‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 32 sur 141 · CAMPI A CANINO · texte numérisé non relu

CAMPI A CANINO

font diligence, mais ils ne rencontrent Lucien ni à Turin, ni sur la route. Quoiqu'il ait écrit, il n'a pas bougé de Ganino. Ils l'y rejoignent à la mi-février et, avec une exactitude minutieuse — car il a soin de tout écrire après chaque conférence — Campi lui rapporte les entretiens qu'il a eus avec Madame et avec l'Empereur. « Je suis bien malheureux, dit Lucien. Maman m'a donc trompé en m'écrivant que l'Empereur n'exigeait plus le divorce. L'ordre que vous me portez détruit toutes mes espérances. Cet ordre me rappelle l'entrevue de Mantoue. L'Empereur me dit alors qu'il y aurait un moment où je ne pourrais plus vivre en Europe. Je sens moi-même que ce moment est arrivé. Je suis affligé de ne pouvoir faire le sacrifice que me demande l'Empereur. Je ne puis, sans me déshonorer, faire divorce avec une femme qui m'a donné quatre enfants. Je partirai pour l'Amérique. La grâce que je demande est que ce départ se fasse sans éclat et sans l'apparence d'un congé. L'Empereur dit qu'il fera préparer un vaisseau à Naples ; je désire que ce vaisseau vienne à Givita-Vecchia. Là, je m'embarquerai sans bruit dès que vous m'apporterez des passeports. Je ne voudrais pas être obligé de traverser les Etats de Murât au moment où je dois quitter l'Europe. Mais quels sont mes moyens d'existence ? Je n'en ai aucun hors d'Europe. D'après l'invitation de Madame, j'ai placé en terres tout ce qui me restait. Si l'Empereur veut se charger de mes biens et me faire une pension, je me croirai heureux. Pensionné par l'Empereur, on ne dirait pas que ce

vovage est forcé ; Ton ne se permettrait pas des propos contre l'Empereur et, en Amérique même, je serais sous sa protection. » Il parle alors de ses ennemis qui, dit-il, sont les ennemis de l'Empereur, de l'espoir qu'il conserve d'envoyer un jour ses enfants pour le servir. « Pour les filles du premier mariage, ajoute-t-il, il n'est pas juste qu'elles partagent mon exil. Lolotte ira avec vous et, lorsque vous m'apporterez les passeports, je vous remettrai Lili. Je compte sur les bontés de l'Empereur pour ces enfants : j'espère qu'elles se rendront dignes de sa protection. » Il semble qu'il ait tout dit, mais le départ et l'entier renoncement lui coûtent au point que, sous une forme déguisée, il ouvre une proposition nouvelle : « On me reproche, dit-il, de n'avoir pas offert mes services à l'Empereur. On n'a pas réfléchi qu'ayant eu le malheur de lui déplaire, mes offres auraient été rejetées. D'ailleurs, qu'aurais-je fait sur un champ de bataille, je n'ai aucun talent militaire. Dans l'administration j'aurais peut-être servi mon frère utilement. Pourquoi ne m'est-il pas permis de lui prouver mon dévouement dans une place non héréditaire, dans laquelle ma femme et mes enfants ne seraient pour rien ? S'il ne s'agit que d'amour-propre, il n'y a pas de sacrifice que je ne sois prêt à faire pour lui. »

Puis, comme s'il ne pouvait croire au strict dilemne où l'enferme l'Empereur, il se fait répéter les paroles dont Campi est porteur. « Je partirai, conclut-il, puisque l'Empereur le veut. Ne parlez à maman de mon départ que lorsqu'il sera effectué. Je ne veux pas que,

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par ses prières, elle suspende plus longtemps les ordres de l'Empereur, Dans l'impossibilité où je me trouve d'entrer dans le système de l'Empereur à la condition requise, mon départ pour l'Amérique est le moindre mal qui puisse m'arriver. Si l'Empereur refuse de m"accorder la pension que je demande, plutôt comme une faveur que comme prix des biens que je mettrai à sa disposition, je serai malheureux, mais j'obéirai. Dans ce cas, vous vous chargerez de mes biens et vous m'enverrez tous les ans ce que vous pourrez. »

Du côté de Lucien, Campi a donc échoué, car la dernière proposition, celle de la place non héréditaire, ne peut agréer à Napoléon, mais, du côté d'Alexandrine, quelle réponse va-t-il recevoir? Car, il en a fait mystère à Lucien, mais il a été chargé par l'Empereur d'éprouver « si cette femme aime vraiment son mari et ses enfants » Il lui offrira donc, en échange de son divorce, ce qu'elle voudra, presque une couronne, le duché de Parme en quasi souveraineté, et i] profite pour le faire d'un moment où Lucien s'est absenté.

Alexandrine pourrait répondre verbalement à cette proposition verbale ; mais elle se croit des lettres, elle a la manie des écritures et des prétentions au bel esprit. — On jugera ce qu'elles valent si jamais ses mémoires sont publiés. — Il faut donc qu'elle écrive à l'Empereur.

Elle s'excuse d'abord d'avoir reçu les communications de Campi. « Lucien aurait le droit de l'accu-

ser de trahison envers lui s'il avait la moindre connaissance du motif secret de sa mission apparente, car, pour la première fois de sa vie, elle lui a fait un secret d'une chose dont elle redoute les conséquences » ; c'est donc « avec une agitation presque fiévreuse, dans la crainte d'un retour inopiné qu'elle trace ces lignes.

« Ah ! Sire, quelle peut être, ou plutôt ne pas être, ma réponse à Votre Majesté ? M'est-il permis d'espérer lui dire la vérité sans lui déplaire, sans l'offenser peut-être? Ah! Sire, je le répète, daignez me lire avec indulgence.

« Commençant par remercier très humblement Votre Majesté des regrets qu'elle a l'extrême bonté de me témoigner de ne pas me traiter à l'égal de ses autres belles-sœurs par des raisons à elles connues de haute politique, je ne puis que me résigner, tout en me rendant la justice que je n'ai pas donné lieu à la moindre exception flétrissante et que la seule calomnie a pu me noircir aux yeux de Votre Majesté. Encore est-il vrai et généralement connu qu'on n'a tâché de porter atteinte à ma réputation que depuis que j'ai eu le bonheur ou le malheur de paraître aux yeux de votre frère digne de son estime assez pour qu'il me choisît pour sa femme et qu'on a pu dès lors me supposer l'objet de la haine de Votre Majesté. Si Tonne m'a point abusée, Sire, un tel rapprochement en faveur de ma conduite et de mon caractère a été fait par Votre Majesté elle-même. Daignez encore, Sire, avec la même justice, avec la même

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bonté, agréer, en même temps que l'expression de ma reconnaissance, celle de mes sincères regrets de ne pouvoir me conformer à ce que Votre Majesté appelle des nécessités politiques.

« Qu'il me soit permis d'ajouter, Sire, tout en sentant la valeur de ce que vous voudriez faire pour moi, que, si j'avais un jour la force de penser, ainsi que Votre Majesté s'en exprime, que les devoirs et les vertus de la vie privée, même dans le cœur d'une femme, doivent céder le pas aux devoirs et aux vertus de la vie publique de son pays, je ne voudrais pas me laisser payer la pratique de tels devoirs et de telles vertus. Un entier désintéressement à cet égard serait seul digne de moi et si, mettant à part toutes les considérations de cette politique, à laquelle, je l'avoue, mon esprit n'atteint pas, je pouvais me décider à faire l'immense sacrifice du bonheur et de l'honneur d'être la compagne chérie d'un homme tel que votre frère Lucien, Dieu seul pourrait m'en dédommager dans le ciel. Ici-bas, un tel dédommagement n'est pas même au pouvoir du puissant Empereur auquel j'ai l'honneur de m'adresser en ce moment. Non ! Sire ! le duché de Parme, toute autre souveraineté, tout avantage terrestre quelconque qui ne ferait que mettre en évidence l'excès de la noire ingratitude dont je paierais l'amour, l'estime et la confiance du plus généreux des hommes ne pourraient être pour moi d'aucune compensation, car je n'étoufferais pas la voix de ma conscieuce et Lucien luimême souffrirait moins de notre séparation que de

Fidce du supplice des remords auxquels il me croirait justement en proie.

« Sire, je me jette à vos pieds ; il est aussi impossible que je me sépare secrètement de Lucien que lui-même me quitte publiquement. Nous sommes l'un à l'autre à la vie, à la mort. Il ne me reste plus qu'à implorer pour la première fois la seule faveur que Lucien ait jamais sollicitée de Votre Majesté. Sire, permettez-nous de vivre paisiblement dans quelque coin de votre empire. Nos enfants que nous élevons dans l'amour et l'admiration de Votre Majesté, satisferont peut-être un jour cette dette politique que notre honneur et plus encore le leur ne nous permet pas d'acquitter dans les limites que Votre Majesté croit devoir nous prescrire aujourd'hui. Sire, permettez-moi celte ambition pour nos enfants. Faitesmoi la grâce d'espérer que vous voudrez bien oublier un jour que leur mère dans sa jeunesse, a été assez infortunée pour ne pas être agréable à Votre Majesté. »

Ainsi, c'est la déclaration de guerre, ou plutôt, tant elle croit au prestige de son style, tour à tour ironique, agressif et suppliant, c'est le va-tout : Alexandrine est si bien accoutumée à exercer sa domination sur Lucien que, si Napoléon s'inclinait à son tour devant son caractère, son génie littéraire et sa beauté, elle n'en serait pas surprise. N'a-t-elle pas écrit que, si l'Empereur la persécute, c'est qu'elle ne lui a point cédé et, à la façon dont elle dresse son piédestal, ne sent-on pas quelle habitude elle a prise des

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