REPONSE DE LUCIEN
apporte à Madame. Elle le charge de la lui lire et elle dit ensuite : « Oui, j'ai écrit à Lucien et à sa femme qu'ils devaient faire divorce pour le bonheur de leurs enfants ; je leur ai écrit de faire ce que j'aurais fait moi-même si je m'étais trouvée dans un cas pareil. L'Empereur a ses raisons pour exiger le divorce et Lucien connaît bien ces raisons. L'Empereur n'est pas injuste, puisqu'il reconnaît les enfants de Lucien. Lorsque j'ai appris qu'il n'y aurait aucune difficulté pour les enfants, je ne vis plus d'obstacle pour la réconciliation. La réponse de Lucien est indigne d'un homme qui fait usage de sa raison. Lucien veut me faire mourir. Il veut sacrifier à son entêtement sa famille, ses enfants et son propre bonheur. Il a beau parler de justice et d'innocence, Lucien seul sera cause de tous les maux qui pourront arriver. » Alors, avec une hauteur de vues où la porte son amour maternel, avec une intelligence de la situation qui surprend, Madame reprend et rétorque chacun des arguments de Lucien; elle prouve que si, par faiblesse, elle consentit à paraître dupe, elle ne le fut point. En cette forme quasi socratique où elle s'interroge et se répond, elle démonte devant Gain pi le caractère de Lucien et de façon qu'apparaissent tous les ressorts qui le font agir. D'après ce qu'elle sent et qu'elle sait de son propre devoir, elle pose en axiome : « Un père et une mère qui ne savent pas se sacrifier pour leurs enfants ne méritent pas ce nom. » Puis elle fournit les objections et les réfute. « Mais, la religion s'oppose à ce divorce? — L'Empereur
n'exige pas que ce divorce soit reconnu par l'Eglise.
— Mais, par ce divorce, sa femme serait abandonnée ?
— Qui empêcherait Lucien d'aimer sa femme, de lui faire du bien et de la rappeler même un jour? Il n'y a donc ici ni honneur ni religion, ni amour; il n'y a que de l'entêtement. Lucien ne veut faire aucun sacrifice et il veut que l'Empereur cède tout; il ne veut donc pas de réconciliation. Lucien prétend que sa femme l'aime pour lui et non pour les grandeurs ; ce sont des mots. Cette femme connaît les chagrins qu'elle cause à ma famille; elle n'ignore pas les malheurs qu'elle prépare à son époux et à ses enfants, et elle ne prend pas un parti au risque de sa vie, au risque même de déplaire à Lucien. Cette femme est ambitieuse ; elle sera victime de son ambition. » Et elle conclut : « Que Lucien réfléchisse bien à la position dans laquelle il se trouve. L'Empereur a fait tout ce qu'il pouvait faire : s'il n'y a pas d'aveuglement, tous les torts seront du côté de Lucien. Pour faire connaître ces torts, l'Empereur n'aura qu'à publier les propositions qu'il a faites. » Et pourtant, avec sa ténacité de race et sa passion de mère, elle ne veut pas encore désespérer. Elle prétend qu'une dernière démarche peut tout emporter. Elle demande à Campi d'attendre pour communiquer à l'Empereur les réponses de Lucien; elle le prie de partir à Canino pour porter « les derniers ordres et la dernière prière qu'elle veut faire à son fils; » mais les instructions qu'a reçues Campi sont impératives : « Il est obligé de faire connaître à l'Empereur la décision de Lucien. »
Le moment est mal choisi : Campi ne saurait espérer être reçu alors que les rois font vainement antichambre et que les cérémonies du mariage civil et du mariage religieux absorbent tous les moments de l'Empereur. C'est donc seulement le 10 avril qu'il se rend à Compiègne : il remet à Duroc les pièces de la négociation : copie des dernières lettres qu'il a reçues de Lucien et lettre de félicitation de Lucien à l'Empereur à l'occasion du mariage. Une heure après, il est introduit : « J'ai lu ses lettres, dit Napoléon ; Lucien déraisonne. Ne dirait-on pas qu'il m'a donné l'Empire ? Il rappelle l'affaire de Saint-Cloud. Que seraitil devenu lui-même si je n'étais pas retourné au pas de charge ? Il ne me doit rien ! Je croyais qu'il me devait beaucoup. Aurait-il été nommé législateur si le nom du général Bonaparte n'avait commencé à faire du bruit?... Dans quel état se trouvait-il à mon retour d'Egypte ? Il était au moment de se faire arrêter pour cette vilaine affaire du Maroc dont vous devez avoir connaissance. Je l'ai fait- ministre ; j'ai été son père en tout temps et je n'ai rien fait pour lui ! Que devais-je attendre d'un homme qui a toujours trompé sa famille? Ne m'a-t-il pas fait donner sa parole par Fesch et par Joseph qu'il n'aurait jamais épousé Mme Jouberthou ? Après son mariage, ne m'at-il pas promis de faire divorce lorsque je l'aurais fait ? Il s'étend sur le droit qu'il a eu de se marier deux fois : le bel usage qu'il en a fait ! Il a été chercher sa première femme dans une auberge et la seconde était la femme d'un banqueroutier !... Celle-
ci est devenue la plus vertueuse des femmes... Lucien croit-il que j'ignore les galanteries de sa femme avec Chabaud... Dieu! et d'autres! S'est-il imaginé que j'aurais placé à mes côtés une femme Je mauvaise réputation? Il lui convient bien de parler de ses deux mariages : est-ce pour les comparer aux miens? Mon mariage avec Joséphine était dans le temps, pour moi, ce qu'est aujourd'hui mon mariage avec une archiduchesse d'Autriche... J'ai besoin de m'entourer de femmes dont la réputation soit intacte. Je connais la France. Je sais mieux qu'un autre ce qui lui convient. Tous les hommes de bon sens seraient indignés de voir à côté du trône la femme d'un banqueroutier. Lucien parle d'abus de pouvoir et il ne s'aperçoit pas qu'il abuse de sa raison. Je n'ai qu'à prendre pour juges le roi de Bavière, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie; croyez-vous que leur décision serait favorable à cette femme? Lucien seul sera de son avis parce que la passion seule le domine. Eh bien ! qu'il vive et qu'il meure dans cet avis. Je sais ce que j'aurai à faire quand ma politique l'ordonnera. Lucien implore ma clémence. Ma clémence me permet de reconnaître ses enfants et d'éloigner la femme d'un banqueroutier. Dites à Lucien, si vous le jugez a propos, que vous m'avez communiqué les lettres qu'il a écrites et que tout ce qui regarde le droit à l'hérédité ne doit pas être traité comme un jeu d'enfants. La proposition qu'il me fait est absurde. Lucien ne peut entrer dans mon système qu'en devenant prince; ses enfants ne peuvent