REFUS DE PARTIR EN ANGLETERRE
Cela est fort bon, Ton ne traiterait pas mieux un prince du sang et il semblerait que Lucien n'a rien de mieux à souhaiter, mais, le 6 novembre, lorsque, à l'arrivée delà frégate du premier rang le Président1, Sir H. Oakes l'invite à s'embarquer et qu'il lui annonce que, pour sa résidence on lui laisse le choix entre Doncaster, Durham, Stafford etLudlow, Lucien répond qu'il ne veut pas partir. Sa femme et ses enfants ne sauraient voyager en hiver ; il entend les laisser à La Valette ou, tout au moins, les renvoyer jusqu'au printemps àCivilà. De plus, il ne se soucie pas d'emmener en Angleterre toute sa suite ; il licencie une partie de ses domestiques italiens qu'il renverra « chez eux ». Servières, son secrétaire, ira de Malte à Tunis où il nolisera un bateau; de Tunis, il viendra à Gività prendre les équipages qu'on y a laissés, et, de là, il retournera à Malte afin d'en partir à la belle saison avec la famille. Oakes veut bien donner des passeports pour Tunis à Servières et aux domestiques, mais, sans s'arrêter aux protestations de Lucien, il lui déclare qu'il ne peut consentir à rien changer aux ordres de Sa Majesté. Lucien devra s'embarquer le plus tôt possible sur la frégate « admirablement installée », qui, par une attention suprême, semble avoir été choisie à cause de son nom pour recevoir l'ancien président des Cinq-Cents. Par esprit de contradiction, Lucien pourtant lutte encore et
1 C'est une frégate française de 40 carions qui, revenant en France des côtes d'Afrique, a été prise le 28 septembre 1806 par le vaisseau le Canope et le brick la Dépêche et qui a été incorporée sous son nom français à la marine anglaise.
essaie de gagner du temps. A la fin, le 20 novembre, il s'embarque.
La traversée qui dure vingt-deux jours ne serait point mauvaise si, à l'entrée de Plymouth, le 12 décembre, le Président ne trouvait « une horrible tempête ». Pendant la nuit, la frégate file trois fois sur ses câbles ; des matelots tombent du gréement ; la population s'assemble en tumulte au bord de la mer trop grosse pour qu'on puisse envoyer des secours; d'ailleurs, après cette scène dramatique, le vent tombe ; des chaloupes s'empressent à porter des rafraîchissements ; les visiteurs de distinction affluent; de partout pleuvent des invitations. Lucien écrit au marquis de Wellesley pour témoigner sa satisfaction de l'aménagement de la frégate et des soins du capitaine et pour annoncer qu'il a fait choix de Ludlow pour sa résidence. Le marquis répond aimablement, annonce les ordres donnés par l'Amirauté pour le débarquement et l'envoi à Plymouth d'un « gentleman » qui facilitera à Lucien tout arrangement pour un établissement convenable.
On débarque ; le gentleman, que Lucien élève dans ses notes à la dignité de Commissaire spécial de SaMajesté Britannique, est plein de prévenances, mais que dire du peuple ! « Le respect qu'on nous témoigne, écrit Lucien, égale la curiosité que nous excitons . » Ce sont des applaudissements, des hourrahs, que la police ne parvient pas à réprimer, durant le trajet du quai à l'auberge de King's Arms où la famille s'installe jusqu'à son départ pour Ludlow.
ARRIVEE A PLYMOUTII 121
Cet enthousiasme n'a rien qui doive surprendre et ce ne sont pas les largesses de Lucien à l'équipage, ni ses dons princiers au commandant du Président qui le provoquent : depuis trois mois, les journaux anglais ne parlent que de lui, de la tyrannie de son frère qui lui doit tout et qui l'oblige à quitter l'Europe, de la générosité du peuple anglais qui s'em-, presse de lui accorder un asile : « Lucien Bonaparte, y lit-on par exemple, peut se croire maintenant en sûreté et tant qu'il existera, il sera un reproche vivant pour Bonaparte. Il sera un nouvel exemple à ajouter à tant d'autres qui prouvera non seulement la cruauté de son frère, mais encore l'idée, qu'en dépit de toutes ses calomnies, sa propre famille s'est faite de l'honneur et de l'humanité de la nation anglaise. S'il accuse jamais notre cabinet de tyrannie ou de perfidie, voici la réponse qui retentira à ses oreilles : Quelle était l'opinion de votre frère Lucien sur la bonté comparative des deux gouvernements? S'il veut encore prophétiser notre perte, on lui répondra : Votre frère Lucien s'est confié à nous et a fait dépendre sa sûreté de la nôtre ; il pense que nous existerons assez longtemps pour lui, et lui-même vivra sans doute aussi longtemps que vous. »
Il serait inutile de multiplier ces extraits qui, passant tous sous les yeux de l'Empereur, lui ont à chaque lecture porté un coup de poignard. L'échec que Lucien lui inflige par sa fuite est irréparable. Si Lucien est parti, c'est que l'Empire est inhabitable. Si, au risque de tout, Lucien s'est échappé d'une
tyrannie qui prétend régler ses relations de famille, lui imposer à lui-même une couronne, contraindre sa fille à épouser Ferdinand VII, qu'est-ce du reste des Français? Et n'est-ce pas pour toucher les Anglais au plus vif de leur orgueil national que, proscrit du continent entier, le frère de Bonaparte cherche un refuge dans les possessions britanniques, qu'il trouve seulement une protection dans la générosité du roi et du peuple d'Angleterre et que, s'abritant contre l'orage sur la seule terre qui reste libre, il veuille y attendre la chute de son persécuteur, de celui contre qui, seule entre les nations, l'Angleterre soutient la guerre depuis dix années !
Cette injure personnelle et directe que les journaux aggravent chaque jour et que les caricaturistes mettent en images, Napoléon la ressent d'autant plus vivement que le départ de Lucien a été pour lui un double mécompte : d'abord, il a cru jusqu'au dernier moment que son frère céderait ; puis, il s'est cru certain que, ne lui fournissant pas de navire, Lucien n'en trouverait point et qu'en tout cas les mesures étaient assez bien prises pour qu'aucun ne sortit de ses ports.
Le premier indice qu'il a eu de préparatifs sérieux de départ a été le retour à Gività-Vecchia du Nolre- Dame du Mont-Carmel, l'arrestation de Tavera et son interrogatoire. Sans doute, le commissaire général, plutôt complice qu'il n'est dupe, n'a tiré de Marazzi et de Tavera que des réponses insignifiantes