LUCIEN ET SIR ROBERT ADAIR
de la révocation des passeports; mais qu'à présent l'espèce est fort différente de celle qu'avait prévue Lord Collingwood et que Lucien, dûment averti, venu à Cagliari sans passeport, doit être considéré comme prisonnier de guerre.
Il ajoute que Lucien a apporté, pour le roi de Sardaigne, des lettres du Pape le recommandant très fortement, que, sur oes lettres, il a sollicité de débarquer à Cagliari, mais que le ministre de Russie, l'ayant appris, s'y est énergiquement opposé, déclarant au gouvernement sarde que « le séjour de Lucien à terre ne devait être toléré sous aucun prétexte, attendu qu'il serait un affront personnel pour Bonaparte et serait considéré et ressenti comme tel par l'empereur Alexandre, son maître. »
Ilill, qui cherche d'abord à dégager sa responsabilité, allègue le caractère public dont il est revêtu à la cour de Cagliari pour décliner toute entrevue personnelle avec Lucien et s'en remet à Sir Robert Adair avec d'autant plus d'empressement que la question se complique encore, Lucien, à défaut de l'Amérique, demandant instamment à présent qu'on le conduise à Plymouth.
Sir Robert Adair, en allant retrouver Lucien au lazaret, a fait son thème : à aucun prix, on ne doit permettre qu'il parte pour l'Amérique, et cela « à cause de la déclaration de Bonaparte concernant l'indépendance éventuelle de l'Amérique espagnole, à cause du républicanisme connu de Lucien et de son intime liaison avec le général Moreau : car
qui peut calculer le trouble qu'un tel homme, secondé par un des généraux français les plus habiles, peut jeter dans l'Amérique espagnole, surtout si la lâcheté de Ferdinand VII l'amène à s'allier par un mariage à l'usurpateur de ses domaines européens? » La meilleure solution est donc que Lucien soit transporté en Angleterre où il sera mieux surveillé qu'en aucune partie du monde. Toutefois, l'ambassadeur trouve de fortes objections à ce que Lucien soit admis à résider en Angleterre sans autre garantie que l'Alien-bill ; il ne pense pas qu'on puisse l'y recevoir autrement que comme prisonnier de guerre; il trouve donc équitable, en déclarant à Lucien qu'on le considère comme prisonnier, de lui procurer les moyens de s'adresser au gouvernement pour réclamer le traitement de faveur que les circonstances semblent l'autoriser à solliciter.
C'est dans ces dispositions, qu'il arrive au lazaret où Lucien lui expose longuement ses griefs. Il dit que. s'il n'a pu attendre une réponse à sa demande d'un passeport pour Gagliari, « c'est qu'il a reçu, de son frère Napoléon, un ordre péremptoire auquel il ne pouvait désobéir sans danger pour sa personne » ; c'est là ce qui Ta déterminé à s'embarquer précipitamment et à venir à tout hasard à Gagliari; cet ordre, qui lui a été envoyé de Paris, portait en substance l'alternative de divorcer et d'accepter le gouvernement de Rome, ou de quitter le territoire français; l'hostilité de son