‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 48 sur 141 · LUCIEN ET SIR ROBERT ADAIR · texte numérisé non relu

LUCIEN ET SIR ROBERT ADAIR

frère contre lui a été fortement aggravée d'ailleurs par le refus qu'a fait sa fille d'épouser Ferdinand VII ; c'est dans ce but qu'on avait requis qu'elle fût envoyée à Paris le printemps dernier : mais, lorsqu'elle a appris les intentions qu'on avait sur elle, elle a positivement refusé de s'y soumettre et elle a déclaré qu'elle voulait suivre la fortune de son père ; sur quoi, on l'a renvoyée en Italie, et elle se trouve maintenant avec sa famille à bord du navire américain.

Lucien reconnaît que, d'après les ordres que lui a fait communiquer M. Hill, il ne peut plus espérer de passeports pour Philadelphie ; tout ce qu'il demande, c'est un passeport pour Plymouth : là, il se propose de lever les objections qu'on pourrait faire à son voyage en Amérique ; si non, il demandera qu'il lui soit permis de rester en Angleterre jusqu'à la paix.

Sir Robert Adair répond que M. Hill ne peut délivrer aucun passeport, qu'il peut seulement demander des instructions à son gouvernement; que Lucienne sera certainement pas autorisé à aller en Amérique et qu'il ne peut espérer être admis sur le sol anglais que comme prisonnier de guerre; qu'il doit môme s'attendre à être placé sous la surveillance d'une police sévère et vigilante. D'ailleurs, il s'offre à présenter à son gouvernement les représentations dont Lucien le chargera au sujet de sa situation. Lucien remercie en disant « qu'il lui est indifférent sous quelles restrictions il lui sera permis de rester en Angleterre, pourvu qu'avec sa famille, il y trouve un asile contre

les persécutions de son frère. » Il insinue qu'il pourrait, puisque Sir Robert Adair se rend en Angleterre sur un vaisseau de guerre, l'accompagner sur son navire américain. Sir Robert Adair se refuse à comprendre cette ouverture.

Reste à déterminer en quel lieu Lucien attendra le sort que lui fixeront les instructions du ministère. Ne pourrait-il rester en Sardaigne ? — Si on le lui refuse, plutôt que d'aller à Malte, ne pourrait-il retourner à Cività au risque des conséquences du ressentiment fraternel ? Il redoute le traitement qui lui sera appliqué à Malte, et Sir Robert Adair lui-même, vu les embarras qu'une société si nombreuse et composée de telle façon apportera au gouverneur de Malte, le général Oakes, ne peut garantir à Lucien une réception bien cordiale, pas même l'assurance qu'on lui permettra de descendre à terre.

Là-dessus, on se sépare et Sir Robert Adair, après avoir rendu un compte fidèle à son gouvernement de tous les détails de l'entrevue et des paroles même de Lucien, s'emploie avec zèle à lui obtenir l'autorisation de rester momentanément en Sardaigne, mais il se heurte d'abord au ministre du roi, le chevalier Rossi, qui oppose la proximité de la Corse où la France entretient des forces considérables, le mauvais esprit du peuple sarde, fort peu tranquille et déjà excité par l'arrivée de Lucien, enfin les embarras dont serait à son maître la présence à Cagliari d'une telle colonie ; puis, il a affaire au prince Koslowsky, lequel, bien qu'il soit venu voir Lucien, que Lucien

PROTESTATIONS DE LUCIEN lit

se croie assuré de sa protection et lui voue dans ses notes une éternelle reconnaissance, n'a point désarmé et continue avec la même véhémence à faire valoir ses objections. Est-ce là ou est-ce le témoignage que Lucien aura porté de lui qui lui vaudra, le 12 novembre 1811, l'Aigle d'or de la Légion d'honneur !

La journée du 14 a été tout entière employée à ces pourparlers dont il a fallu abréger les détails : car la méticuleuse exactitude anglaise n'en omet aucun et rapporte intégralement les discours que sa prolixe faconde suggère à Lucien. « La chaleur insupportable de la canicule sur cette côte africaine » paraît sans action sur lui, mais elle éprouve les enfants, habitués à la vie libre et sans contrainte, qui se trouvent fort mal d'être resserrés ainsi sur le pont d'un bateau. Charles a un saignement de nez ; c'est « une hémorragie ». Toujours même défense de descendre à terre et la perspective de plus en plus nette de Malte et de ses forts. C'est l'épouvantail ! Lucien prétend à tout prix s'y soustraire. Aussi, le lendemain, dans cette journée du 15 où l'Europe impériale célèbre la Saint-Napoléon, c'est de sa part à lui une lièvre d'écritures : il écrit à Lord Wellesley les lettres dont Sir Robert Adair a offert de se charger; il écrit à M. Hill des lettres pour le prier de nouveau d'obtenir qu'on le laisse débarquer, et, dans le cas où ses démarches seraient inutiles, pour demander de « lui adresser de suite des passeports pour retourner à Cività Vecchia. » Il fait même ses conditions : « Si vous croyez de votre devoir, lui dit-il,

de m'y faire reconduire par une des frégates qui sont dans la rade de Cagliari, je vous prie d'ordonner qu'aucun individu de la frégate ne vienne à mon bord afin de ne pas m'obliger, à Gività-Vecchia, à une quarantaine qui me ferait craindre pour la santé de mes; enfants. »

Il y a mieux : dans cet embarras où il s'est jeté et après les paroles qu'il a dites la veille à Sir Robert Adair, il écrit à l'Empereur, qui, comme toujours, lui doit de le tirer d'affaire : Il expose donc à sa façon les circonstances de son départ, la tempête qui l'a obligé de relâcher à Cagliari, les obstacles qu'il y rencontre, la protection qu'il a demandée au ministre de Russie, l'espérance que « cet ambassadeur, fidèle aux sentiments qui unissent son auguste maître à l'Empereur le prendra sous sa sauvegarde, » et il termine ainsi : « Soit que cette espérance se réalise ou que, foulant aux pieds toute considération, cette cour me chasse de la rade et me livre à la frégate qui veut me conduire à Malte, je réclame la protection de Votre Majesté afin de pouvoir continuer librement mon vovage dans l'asile que j'ai choisi et où je porterai le regret éternel de n'avoir pu accorder les sentiments de la nature et de l'honneur avec la soumission que j'aurais aimé à vous montrer toujours. »

Le 16, après le départ d'Adair, Ilill fait savoir à Lucien qu'il ne peut conserver aucun espoir d'être reçu en Sardaigne et qu'il doit se résigner à partir pour

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