LUCIEN A MALTE
avec tous les égards convenables, aucune raison ne peut le faire regarder comme prisonnier. » La polémique, que Lucien se propose d'entretenir, n'a point d'agrément pour le général Oakes qui y met fin, en déclarant que « Lucien ayant été amené comme prisonnier de guerre dans le port par le capitaine Barris de la Pomone a été remis en cette qualité entre ses mains et sous sa garde, et qu'il ne dépend pas de lui de changer cette situation ».
Cette escarmouche est instructive : Au ton qu'avait d'abord pris Lucien, on pouvait penser qu'il allait se porter à des extrémités ; devant une volonté ferme et froide, il amène son pavillon, et, en donnant sa parole d'honneur, il reconnaît et accepte sa captivité. D'ailleurs, à cette soumission, il trouve des avantages. La réponse de Hill ayant été favorable, Oakes, qui n'est point aussi méchant qu'il veut paraître, installe la famille à Sant'Antonio, dans ces jardins de paradis où le Bailli de Suffren a acclimaté les plus rares plantes exotiques, où trois mille pieds d'orangers, de toutes les espèces, forment un abri impénétrable et un délicieux ombrage, où les allées, dallées de grandes pierres parfaitement unies, offrent une promenade sans pareille. Quoique Lucien ne puisse sortir sans être accompagné et qu'il soit gardé nuit et jour par un poste de cinquante hommes établi devant le château, quoiqu'il ait peu de meubles et qu'il ait dû en acheter d'indispensables pour une somme de trois cents louis, il se trouve au fait fort à son goût,
il a repris ses occupations, il se promène, fait des vers, tient des discours, se plaît aux jeux de ses enfants qui se portent bien et s'accoutume à l'idée de passer l'hiver à Malte.
Il en est là. lorsque, au mois de novembre, il reçoit, du marquis de Wellesley, la réponse, en date du lo octobre, aux lettres qu'il lui a écrites le 15 août de Cagliari et le 27 de Malte. « Sa Majesté, lui dit Wellesley, m'a commandé de vous exprimer que, dans les circonstances où vous vous êtes placé vous-même, elle ne peut vous permettre ni d'aller en Amérique, ni de rester dans l'île de Malte. Sa Majesté, cependant, est disposée à vous accorder à vous et à votre famille un asile dans ce pays, sur votre parole et sous telles règles que la nature particulière de votre situation paraîtra l'exiger. Dans le but de vous mettre à même, vous, votre famille et votre suite, de vous rendre en Angleterre avec les moindres inconvénients possibles, Sa Majesté a ordonné qu'un vaisseau de guerre fût préparé pour votre transport. Le gouverneur de Malte vous informera du moment fixé pour le départ de l'île du vaisseau désigné par Sa Majesté pour vous recevoir. Lors de votre arrivée en Angleterre, Sa Majesté m'ordonne de vous informer qu'il vous sera permis de résider avec votre famille et votre suite, dans un endroit tranquille et sain, où vous serez soumis seulement aux restrictions qui seront absolument nécessaires. »