il a chargé Jérôme. Toutefois, Campi lui disant. « D'après ce que j'entends, M. Lucien ne pourrait pas rester à Canino? » il répond : « Qu'il y reste s'il veut, mais qu'il s'attende à y être arrêté, d'un moment à l'autre. Je ne dis pas que ce sera dans un mois, dans un an, ce sera quand je le jugerai nécessaire. » Quant à Lolotte, Campi devra la ramener. Lucien a mal fait de ne pas l'envoyer l'année dernière ou quand l'Empereur est rentré d'Allemagne. Qu'il l'envoie ! Il a choisi un mauvais moment, mais n'importe. D'après la lettre de Lucien, Lolotte doit être en route; il ne convient pas qu'elle retourne sur ses pas, ni qu'elle s'arrête. « Partez avec Mmc Gasson, dit-il à Campi; allez chercher Lolotte et revenez avec elle. Remettez-la à Madame; elle me la présentera. — Puis-je assurer M. Lucien, demande Campi, que Votre Majesté prendra soin de Lolotte? — Si Lucien v. 5

prend son rang-, répond l'Empereur, Lolotte sera ce qu'elle doit être. S'il ne s'arrange pas, elle sera bien traitée. Je ne vous dis pas que, dans ce dernier cas, je ferai pour elle ce que je ferais dans le premier. » Campi explique que, s'il fait cette question, c'est que Madame lui a dit lavant-veille : « Dans l'état où je me trouve avec l'Empereur, que ferais-je donc de Lolotte si elle arrive ? — Maman vous a dit cela? dit l'Empereur contrarié; maman fera son devoir. Elle prendra soin de sa petite-fille. Toujours son avarice ! Allez, dites à Lucien ce que vous avez entendu. Tâchez de le joindre avant qu'il arrive à Turin. A votre retour, je saurai si je dois le traiter en frère ou en ennemi. »

Campi part donc de Paris avec cette Mme Gasson, une fille d'André Boyer, nièce par suite de la première femme de Lucien, sans doute sa filleule, car elle se nomme Christine, qui, en 1808, étant dans la maison de Lucien a été mariée par lui à Florence, à M. Georges Gasson, chargé alors d'organiser les Droits réunis en Toscane. Ce M. Gasson, fréquentant chez Lucien, marié par lui, devenu son neveu par alliance, a été, l'année suivante, son commissionnaire obligeant pour tous les envois d'objets d'art, et Mme Gasson, une des nombreuses petites parentes qui servaient de comparses à Canino, comme jadis à Tusculum et au Palais Nuiîez, est restée d'intime confidence.

Les deux voyageurs, selon les ordres de l'Empereur

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