RETOUR DE CAMPI
louanges, dans quelle opinion elle vit d'elle-même et de quelle adoration elle est entourée. Dans les notes qu'il a écrites pour ses mémoires, Lucien à qui Alexandrine a montré sa lettre après Je départ de Campi, la déclare de tous points « admirable1. »
A la fin de février la petite caravane s'est mise en route : Lolotte, bien gardée par Campi et Mmo Gasson, arrive le 8 mars à Paris. « Aussitôt que sa toilette le permettra, écrit le même jour Madame à Lucien, je la mènerai chez l'Empereur et je suis persuadée d'avance qu'elle sera bien reçue. Je t'en informerai le lendemain. Fasse le ciel que j'aie à t'annoncer en même temps la seule chose qui manque à mon bonheur, votre réconciliation. »
Dès le 9, Campi est reçu par l'Empereur : Il lui remet la lettre de Madame Lucien. « Cette femme m'écrit, dit l'Empereur; il en est temps. Je ne lui en veux pas : je n'ai contre elle que ma politique. Et Lucien ? » Campi remet une lettre où Lucien repousse la proposition du divorce. « Eh bien ! dit l'Empereur, nos affaires sont terminées. Pourquoi donc maman et Fesch sont-ils venus me dire hier que Lucien aurait le divorce ? — Sire, répond Campi, je n'entends rien
1 « Mon injuste colère contre ma femme. — Elle a bien fait d'attendre pour orinstruire le départ de Campi. — Lettre admirable de qui et à qui? »
à ce langage; Madame-mère et le cardinal m'ont dit à mon arrivée que Votre Majesté n'exigeait plus le divorce. Je savais le contraire. C'est ainsi que depuis un an, M. Lucien est trompé par ses parents euxmêmes. — Mes parents ont donc trompé Lucien et moi, conclut l'Empereur. Dès que l'on m'a parlé de l'arrivée de Lolotte, je me suis douté que Lucien n'avait pas envie de s'arranger. Il serait venu. Ce cardinal embrouille tout. Il m'a parlé de séparation ; qu'entendait-il? Est-ce une séparation semblable à celle que je viens de faire ? Je n'en vois pas d'autre : c'est le divorce. Le ciel peut tomber, je ne changerai pas. J'ai tenu ce langage dans tous les temps. La femme de Lucien ne peut pas être ma belle-sœur. Je vous l'ai dit avant votre départ, je vous le répète. »
Puis, plus de deux heures durant, d'un ton familier et amical, il interroge Canipi sur ce qu'il a dit à Lucien; il se fait rendre compte de tout, et, à des moments, tranquillement, comme s'il s'agissait d'un sujet qui ne lui tînt plus au cœur, sur lequel l'inflexible destinée eût prononcé, il expose philosophiquement la situation : « Lucien, dit-il, raisonne comme dans les temps de la Révolution. Il ne sait pas qu'étant le chef de la Famille impériale, j'ai seul le droit d'élever qui bon me semble ; que je n'ai de parents que ceux que je reconnais ; qu'il ne peut lui-même faire partie de ma famille que lorsque je lui aurai assigné son rang par un sénatus-consulle ; que si l'on reconnaissait, dans cette famille, un autre chef, un autre père que moi, ce serait à Joseph à régner et non à
moi et que tous les parents qui sont en Corse seraient princes de droit. Si je devais reconnaître tous les Bocognanesi et les Taveracci qui se disent mes parents, il faudrait que la France portât le deuil tous les jours. Où est donc l'esprit de Lucien? Qu'est-ce que je lui demande? Ce n'est pas la nullité du mariage, c'est le divorce. Par le fait même du divorce, ses enfants sont reconnus. Il croit se déshonorer à faire divorce ; se déshonorer à faire le bonheur de ses enfants ! à rentrer dans le sein de sa famille ! Je crois au contraire qu'il se déshonore à persister dans son entêtement. Son amour-propre l'aveugle au point d'oublier ce qu'il a promis. Il a promis à Mantoue de faire divorce ; il voulait un exemple, je le lui ai donné. Pourquoi ne tient-il pas sa promesse ? Craint-il qu'après le divorce, je n'exige un mariage, comme dit maman ? Quel est mon intérêt pour qu'il se remarie ? J'espère avoir des enfants. Fesch dit que Lucien pourrait faire divorce devant l'officier de l'état-civil et non devant l'Eglise. Il m'importe peu que l'Eglise approuve ou non ce divorce. Si Lucien est décidé à faire divorce devant l'officier civil, qu'il vienne, tout s'arrangera.
« Lucien ne voit pas qu'il est dans une fausse position ; il ne voit pas même que, si sa femme venait à mourir sans avoir fait divorce, tous ses enfants seraient bâtards. Il préfère l'Amérique : qu'il y aille ! Au lieu de le protéger, je le maudirai. Il ne pourra pas même voir mon ministre aux Etats-Unis. Je le ferai condamner. Il a dit à Mantoue qu'il n'aimait pas les
Français. Il n'en faut pas davantage au Sénat pour le condamner à la déportation. D'ailleurs, Lucien se fera prendre par les Anglais. »
Il se calme : « Reconnaissez-vous Lucien ? » demande-t-il à Gampi, et comme Campi répond qu'il ne le connaît plus, qu'il lui avait supposé assez d'ambition pour faire le sacrifice que l'Empereur lui demandait, mais qu'à présent il a constaté qu'il aimerait mieux qu'on lui parlât de mort que de divorce. « L'ambition est une passion généreuse, dit l'Empereur. Lucien n'est pas susceptible d'une telle passion. Donnez-lui cinq ou six cent mille francs de rente et il sera l'homme le plus heureux du monde. Que voulez-vous faire d'un tel homme? Il ne me coûterait rien de lui donner un million. Il n'aura pas le sol ».
Puis, il questionne sur la femme; il veut savoir ce qu'elle est et ce qu'elle vaut. « Cette femme est malheureuse, dit-il ; Lucien n'a ni amour ni religion. Il n'a que de la fierté. Qu'il continue! Qu'il attende les secours de Joseph, de Louis et de Jérôme! » Et comme Gampi nie qu'il reçoive rien de ses frères. « Il a reçu, dit l'Empereur. On a cessé de lui donner parce qu'on s'est aperçu que cela me déplaisait. Mes parents ont toujours entretenu l'entêtement de Lucien et, pendant que j'étais à Boulogne, ils allaient rendre visite à sa femme. S'ils avaient fait comme moi, Lucien ne serait pas dans l'état où il est. »
Campi aborde à la fin la question des passeports : L'Empereur en accordera-t-il pour l'Amérique? « Dans
le temps, répond Napoléon, il en a demandé aux Anglais. Qu'il leur fasse la même demande. Je connais sa correspondance avec mes ennemis. D'ailleurs, vous savez que je ne signe pas les passeports. Qu'il s'adresse au ministre; on suivra la marche ordinaire. — Mais, observe Campi, s'il s'adresse au ministre, son départ fera du bruit et c'est ce qu'il voulait éviter. — Qu'il s'arrange ! répond l'Empereur, je ne me mêle pas de son départ. Pour ne plus avoir à m'occuper de lui, je le retirerai probablement bientôt de la liste des sénateurs. — Puis-je assurer à M. Lucien, demande Campi, que lorsque le moment de la disgrâce sera arrivé, il sera averti? — Je ne promets pas cela », répond l'Empereur, et, tournant court, il passe aux occupations de Lucien, ce qu'il fait à Canino, ses travaux agricoles, son poème, puis Canino même, — « le plus vilain pays de l'Italie », lui dit Campi — l'esprit public dans les Etats romains, et comme Campi raconte que le bruit courait à son départ qu'un grand personnage les gouvernerait et qu'on désignait Lucien. « Et Lucien est indifférent à tout cela? » fait-il. Campiprofite de cette ouverture pour glisser la proposition nouvelle : « Je lui ai entendu dire plusieurs fois : Pourquoi ne m'est-il pas permis de servir mon frère dans une place non héréditaire? S'il ne s'agissait que d'amour-propre, je ferais tous les sacrifices pour prouver mon attachement à mon frère et à mon souverain. » Mais Napoléon rejette bien loin toute idée de ce genre. « Comment ! il voudrait rester au-dessous de ses beaux-frères ! Il ne sait ce qu'il dit ! » Il ne
s'v arrête pas et, enfin, vient à Lolotte : Comment estelle? A-l-elle de l'instruction ? À-t-elle un bon caractère? Sait-elle quelque chose des querelles de famille? « Je la verrai ce soir, conclut-il ; maman doit me la présenter. Je n'ai pas encore déterminé ce que je ferai pour elle. — Elle est nièce de Votre Majesté, fait Campi; le premier mariage a été reconnu. — Oui, répond-il, mais, lorsque j'ai reconnu ce mariage, je n'étais pas empereur. Lolotte ne sera princesse que lorsque je l'aurai déclarée telle. Si Lucien ne s'arrange pas, je ne pourrai pas donner un roi à Lolotte. Le père s'est imaginé probablement qu'à l'arrivée de sa fille, j'aurais changé de langage, il s'est trompé. La branche de Lucien sera séparée à jamais. Ce ne sera pas sans exemple dans l'histoire. » Campi demande encore si, au moment où Lucien quittera Canino, Lili devra venir à Paris. — « Lucien fera comme il voudra» ; si lui-même doit retourner à Canino pour parler à Lucien : — «Il n'est pas nécessaire; écrivezlui ». Et il le congédie.
En sortant des Tuileries, Campi s'empresse de se rendre à l'hôtel de Brienne : Là, un coup de théâtre. Madame, jusque-là si ardente à la défense de Lucien, est toute retournée, et Fesch, et Pauline, et la Famille entière. Campi croit être en droit de se plaindre que Madame ait dit à l'Empereur que Lucien consentait au divorce alors qu'il a été envoyé pour dire tout le contraire. « Nous avions parlé, Fesch et moi, de se-