LUCIEN RÉCLAME SA FILLE
ou partir pour l'Amérique et que, si je ne partais pas, il me ferait jeter dans un cul-de basse fosse où il me laisserait pourrir... Quand on peut oublier la justice et la nature au point de faire une pareille menace, on est capable de l'exécuter... » « Laissez-moi donc partir, écrit-il à la fin à Madame, le 21 mai, et faites partir ma fille chérie que je ne veux pas laisser à la cour d'un frère qui menace son frère du cachot et qui le chasse d'Europe. Renvoyez-moi ma fille sans bruit, par Mme Gasson, et soyez sûre que l'Empereur n'ouvrira les yeux que quand je serai parti : alors je reviendrai s'il le faut. Quant à Charlotte, il est extrêmement ridicule qu'on lui dise que je l'ai envoyée pour me débarrasser d'elle et non pas dans l'espoir d'un arrangement avec mon frère ; vous-même m'avez écrit, et je conserve vos lettres, qu'après avoir envoyé Lolotte, le reste serait l'affaire d'une lettre, etc. Je ne veux pas qu'on donne à ma Lolotte des idées fausses ; je veux qu'elle sache toute la vérité et je n'entends pas qu'on justifie à ses yeux personne à mes dépens. »
Tout d'un coup, le ton s'élève, devient comminatoire : « Je vous écris la présente pour vous demander ma fille ; je l'exige par le droit que j'ai de l'exiger, et si des misérables vous disent que vous devez vous y opposer, ceux-là vous font commettre une injustice et vous devenez à mon égard mauvaise mère : ce n'est pas cependant ce que vous devez à ma tendresse pour vous et, parce que je ne suis pas sur un trône, ce n'est pas une raison de m'aimer moins
et surtout de retenir ma fille par force : dans ce cas, vous devez trouver bon que je fasse ce que doit faire
un père dont on retient la fille par force Soyez
juste envers moi et renvoyez-moi ma fille si vous m'aimez et si vous voulez éviter un scandale. »
Vraie ou simulée, l'exaspération de Lucien est telle que, sans attendre que, matériellement, Madame ait pu recevoir sa lettre et y répondre, le 29 mai, il se détermine à envoyer Campi à Paris pour ramener Lolotte et rapporter des passeports. La lettre dont il le charge pour Madame est une déclaration de guerre à la Famille. « Ma plus grande peine en partant est de vous quitter, lui écrit-il, mais il le faut puisque l'Empereur renonce à mon égard à toute justice et que vousmême, en vous rangeant avec les autres, avez pu oublier vis-à-vis de moi, le langage de l'honneur et de la religion... Quand je serai loin , vous m'apprécierez mieux, et, si le jour de la vérité arrive, vous aurez un fils toujours prêt à revenir en Europe au milieu d'une famille qui a été ingrate et injuste envers lui... Oui, ingrate et injuste ! Car j'ai aussi contribué à votre élévation à tous et, au 18 Brumaire, Joseph, Fesch, Louis et Jérôme ont dû quelque chose à Lucien. Je le dis parce qu'on l'oublie trop et qu'il est insupportable de voir des gens aveuglés au point par la grandeur de l'Empereur, qu'ils me veulent traiter, moi, en enfant prodigue. Ma famille devait avoir le courage de dire la vérité à l'Empereur, et vous surtout, vous deviez lui dire que je me suis marié en ayant le droit et avant qu'il fût empereur, qu'il était ridicule et indé-